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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2305343

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2305343

mardi 25 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2305343
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantCHAMBARET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 4 septembre, 4 octobre, 7 et 23 novembre, 12, 20 et 22 décembre 2023, ce dernier n'ayant pas été communiqué, Mme C B épouse D, représentée par Me Chambaret, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 août 2023 par lequel le préfet de la Haute-Garonne a rejeté sa demande de titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de 30 jours ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure en l'absence de saisine préalable de la commission du titre de séjour ;

- son droit à être entendue a été méconnu ;

- la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- son droit à être entendue a été méconnu ;

- la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par des mémoires en défense enregistré les 20 septembre, 13 novembre, 4 et 15 décembre 2023, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme B épouse D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sarraute,

- et les observations de Me Chambaret, représentant Mme B épouse D.

Une note en délibéré a été présentée pour Mme B épouse D le 5 juin 2024 et n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B épouse D, ressortissante tunisienne née le 31 juillet 1975, déclare être entrée en France le 1er septembre 2016. Le 3 décembre 2020, le préfet de la Haute-Garonne a rejeté sa demande de titre de séjour formée le 7 janvier 2019 et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de 30 jours. Le 16 juin 2023, Mme B épouse D a demandé un titre de séjour en qualité de conjointe d'un ressortissant français suite à son mariage avec un français intervenu le 26 mai 2023. Par la présente requête, elle demande l'annulation de l'arrêté du 11 août 2023 par lequel le préfet de la Haute-Garonne a refusé de lui délivrer un titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, la décision attaquée énonce l'ensemble des considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde avec un degré de précision suffisant pour mettre Mme B épouse D en mesure d'en discuter utilement les motifs. Par suite, le préfet n'étant pas tenu de faire état de tous les éléments de la situation de la requérante, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

3. En deuxième lieu, le droit d'être entendu au sens de la jurisprudence de la Cour de justice fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient donc aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

4. L'étranger qui sollicite un titre de séjour, en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, est en mesure de faire valoir, lors du dépôt de sa demande, toute circonstance ou pièce utile qu'il juge utile de soumettre à l'autorité administrative. Il a donc la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. Par suite, Mme B épouse D, qui était en mesure de présenter toutes observations utiles à l'appui de sa demande de titre de séjour, n'est pas fondée à soutenir que son droit à être entendue aurait été méconnu.

5. En troisième lieu, il ne ressort ni de la motivation de la décision attaquée ni des pièces du dossier que le préfet de la Haute-Garonne n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation de Mme B épouse D. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen réel et sérieux doit être écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger marié avec un ressortissant français se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention vie privée et familiale d'une durée d'un an lorsque les conditions suivantes sont réunies : / 1° La communauté de vie n'a pas cessé depuis le mariage ; / 2° Le conjoint n'a pas perdu la nationalité française () ". Aux termes de l'article L. 423-2 du même code : " L'étranger entré régulièrement et marié en France avec un ressortissant français avec lequel il justifie d'un vie commune et effective de six mois en France se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention vie privée et familiale d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. " Aux termes de l'article L. 412-1 de ce code : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné au 1° ou 2° de l'article L. 411-1. " Il résulte de la combinaison de ces dispositions que la délivrance de plein droit d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " à un étranger marié avec un ressortissant français n'est dispensée de la production d'un visa de long séjour qu'à la triple condition que le mariage ait été célébré en France, que l'étranger justifie d'une vie commune et effective de six mois en France et qu'il soit entré régulièrement sur le territoire français.

7. Pour refuser à Mme B épouse D la délivrance d'un titre de séjour en qualité de conjoint de ressortissant français, le préfet de la Haute-Garonne s'est tout d'abord fondé sur le motif tiré de ce qu'étant mariée depuis moins d'un an, elle ne satisfaisait pas aux conditions posées par les stipulations du a) de l'article 10 de l'accord franco-tunisien. Il s'est ensuite fondé, dans le cadre de son pouvoir discrétionnaire, au regard des dispositions des articles L. 423-1 et L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sur le motif tiré de la circonstance d'une part qu'elle ne détenait pas de visa de long séjour, et d'autre part qu'elle était entrée irrégulièrement sur le territoire français et qu'elle ne justifiait pas d'une vie commune et effective de 6 mois en France avec son époux français.

8. Il n'est pas contesté que Mme B épouse D n'a jamais été en possession d'un visa de long séjour. Par ailleurs, si la requérante produit cinq factures d'électricité, dressées entre le 1er septembre 2022 et le 5 mai 2023 et établies à son nom et à celui de son compagnon devenu, le 26 mai 2023, son époux, et quatre attestations établies par des connaissances, mentionnant que son compagnon et elle vivent ensemble depuis septembre 2022, ces éléments ne sont pas suffisants pour établir l'existence d'une vie commune et effective pendant 6 mois avant la date de célébration de leur mariage, dès lors notamment que ces attestations ne permettent pas d'identifier les liens unissant leurs auteurs avec la requérante et sont rédigées dans des termes strictement identiques, et que les factures d'électricité ne sont corroborées par aucun autre élément, alors même que l'adresse mentionnée sur ces factures est différente de celle mentionnée sur les bulletins de salaires produits par la requérante et datant de la même époque. Ainsi, Mme B épouse D, dont le mariage avec un ressortissant français datait de moins de 3 mois à la date de la décision attaquée, ne justifie pas de l'existence d'une vie commune et effective de 6 mois avec cette personne. Pour ce seul motif, Mme B épouse D ne remplissant pas l'une des conditions prévues à l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Haute-Garonne pouvait refuser à Mme B épouse D la délivrance d'un titre de séjour en qualité de conjoint d'un ressortissant français, en l'absence de détention d'un visa de long séjour. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées des articles L. 423-1 et L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

