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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2305614

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2305614

mardi 28 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2305614
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantKOSSEVA-VENZAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête enregistrée le 18 septembre 2023 sous le n° 2305614, M. C A, représenté par Me Kosseva-Venzal, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 21 juillet 2023 par lequel la préfète de l'Ariège a décidé sa remise aux autorités lettones, a prononcé une interdiction de circulation sur le territoire français pour une durée de douze mois et a fixé le pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Ariège de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour lui donnant droit de travailler, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement à son conseil d'une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ou, dans l'hypothèse où il ne serait pas admis à l'aide juridictionnelle, de mettre cette somme à la charge de l'Etat sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant remise aux autorités lettones :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen particulier de sa situation ;

- elle a été prise en méconnaissance de son droit à être entendu, tel que consacré à l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ; elle méconnait également à ce titre les articles L. 621-1 et L. 722-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 621-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il n'y a pas eu de saisine des autorités lettonnes d'une demande de remise et qu'il n'était pas soumis au moment de son entrée en France à l'obligation de déclaration prévue à l'article L. 621-3 ;

- il bénéficie d'un droit au maintien en France par application de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la préfète de l'Ariège s'est à tort estimée liée par la décision d'irrecevabilité de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) ;

- la décision en litige est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations du 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision portant interdiction de circulation :

- elle est entachée d'un défaut de motivation en méconnaissance de l'article L. 622-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- contrairement à ce que la préfète de l'Ariège a estimé, son séjour ne constitue pas un abus de droit au sens de l'article L. 622-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- cette décision est entachée d'une erreur d'appréciation ;

Par un mémoire en défense enregistré le 7 février 2024, le préfet de L'Ariège conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 novembre 2023.

II. Par une requête enregistrée le 18 septembre 2023 sous le n° 2305616, Mme B A, représentée par Me Kosseva-Venzal, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 21 juillet 2023 par lequel la préfète de l'Ariège a décidé sa remise aux autorités lettones, a prononcé une interdiction de circulation sur le territoire français pour une durée de douze mois et a fixé le pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Ariège de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour lui donnant droit de travailler, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement à son conseil d'une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ou, dans l'hypothèse où elle ne serait pas admise à l'aide juridictionnelle, de mettre cette somme à la charge de l'Etat sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

Elle soutient que :

S'agissant de la décision portant remise aux autorités lettones :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen particulier de sa situation ;

- elle a été prise en méconnaissance de son droit à être entendu, tel que consacré à l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ; elle méconnait également à ce titre les articles L. 621-1 et L. 722-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 621-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il n'y a pas eu de saisine des autorités lettonnes d'une demande de remise et qu'elle n'était pas soumise au moment de son entrée en France à l'obligation de déclaration prévue à l'article L. 621-3 ;

- elle bénéficie d'un droit au maintien en France par application de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la préfète de l'Ariège s'est à tort estimée liée par la décision d'irrecevabilité de l'OFPRA ;

- la décision en litige est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations du 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision portant interdiction de circulation :

- elle est entachée d'un défaut de motivation en méconnaissance de l'article L. 622-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- contrairement à ce que la préfète de l'Ariège a estimé, son séjour ne constitue pas un abus de droit au sens de l'article L. 622-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- cette décision est entachée d'une erreur d'appréciation ;

Par un mémoire en défense enregistré le 7 février 2024, le préfet de L'Ariège conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 29 novembre 2023.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention d'application de l'accord de Schengen du 14 juin 1985 signée le 19 juin 1990 ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, modifiée ;

- l'arrêté interministériel du 9 mars 1995 relatif à la déclaration d'entrée sur le territoire ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Molina-Andréo, présidente-rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A et Mme B A, ressortissants afghans respectivement nés les 15 février 1985 et 3 septembre 1987, bénéficient d'une protection internationale en Lettonie. Ils sont entrés en France selon leurs déclarations le 24 juin 2022, accompagnés de leurs six enfants mineurs. Le 26 juillet 2022, ils ont déposé des demandes d'asile qui ont fait l'objet, le 7 juin 2023, de décisions d'irrecevabilité par l'Office de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Par deux arrêtés du 21 juillet 2023, la préfète de l'Ariège a ordonné leur remise aux autorités lettones, a prononcé à leur encontre une interdiction de circulation sur le territoire français pour une durée de douze mois et a fixé le pays de renvoi. Par les présentes requêtes, M. et Mme A demandent, chacun en ce qui les concerne, l'annulation de ces arrêtés.

