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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2305972

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2305972

jeudi 5 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2305972
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantBENHAMIDA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et une pièce complémentaire, enregistrées les 3 et 5 octobre 2023,

M. A E et Mme B H épouse E, agissant en leurs noms et au nom de leurs enfants mineurs G, I F et D, représentés par Me Benhamida, demandent à la juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de faire procéder, sans délai et sous astreinte de 200 euros par jour de retard, à l'hébergement d'urgence de M. E, Mme H épouse E et leurs enfants, dans l'attente d'une orientation vers une structure d'hébergement stable ou un logement adapté à leur situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à leur conseil sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la part contributive de l'État.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est satisfaite eu égard à la précarité et à la vulnérabilité de leur situation et de la présence de leurs trois enfants mineurs, âgés de douze ans, huit ans et six mois ; ils vivent dans la rue depuis le 27 septembre dernier ; en dépit de leurs appels répétés au 115, aucune proposition de relogement ne leur a été faite ; leur plus jeune enfant présente une fragilité respiratoire ; leur situation n'a pas évolué depuis leur prise en charge dans le dispositif d'hébergement d'urgence qui a pris fin le 27 septembre dernier ;

- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à leur droit à l'hébergement d'urgence garanti par l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles ;

- par lettre du 22 septembre 2023, ils avaient réitéré leur demande de maintien de leur prise en charge en hébergement d'urgence auprès de la préfecture ;

- aucune orientation vers une structure d'hébergement stable ou un logement adapté à leur situation ne leur a été proposée ;

- le motif de rupture de prise en charge qui leur a été opposé méconnait les dispositions de l'article L. 345-2-3 du code de l'action sociale et des familles ;

- ils justifient, en tout état de cause, de circonstances exceptionnelles compte tenu du très jeune âge de leur dernier enfant qui présente actuellement des problèmes de santé, outre sa fragilité respiratoire, et de l'absence de solution d'hébergement ;

- une telle situation méconnaît également l'intérêt supérieur de leurs enfants garanti par les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2023, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite ;

- les requérants, qui ne justifient pas être entrés régulièrement en France, s'y maintiennent en situation irrégulière ; ils ont bénéficié du dispositif hôtelier depuis le 16 juin 2022, soit depuis quatorze mois, dispositif qui est dérogatoire et limité dans le temps ;

- étant en situation irrégulière, ils n'ont pas vocation à bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence ;

- les certificats médicaux produits ne démontrent pas de réelle vulnérabilité ;

- la semaine du 18 au 24 septembre 2023, ce sont 216 personnes en moyenne chaque jour qui se sont vues refuser un hébergement d'urgence, dont 40 familles, représentant 47 enfants de moins de 3 ans et 9 de moins d'un an ;

- compte-tenu des moyens dont dispose l'administration et de la nécessité de continuer à garantir un accueil inconditionnel pour des personnes se trouvant dans des situations plus vulnérables et en situation d'attente depuis plusieurs mois, aucune carence caractérisée constitutive d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ne saurait être retenue.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Carotenuto, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 5 octobre 2023 à 9h30, en présence de Mme Tur greffière d'audience, Mme Carotenuto a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Benhamida, représentant les requérants, présents à l'audience, qui a repris en les développant les moyens de la requête et a, en outre, indiqué que si les requérants étaient en situation irrégulière, ils ne faisaient pas l'objet d'une mesure d'éloignement, et a soutenu que le préfet de la Haute-Garonne ne démontrait pas la saturation du dispositif d'hébergement d'urgence ;

- le préfet de la Haute-Garonne n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions tendant à l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

2. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête, il y a lieu d'admettre M. E et Mme H épouse E à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".

En ce qui concerne l'urgence :

4. M. E et Mme H épouse E, ressortissants algériens, sont hébergés en hôtel social depuis le 16 juin 2022 avec leurs enfants mineurs âgés de douze ans, huit ans et six mois. Le 11 septembre 2023, le préfet de la Haute-Garonne a décidé de mettre fin à leur prise en charge hôtelière dans un délai de 15 jours à compter de la notification de cette décision. Il résulte de l'instruction que depuis le 27 septembre 2023, date de la fin effective de leur prise en charge, ils sont contraints de vivre dans la rue, ne disposant d'aucune ressource pour financer leur propre logement. En dépit des demandes effectuées, dont la lettre du 22 septembre 2023 adressée au préfet et les appels au numéro d'urgence 115 depuis le 27 septembre 2023, aucune proposition d'hébergement ne leur a été faite. Par ailleurs, il résulte du certificat médical du 10 septembre 2023 que leur dernier enfant, âgée de six mois, présente une " fragilité respiratoire avec des infection ORL et pulmonaires à répétition ". Dans ces conditions, eu égard à la situation de grande précarité dans laquelle se trouvent les requérants avec leurs trois enfants dont le plus jeune a six mois, et à leur vulnérabilité, la condition d'urgence exigée par l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

