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AccueilJurisprudence administrativeN° TA31-2307674

Tribunal Administratif de Toulouse — Décision N° TA31-2307674

mardi 2 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulouse
SectionTribunal Administratif de Toulouse
N° DossierTA31-2307674
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantMERCIER

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête enregistrée le 20 décembre 2023, sous le n°2307674, Mme B D, représentée par Me Mercier, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 6 décembre 2023 par lequel le préfet du Tarn l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre au préfet du Tarn de procéder au réexamen de sa situation dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros à son conseil, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle et, dans l'hypothèse où elle ne serait pas admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, le versement de cette même somme sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- elles sont entachées d'un défaut de compétence de leur signataire ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnait le principe général du contradictoire et son droit d'être entendu ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle, en particulier des conséquences d'une exceptionnelle gravité qu'elle emporte.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation en fait ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité qui affecte la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 mars 2024, le préfet du Tarn conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Par une décision du 10 avril 2024, Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

II. Par une requête enregistrée le 20 décembre 2023 sous le n°2307678, M. A C, représenté par Me Mercier, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 6 décembre 2023 par lequel le préfet du Tarn l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre au préfet du Tarn de procéder au réexamen de sa situation dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros à son conseil, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle et, dans l'hypothèse où il ne serait pas admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, le versement de cette même somme sur le seul fondement de l'article L. 761-1.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- elles sont entachées d'un défaut de compétence de leur signataire ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnait le principe général du contradictoire et son droit d'être entendu ;

- elle méconnait les dispositions du 2° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle, en particulier des conséquences d'une exceptionnelle gravité qu'elle emporte.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est entachée d'un défaut de motivation en fait ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité qui affecte la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 mars 2024, le préfet du Tarn conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Par une décision du 10 avril 2024, M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Biscarel a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B D, née le 28 mai 1988, et M. A C, né le 5 février 1986, tous deux ressortissants slovaques, déclarent être entrés une première fois sur le territoire français dans le courant de l'année 2006. Le 5 décembre 2023, les requérants ont été interpellés par les services de police d'Albi et placés en garde à vue pour escroquerie à l'encontre d'un établissement bancaire. Par deux arrêtés du 6 décembre 2023, dont ils demandent l'annulation, le préfet du Tarn les a obligés à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n°2307674 et 2307678 concernent un couple, présentent à juger des questions connexes et ont fait l'objet d'une instruction commune. Par suite, il y a lieu de les joindre et de statuer par un seul jugement.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

3. Mme D et M. C ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par deux décisions du bureau d'aide juridictionnelle du 10 avril 2024, leurs conclusions tendant à leur admission provisoire à l'aide juridictionnelle sont devenues sans objet. Par suite, il n'y a donc plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la requête n° 2307678 présentée par M. C :

4. Aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicable aux citoyens de l'Union européenne et aux membres de leur famille : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / () / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; / () / L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine. ".

5. Il appartient à l'autorité administrative d'un Etat membre qui envisage de prendre une mesure d'éloignement à l'encontre d'un ressortissant d'un autre Etat membre de ne pas se fonder sur la seule existence d'une infraction à la loi, mais d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. L'ensemble de ces conditions doivent être appréciées en fonction de la situation individuelle de la personne, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique et de son intégration.

6. Pour édicter à l'encontre de M. C une mesure d'éloignement, le préfet du Tarn a considéré que son comportement constitue une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à un intérêt fondamental de la société dès lors, d'une part, qu'il a été placé en garde à vue, le 5 décembre 2023 pour escroquerie commise à l'encontre d'un établissement bancaire et violence envers un membre des forces de l'ordre et, d'autre part, qu'il est connu des services de police et de gendarmerie pour des faits de violence commise en réunion, enlèvement, menace sur victime et vols aggravés. Toutefois, alors que M. C conteste la matérialité des faits, le préfet n'apporte en défense, aucun élément permettant d'établir que le requérant aurait été condamné pour ces faits, ni de précision concernant la date à laquelle ils auraient été commis. Dans ces conditions, les faits reprochés à l'intéressé ne peuvent être regardés comme caractérisant une menace suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. M. C est, par suite, fondé à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français prononcée à son encontre a été prise en méconnaissance des dispositions précitées du 2° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 6 décembre 2023 par lequel le préfet du Tarn l'a obligé à quitter le territoire dans un délai de trente jours et, par voie de conséquence, de la décision du même jour fixant le pays de renvoi.

En ce qui concerne la requête n° 2307674 présentée par Mme D :

8. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Il est constant que Mme D et M. C forment un couple et que le préfet du Tarn ne conteste pas l'intensité, la stabilité et l'ancienneté de leur relation. Dès lors que la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à l'encontre de Mme D aurait nécessairement pour effet de la séparer de son conjoint, l'intéressée est fondée à soutenir qu'en édictant une telle mesure, le préfet de la Haute-Garonne a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que Mme D est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 6 décembre 2023 par lequel le préfet du Tarn l'a obligée à quitter le territoire français et, par voie de conséquence, de la décision du même jour fixant le pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Eu égard aux motifs d'annulation retenus, il y'a lieu d'enjoindre au préfet du Tarn de procéder au réexamen de la situation des requérants dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à Me Mercier au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de Mme D et de M. C tendant à leur admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les arrêtés du préfet du Tarn du 6 décembre 2023 portant obligation de quitter le territoire et fixant le pays de renvoi sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Tarn de procéder au réexamen de la situation de Mme D et de M. C, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Mercier, avocat de Mme D et de M. C, la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions des requêtes de Mme D et M. C est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D, M. A C, Me Mercier et au préfet du Tarn.

Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Molina-Andréo, présidente,

Mme Soddu, première conseillère,

Mme Biscarel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.

La rapporteure,

B. BISCAREL

La présidente,

B. MOLINA-ANDRÉO

La greffière,

S. BALTIMORE

La République mande et ordonne au préfet du Tarn en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :

La greffière en chef,

2-2307678

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