Sur la jonction :

2. Les requêtes enregistrées sous les numéros 2305614 et 2305616 concernent la situation d'un couple de ressortissants étrangers et présentent à juger des questions identiques. Il y a donc lieu de les joindre pour qu'il soit statué par un seul jugement.

Sur les conclusions tendant à l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

3. M. et Mme A ayant été admis à l'aide juridictionnelle totale par des décisions des 28 et 29 novembre 2023, leurs conclusions tendant à être admis à l'aide juridictionnelle à titre provisoire sont devenues sans objet. Par suite, il n'y a pas lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les arrêtés contestés pris dans leur ensemble :

4. Aux termes de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation au refus d'entrée à la frontière prévu à l'article L. 332-1, à la décision portant obligation de quitter le territoire français prévue à l'article L. 611-1 et à la mise en œuvre des décisions prises par un autre État prévue à l'article L. 615-1, l'étranger peut être remis, en application des conventions internationales ou du droit de l'Union européenne, aux autorités compétentes d'un autre État, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas prévus aux articles L. 621-2 à L. 621-7./ L'étranger est informé de cette remise par décision écrite et motivée prise par une autorité administrative définie par décret en Conseil d'État. Il est mis en mesure de présenter des observations et d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix ". Aux termes de l'article L. 622-1 du même code : " Sous réserve des dispositions de l'article L. 622-2, l'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision de remise prise en application de l'article L. 621-1 à l'encontre d'un étranger titulaire d'un titre de séjour dans l'Etat aux autorités duquel il doit être remis, d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans. ".

5. Il résulte de l'examen des arrêtés attaqués qu'ils comportent les considérations utiles de droit et de fait sur lesquelles la préfète de l'Ariège s'est fondée pour ordonner la remise de M. et Mme A aux autorités lettones et pour prononcer à leur encontre des interdictions de circulation sur le territoire français pour une durée douze mois. La préfète de l'Ariège, qui n'avait pas à faire état de tous les éléments de la situation des requérants, a ainsi suffisamment motivé les arrêtés en litige.

En ce qui concerne les décisions de remise aux autorités lettones :

6. En premier lieu, il résulte de la motivation même des arrêtés attaqués que la préfète de l'Ariège a procédé à un examen particulier de la situation de M. et Mme A et ne s'est pas estimée liée par les décisions de l'OFPRA.

7. En deuxième lieu, aux termes des stipulations de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne s'adresse non aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de sa méconnaissance par l'arrêté contesté, pris par une autorité d'un Etat membre, est inopérant. En revanche, il résulte également de la jurisprudence de la Cour de Justice que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient donc aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. En outre, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.

8. M. et Mme A, qui ne pouvaient pas ignorer que le rejet pour irrecevabilité de leurs demandes d'asile par l'OFPRA les exposait à être remis aux autorités lettones où ils disposent d'un droit de séjour, n'établissent ni même n'allèguent avoir tenté de prendre attache auprès des services de la préfecture de l'Ariège pour faire valoir de nouveaux éléments sur leur situation, qu'ils avaient déjà exposée lors de leurs demandes d'asile. Ils ne précisent pas en quoi ils auraient disposé d'informations pertinentes tenant à leur situation qu'ils auraient été empêchés de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prises les décisions contestées et qui, si elles avaient pu lui être communiquées à temps, auraient été susceptibles d'influer sur le sens de celles-ci. Dans ces conditions, les requérants ne sont pas fondés à soutenir qu'ils auraient été privés de leur droit à être entendu, garanti par le droit de l'Union européenne.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 722-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La remise effective de l'étranger, prévue au titre II du livre VI, ne peut intervenir avant que celui-ci ait été mis en mesure de présenter des observations et d'avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix ".

10. M. et Mme A soutiennent que les décisions contestées sont entachées d'un vice de procédure dès lors que le principe du contradictoire prévu par les dispositions précitées de l'article L. 722-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'a pas été respecté. Toutefois, ces dispositions, qui ne concernent que l'exécution d'office des mesures de remise, n'imposaient pas de mettre les requérants à même de présenter leurs observations avant leur adoption. Par suite, le moyen soulevé à cet égard ne peut qu'être écarté comme inopérant.

11. En quatrième lieu, si M. et Mme A soutiennent que l'autorité préfectorale ne justifie pas avoir saisi les autorités lettones de demandes de remise, il ressort toutefois des pièces des dossiers que les autorités lettonnes ont été saisies de telles demandes le 18 juillet 2023. Par suite, le moyen doit être écarté comme manquant en fait.

