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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2306584

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2306584

lundi 30 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2306584
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantTOUBOUL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées respectivement les 28 et 30 octobre 2023, M. B D et Mme A F, représentés par Me Touboul, demandent au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'admettre M. B D au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de maintenir leur prise en charge au titre de l'hébergement d'urgence, dès la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à leur conseil d'une somme de 2000 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, ou si M. B D n'était pas admis à l'aide juridictionnelle, sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est satisfaite, dès lors que la fin de leur prise en charge aura des conséquences d'une exceptionnelle gravité ; en effet, M. B D souffre d'une grave pathologie rénale, qui nécessite trois dyalises par semaine ; il vient d'être inscrit dans la liste des malades en attente d'une greffe de rein ; Mme A F souffre d'une pathologie cardiaque en raison d'une fuite mitrale significative ; cette situation est incompatible avec une vie à la rue ; malgré leurs appels répétés au centre " 115 ", aucune solution d'hébergement d'urgence ne leur a été proposée ;

- le refus du préfet de la Haute-Garonne de maintenir leur prise en charge méconnaît le droit à l'hébergement d'urgence garanti par l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Bernos, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 30 octobre 2023 à 14 heures en présence de Mme Tur, greffière d'audience, M. Bernos a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Touboul, représentant les requérants, qui a repris en les développant les moyens de la requête,

- et les observations de Mme A F qui a présenté la situation de la famille ;

- le préfet de la Haute-Garonne n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, né le 28 mai 1981 à Yerevan (URSS) et Madame A F, née le 3 mars 1983 à Goris (URSS), tous deux de nationalité arménienne, sont entrés sur le territoire français, avec leurs deux enfants C et E âgées respectivement de 17 ans et 8 ans. Ils ont demandé l'asile politique le 25 juillet 2022. Leur demande d'asile a définitivement été rejetée par la Cour nationale du droit d'asile le 5 septembre 2023. Entre temps, ils ont bénéficié des conditions matérielles d'accueil et ont été hébergés au sein de l'Hébergement d'Urgence pour Demandeurs d'Asile (HUDA) situé 2, place des Papyrus 31200 Toulouse. Par ailleurs, le 23 septembre 2022, M. D a sollicité son admission au séjour en raison de son état de santé. Le 20 janvier 2023, le préfet de la Haute Garonne a refusé de l'admettre au séjour. Le 29 mars 2023, le préfet de la Haute- Garonne a édicté à son encontre ainsi qu'à l'encontre de Madame F une obligation de quitter le territoire français. Par un jugement en date du 4 juillet 2023, le juge des reconduites du tribunal administratif de céans a annulé ces deux obligations de quitter le territoire français, en raison d'un état de santé dégradé, tout en renvoyant l'examen des conclusions dirigées contre la décision de refus de séjour devant la formation collégiale du tribunal de céans. Le 9 octobre 2023, l'OFII a édicté une décision de sortie du lieu d'hébergement, décision notifiée le 19 octobre dernier. Depuis cette date, la famille a cherché activement une place d'hébergement en appelant quotidiennement le 115. Par la présente requête, ils demandent au juge des référés d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de leur assurer un hébergement d'urgence, sous astreinte de 500 euros par jour de retard à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Compte tenu de l'urgence à statuer sur la demande, il y a lieu d'admettre M. B D au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

En ce qui concerne l'urgence :

4. Lorsqu'un requérant fonde son action sur la procédure de protection particulière instituée par l'article L. 521-2 précité du code de justice administrative, il lui appartient de justifier de circonstances caractérisant une situation d'urgence qui implique, sous réserve que les autres conditions posées par l'article L. 521-2 soient remplies, qu'une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise dans les quarante-huit heures. La condition d'urgence posée par l'article L. 521-2 du code de justice administrative s'apprécie objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce.