9. En cinquième lieu, le préfet n'est tenu de saisir la commission du titre de séjour, prévue à l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que du seul cas des étrangers qui remplissent effectivement les conditions pour obtenir de plein droit un titre de séjour et auxquels il envisage de refuser le titre de séjour sollicité. Il résulte de ce qui précède que Mme B épouse D ne pouvait prétendre de plein droit à un titre de séjour sur le fondement des articles L. 423-1 et L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. De la même manière, elle ne pouvait prétendre de plein droit à un titre de séjour sur le fondement de l'article 10 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 aux termes duquel " Un titre de séjour d'une durée de dix ans est délivré de plein droit : / a) au ressortissant tunisien marié depuis au moins un an avec un ressortissant français à la condition que la communauté de vie soit effective () ", son mariage avec un ressortissant français datant de moins de 3 mois à la date de la décision attaquée et la requérante n'étant pas titulaire d'un visa de long séjour. Par suite, le préfet de la Haute-Garonne n'était pas tenu de saisir la commission du titre de séjour de la situation de Mme B épouse D. Par suite, le moyen tiré de l'absence de saisine préalable de la commission du titre de séjour doit être écarté.

10. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. " Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

11. Il ressort des pièces du dossier que Mme B épouse D est arrivée en France en 2016 à l'âge de 41 ans, accompagnée de ses deux filles nées en 2002 et 2007, sous couvert d'un visa de court séjour valable du 1er septembre au 1er novembre 2016. Si elle se prévaut d'une présence continue en France depuis cette date, elle ne conteste pas s'être maintenue sur le territoire français en situation irrégulière, notamment après une décision du 3 décembre 2020 portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours. Par ailleurs, comme il a été dit précédemment, son mariage avec un ressortissant français date de moins de 3 mois à la date de la décision attaquée et l'existence d'une vie commune et effective antérieurement à ce mariage n'est pas établie par les pièces du dossier. En outre, si ses deux frères sont présents sur le territoire français et possèdent la nationalité française, elle n'est pas dépourvue de famille en Tunisie où elle a passé la majeure partie de sa vie, et ne démontre pas être dans l'impossibilité de retourner dans son pays d'origine le temps d'obtenir un visa de long séjour. Enfin, si elle soutient que sa présence est nécessaire aux côtés de son mari, souffrant d'une pathologie cardiaque et d'asthme ce qui l'entraverait dans les actes de la vie quotidienne, elle n'établit pas qu'elle serait la seule à pouvoir l'assister ni qu'il ne pourrait avoir recours à l'aide d'une tierce personne. Ainsi, la décision de refus de séjour prise par le préfet de la Haute-Garonne ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit de Mme B épouse D au respect de sa vie privée et familiale au regard des buts qu'elle poursuit. Par suite, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

12. En septième et dernier lieu, si Mme B épouse D soutient être intégrée professionnellement et produit des bulletins de salaire pour les mois d'août 2022 à juillet 2023, cette seule circonstance, alors même qu'elle se trouve en situation irrégulière sur le territoire français et non titulaire d'une autorisation de travail délivrée par le préfet, et quand bien même son emploi concernerait-il un secteur professionnel affecté de difficultés majeures de recrutement, ce qu'elle ne démontre pas, opposée aux autres éléments de sa situation tels qu'ils viennent d'être rappelés, ne saurait entacher la décision attaquée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision portant refus de titre de séjour doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

14. En premier lieu, l'étranger qui sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour ne saurait ignorer, en raison même de l'accomplissement de cette démarche, qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, qu'il pourra, en cas de refus, faire l'objet d'une mesure d'éloignement. Il est, par ailleurs, conduit à l'occasion du dépôt de sa demande, qui doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle en préfecture, à préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demande que lui soit délivré un titre de séjour et à produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Il est également loisible à l'étranger, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire ou élément nouveau. Le droit de l'intéressé d'être entendu avant que n'intervienne le refus de titre de séjour est ainsi assuré par la procédure prévue et il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en l'espèce, Mme B épouse D n'aurait pas eu, au cours de l'instruction de sa demande, la possibilité de faire état de tous éléments pertinents relatifs à sa situation personnelle et susceptibles d'influer sur le sens de la décision se prononçant sur cette demande. En particulier, elle n'établit pas avoir sollicité, en vain, un entretien avec les services préfectoraux ou avoir été empêchée de faire valoir ses observations. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendue doit être écarté.

15. En second lieu, pour les motifs énoncés précédemment, les moyens tirés de l'erreur manifeste dans l'appréciation de la situation de la requérante et de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante à la présente instance, la somme demandée par Mme B épouse D au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B épouse D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B épouse D et au préfet de la Haute-Garonne.

Délibéré après l'audience du 4 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Héry, présidente,

Mme Sarraute, première conseillère,

Mme Douteaud, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 25 juin 2024.

La rapporteure,

N. SARRAUTELa présidente,

F. HÉRY

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

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