12. En cinquième lieu, d'une part, aux termes de l'article 22 de la convention d'application de l'accord de Schengen : " 1. Les étrangers entrés régulièrement sur le territoire d'une des Parties contractantes sont tenus de se déclarer, dans des conditions fixées par chaque Partie contractante, aux autorités compétentes de la Partie contractante sur le territoire de laquelle ils pénètrent. / 2. Les étrangers résidant sur le territoire de l'une des Parties contractantes et qui se rendent sur le territoire d'une autre Partie contractante sont astreints à l'obligation de déclaration visée au paragraphe 1. () ". aux termes de l'article L. 621-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger en provenance directe du territoire d'un État partie à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 peut se voir appliquer les dispositions de l'article L. 621-2 lorsqu'il est entré ou a séjourné sur le territoire français sans se conformer aux stipulations des paragraphes 1 et 2 de l'article 19, du paragraphe 1 de l'article 20, et des paragraphes 1 et 2 de l'article 21, de cette convention, relatifs aux conditions de circulation des étrangers sur les territoires des parties contractantes, ou sans souscrire, au moment de l'entrée sur ce territoire, la déclaration obligatoire prévue par l'article 22 de la même convention, alors qu'il était astreint à cette formalité ". Aux termes de l'article L. 621-2 du même code : " Peut faire l'objet d'une décision de remise aux autorités compétentes d'un Etat membre de l'Union européenne, de la République d'Islande, de la Principauté du Liechtenstein, du Royaume de Norvège ou de la Confédération suisse l'étranger qui, admis à entrer ou à séjourner sur le territoire de cet Etat, a pénétré ou séjourné en France sans se conformer aux dispositions des articles L. 311-1, L. 311-2 et L. 411-1, en application des dispositions des conventions internationales conclues à cet effet avec cet État, en vigueur au 13 janvier 2009. ". L'article R. 621-4 du même code précise que : " N'est pas astreint à la déclaration d'entrée sur le territoire français l'étranger qui se trouve dans l'une des situations suivantes : () / 2° Est titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, d'une durée supérieure ou égale à un an, délivré par un État partie à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 ; toutefois un arrêté du ministre chargé de l'immigration peut désigner les étrangers titulaires d'un tel titre qui demeurent astreints à la déclaration d'entrée. ". Enfin, l'arrêté du 9 mars 1995 visé ci-dessus indique, dans son annexe, que : " Déclaration d'entrée sur le territoire français / Cette déclaration concerne les étrangers non ressortissants d'un Etat membre de l'Union européenne qui sont soumis à l'obligation de visa pour entrer en France en vue d'un court séjour et qui ne sont pas titulaires d'un titre de séjour d'une durée supérieure ou égale à un an délivré par l'Allemagne, la Belgique, l'Espagne, le Luxembourg, les Pays-Bas ou le Portugal. () ". ". En application de ces dispositions, la souscription de la déclaration prévue par l'article 22 de la convention d'application de l'accord de Schengen et dont l'obligation figure à l'article L. 621-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est une condition de la régularité de l'entrée en France de l'étranger soumis à l'obligation de visa et en provenance directe d'un État partie à cette convention qui l'a admis à entrer ou à séjourner sur son territoire.

13. D'autre part, aux termes de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : / 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : / a) une décision d'irrecevabilité prise en application des 1° ou 2° de l'article L. 531-32 ; / () ".

14. Il ressort des pièces du dossier que M. et Mme A sont entrés en France en provenance de Lettonie alors qu'ils sont titulaires de cartes de séjour en cours de validité, délivrés par les autorités lettonnes. En application des dispositions précitées, les requérants étaient tenus de souscrire la déclaration d'entrée sur le territoire français prévue par l'article 22 de la convention d'application de l'accord de Schengen. En s'abstenant de souscrire une déclaration d'entrée sur le territoire français dans les conditions rappelées aux points 12 et 13, ils doivent, en conséquence, être regardés comme étant entrés irrégulièrement en France. Par ailleurs, s'ils font valoir qu'ils ne se sont pas maintenus irrégulièrement sur le territoire français dès lors qu'ils ont sollicité l'asile auprès de l'OFPRA, il est constant que l'Office a, le 7 juin 2023, pris des décisions d'irrecevabilité en application des 1° ou 2° de l'article L. 531-32 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, et quand bien même les requérants auraient été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle pour contester ces décisions devant la Cour nationale du droit d'asile, leur droit de se maintenir en France a pris fin à cette date en application des dispositions précitées de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, la préfète de l'Ariège n'a pas fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 621-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en estimant, pour édicter les décisions en litige, qu'ils étaient entrés irrégulièrement en France et qu'ils y séjournaient irrégulièrement depuis les décisions de l'OFPRA.

15. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes du 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

16. Pour soutenir que les décisions en litige méconnaitraient les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, M. et Mme A font état de ce qu'ils séjournent en France depuis quatorze mois, avec leurs sept enfants mineurs, dont le dernier est né en France, de ce que leurs conditions de vie sont meilleures en France qu'en Lettonie et que le frère du requérant séjourne régulièrement sur le territoire national. Toutefois, dès lors que les époux A font tous deux l'objet d'arrêtés préfectoraux de remise aux autorités lettones, la cellule familiale peut se reconstituer dans ce pays. De plus, il est constant que les requérants ne séjournaient en France que depuis une courte durée à la date des décisions en litige, alors qu'ils bénéficient de titres de séjour valables jusqu'en 2026 en Lettonie. Dans ces conditions, et compte tenu de l'absence d'élément de nature à attester de l'intensité des liens que les requérants prétendent avoir en France, la préfète de l'Ariège n'a pas porté au droit de M. et Mme A au respect de leur vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs opposés. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, la préfète de l'Ariège n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation de la situation personnelle des requérants, ni méconnu les stipulations du 1° de l'article 3 de la convention internationale sur les droits de l'enfant.

17. En septième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

18. La Lettonie est partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit être présumé que le traitement réservé aux réfugiés dans cet Etat membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cette présomption est toutefois réfragable lorsqu'il y a lieu de craindre que la protection offerte aux réfugiés dans le pays de refuge n'est pas effective.

19. Si M. et Mme A font état de mauvaises conditions d'accueil en Lettonie, en leur qualité de réfugiés, ils n'apportent aucun élément de nature à établir que la protection dont ils bénéficient ne serait pas effective. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne les décisions portant interdiction de circulation sur le territoire français pour une durée de douze mois :

20. Aux termes de l'article L. 622-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des dispositions de l'article L. 622-2, l'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision de remise prise en application de l'article L. 621-1 à l'encontre d'un étranger titulaire d'un titre de séjour dans l'Etat aux autorités duquel il doit être remis, d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans. ". Aux termes de l'article L. 622-2 du même code : " L'interdiction de circulation sur le territoire français ne peut assortir la décision de remise prise dans les cas prévus aux articles L. 621-4, L. 621-5, L. 621-6 et L. 621-7 que lorsque le séjour en France de l'étranger constitue un abus de droit ou si le comportement personnel de l'étranger représente, au regard de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société. ". Aux termes de l'article L. 622-3 du même code : " L'édiction et la durée de l'interdiction de circulation prévue à l'article L. 622-1 sont décidées par l'autorité administrative en tenant compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ". Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les motifs qu'invoque l'autorité administrative sont de nature à justifier légalement dans son principe la décision d'interdiction de circulation sur le territoire français.

21. Pour assortir les décisions de remise aux autorités lettones, lesquelles sont fondées sur les dispositions de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'interdictions de circulation sur le territoire français pour une durée de douze mois, la préfète de l'Ariège a notamment pris en compte la durée de seulement une année de séjour en France de M. et Mme A, ainsi que la nature et l'ancienneté de leurs liens avec la France. Dans ces conditions, et alors même que les fausses déclarations qui leur sont reprochées d'avoir réalisées lors de l'introduction de leurs demandes d'asile ne suffiraient pas à caractériser une menace pour l'ordre public, la préfète de l'Ariège pouvait, pour ces seuls motifs, prendre à leur encontre des interdictions de circuler sur le territoire français. Il résulte de l'instruction que la préfète aurait pris les mêmes décisions si elle n'avait pas invoqué le motif surabondant tiré de l'existence d'un abus de droit, applicable en cas de décisions d'interdiction de circulation prises sur le fondement des dispositions de l'article L. 622-2 du code. Par suite, les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur d'appréciation au regard des dispositions citées au point précédent doivent être écartés.

22. Il résulte de tout ce qui précède que M. et Mme A ne sont pas fondés à demander l'annulation des arrêtés préfectoraux du 21 juillet 2023. Par voie de conséquence, leurs conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles relatives aux frais de l'instance doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions présentées par M. et Mme A tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des requêtes de M. et Mme A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M.Cd A, à Mme B A, à Me Kosseva-Venzal et au préfet de l'Ariège.

Délibéré après l'audience du 7 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Molina-Andréo, présidente,

Mme Soddu, première conseillère,

Mme Biscarel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mai 2024.

La présidente-rapporteure,

B. MOLINA-ANDRÉO

La première assesseure,

N. SODDU

La greffière,

S. BALTIMORE

La République mande et ordonne au préfet de l'Ariège en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

2 ; 2305616

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