5. Aux termes de l'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles : " Dans chaque département est mis en place, sous l'autorité du représentant de l'Etat, un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse, de procéder à une première évaluation de leur situation médicale, psychique et sociale et de les orienter vers les structures ou services qu'appelle leur état. Cette orientation est assurée par un service intégré d'accueil et d'orientation () ". L'article L. 345-2-2 de ce code dispose : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. () ". Aux termes de l'article L. 345-2-3 du même code : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée. Cette orientation est effectuée vers une structure d'hébergement stable ou de soins, ou vers un logement, adaptés à sa situation ".

6. Il appartient aux autorités de l'Etat de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique et sociale. Seule une carence caractérisée des autorités de l'Etat dans la mise en œuvre du droit à l'hébergement d'urgence peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte manifestement illégale à une liberté fondamentale, lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée, permettant au juge des référés de faire usage des pouvoirs qu'il tient de ce texte, en ordonnant à l'administration de faire droit à une demande d'hébergement d'urgence. Il incombe au juge des référés d'apprécier, dans chaque cas, les diligences accomplies par l'administration, en tenant compte des moyens dont elle dispose, ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée. Les ressortissants étrangers qui font l'objet d'une mesure portant obligation de quitter le territoire français ou dont la demande d'asile a été définitivement rejetée et qui doivent ainsi quitter le territoire en vertu des dispositions des articles L. 542-1 à L. 542-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'ayant pas vocation à bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence, une carence constitutive d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ne saurait être caractérisée, à l'issue de la période strictement nécessaire à la mise en œuvre de leur départ volontaire, qu'en cas de circonstances exceptionnelles. Constitue une telle circonstance, l'existence d'un risque grave pour la santé ou la sécurité d'enfants mineurs, dont l'intérêt supérieur doit être une considération primordiale dans les décisions les concernant.

7. Si les requérants sont en situation irrégulière, leur conseil a précisé à l'audience qu'ils n'avaient pas fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français et n'entraient pas davantage au nombre des étrangers ayant vu leur demande d'asile rejetée. Il est constant qu'aucun relogement ne leur a été proposé. Si le préfet de la Haute-Garonne fait valoir que toutes les demandes d'hébergement n'ont pu être satisfaites la semaine du 18 au 24 septembre 2023 et que le dispositif d'hébergement d'urgence est saturé en Haute-Garonne, il résulte de ce qui a été dit au point 4, qu'eu égard notamment à la circonstance que les requérants sont parents de trois enfants mineurs dont le plus jeune a six mois, alors même que la famille a été hébergée de manière continue depuis quatorze mois, en mettant fin à leur prise en charge dans le cadre du dispositif d'hébergement d'urgence, le préfet de la Haute-Garonne a porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit des requérants à l'hébergement d'urgence.

8. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de rétablir la prise en charge de M. E, Mme H épouse E et de leurs trois enfants mineurs dans le cadre de l'hébergement d'urgence dans le délai de 24 h suivant la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 50 euros par jour de retard.

Sur les frais liés au litige :

9. M. E et Mme H épouse E ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, leur avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Benhamida renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Benhamida d'une somme de 1 200 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : M. E et Mme H épouse E sont admis à titre provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Garonne de rétablir la prise en charge de

M. E, Mme H épouse E et de leurs enfants mineurs dans le cadre de l'hébergement d'urgence, dans le délai de 24 h suivant la notification de la présente ordonnance sous astreinte de 50 euros par jour de retard.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 200 euros à Me Benhamida en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Benhamida renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle confiée.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C E, Mme B H épouse E, à Me Benhamida et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Une copie en sera adressée au préfet de la Haute-Garonne et à la ministre de la santé et de la prévention et du handicap.

Fait à Toulouse, le 5 octobre 2023.

La juge des référés,

S. CAROTENUTO

La greffière,

P. TUR

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

la greffière en chef,

ou par délégation la greffière,

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