5. Il résulte de l'instruction, plus particulièrement d'un certificat médical du 20 octobre 2023, que M. B D souffre d'une insuffisance rénale chronique terminale qui requiert sa prise en charge au sein de l'unité d'hémodialyse chronique du centre hospitalier universitaire de Toulouse depuis le 11 août 2022, à raison de trois séances par semaine. La dégradation de son état de santé a justifié son inscription sur la liste des malades en attente d'une greffe de rein. En outre, il n'est pas contesté que Mme F souffre également d'un problème cardiaque en raison d'une fuite mitrale significative. Il doit ainsi être regardé comme établi que l'état de M. B D est incompatible avec un maintien à la rue. La famille présente ainsi une vulnérabilité particulière, au regard de ce suivi thérapeutique, alors qu'en outre, elle est également composée d'une enfant de huit ans et d'une adolescente de dix-sept ans. Les requérants justifient ainsi de l'urgence particulière requise par les dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

En ce qui concerne l'atteinte à une liberté fondamentale :

6. L'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles prévoit que, dans chaque département, est mis en place, sous l'autorité du préfet " un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse ". L'article L. 345-2-2 précise que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique et sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. Cet hébergement d'urgence doit lui permettre () d'être orientée vers tout professionnel ou toute structure susceptibles de lui apporter l'aide justifiée par son état, notamment un centre d'hébergement et de réinsertion sociale, un hébergement de stabilisation, une pension de famille, un logement-foyer, un établissement pour personnes âgées dépendantes, un lit halte soins santé ou un service hospitalier. ". Aux termes enfin de l'article L. 345-2-3 : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée (). ".

7. Il appartient aux autorités de l'Etat de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique et sociale. Seule une carence caractérisée des autorités de l'Etat dans la mise en œuvre du droit à l'hébergement d'urgence peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte manifestement illégale à une liberté fondamentale, lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée, permettant au juge des référés de faire usage des pouvoirs qu'il tient de ce texte, en ordonnant à l'administration de faire droit à une demande d'hébergement d'urgence. Il incombe au juge des référés d'apprécier, dans chaque cas, les diligences accomplies par l'administration, en tenant compte des moyens dont elle dispose, ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée. Les ressortissants étrangers qui font l'objet d'une obligation de quitter le territoire français ou dont la demande d'asile a été définitivement rejetée et qui doivent ainsi quitter le territoire en vertu des dispositions de l'article L. 542-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'ayant pas vocation à bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence, une carence constitutive d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ne saurait être caractérisée, à l'issue de la période strictement nécessaire à la mise en œuvre de leur départ volontaire, qu'en cas de circonstances exceptionnelles.

8. D'une part, il résulte de l'instruction que les obligations de quitter le territoire ont été annulées par le juge de la reconduite aux frontières et que les intéressés n'ont pas fait l'objet d'une mesure d'éloignement.

9. D'autre part, si toutes les demandes d'hébergement d'urgence ne peuvent de toute évidence être satisfaites par les services de l'Etat, il résulte de ce qui a été dit au point 5, que l'état physique de M. B D relève d'une situation de " détresse médicale, psychique et sociale ", au sens des dispositions précitées de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles. Dans ces conditions, la fin de la prise en charge par l'Etat de cette famille constitue une carence caractérisée des autorités de l'Etat dans l'application des dispositions de cet article et porte, dès lors, une atteinte grave et manifestement illégale à leur droit à l'hébergement d'urgence.

10. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de maintenir ou de rétablir la prise en charge des requérants dans le cadre du dispositif de l'hébergement d'urgence, dans un délai de vingt-quatre heures suivant la notification de la présente ordonnance et sous astreinte de 50 euros par jour de retard.

Sur les frais liés au litige :

11. M. D ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Touboul de la somme de 1 000 euros, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

OR D O N N E :

Article 1er : M. B D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Garonne de maintenir ou de rétablir la prise en charge des requérants au titre de l'hébergement d'urgence dans le délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de la présente ordonnance sous astreinte de 50 euros par jour de retard.

Article 3 : L'Etat versera à Me Touboul la somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle confiée.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A F, à M. B D, à Me Touboul et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Une copie en sera adressée au préfet de la Haute-Garonne.

Fait à Toulouse, le 30 octobre 2023.

Le juge des référés, La greffière,

M. G

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

ou par délégation, la greffière, 2

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