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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2002450

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2002450

lundi 31 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2002450
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation6ème Chambre
Avocat requérantSELARL BARRET - BERTRANDON - JAMOT - MALBEC - TAILHADES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires enregistrés les 18 juin 2020, 14 et 22 avril 2021, Mmes C B et Martine F, représentées par Me Gicquel, avocate, demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 octobre 2019 par lequel le préfet de Dordogne a accordé à M. A E l'autorisation d'aménager un terrain de motocross à usage privatif sur les parcelles cadastrées AI 81 et AI 88, au lieu-dit " Le pré du Maçon " à Saint-Jory-las-Bloux, ainsi que la décision portant rejet implicite de leur recours gracieux enregistré le 13 décembre 2019 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- elles ont intérêt à agir, dès lors que leur maison se situe aux alentours de 500 mètres du terrain d'assiette du projet et que l'activité de moto-cross, audible depuis leur habitation, est générateur de nuisances sonores ;

- le préfet de la Dordogne n'était pas compétent pour prendre l'arrêté contesté en application de l'article R. 422-2 du code de l'urbanisme, dès lors qu'il ne justifie pas d'un désaccord entre le maire de la commune de Saint-Jory-las-Bloux et le responsable du service de l'Etat dans le département chargé de l'instruction du dossier ;

- le dossier de demande de permis d'aménager ne comportait pas l'ensemble des documents imposés par les articles R. 441-2, R. 441-3 et R. 441-4 du code de l'urbanisme ;

- aucune autorisation de défrichement n'a été délivrée, en méconnaissance de l'article R. 441-7 du code de l'urbanisme ;

- l'arrêté en litige n'a pas été précédé de l'avis de la commission départementale de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers, en méconnaissance des articles L. 111-4 et L. 111-5 du code de l'urbanisme ;

- le préfet de la Dordogne s'est, à tort, estimé tenu par le jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 23 octobre 2018 ayant annulé l'arrêté du maire de Saint-Jory-las-Bloux du 16 janvier 2017 refusant d'accorder le permis d'aménager sollicité par M. E, de faire droit à la demande de ce dernier sans rechercher si d'autres motifs que le motif retenu par le tribunal pouvaient justifier un nouveau refus ;

- l'arrêté litigieux méconnait l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme, à raison des nuisances sonores impliquées par la présence d'un circuit de moto-cross à proximité d'habitations.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 janvier 2021, le préfet de la Dordogne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par les requérantes ne sont pas fondés.

Par des mémoires enregistrés les 1er mars et 27 avril 2021, M. A E, représenté par Me Bertrandon, avocate, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mis à la charge solidaire de Mmes B et F le paiement d'une somme de 4 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les requérantes ne justifient pas d'un intérêt leur donnant qualité à agir, dès lors que leur domicile se situe à plus de 500 mètres du terrain d'assiette du projet ;

- les moyens soulevés par les requérantes ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 29 avril 2021, la clôture d'instruction a été fixée au 17 mai 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020 relative à la prorogation des délais échus pendant la période d'urgence sanitaire et à l'adaptation des procédures pendant cette même période, modifiée par l'ordonnance n° 2020-539 du 7 mai 2020 fixant des délais particuliers applicables en matière d'urbanisme, d'aménagement et de construction pendant la période d'urgence sanitaire ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Molina-Andréo, rapporteure,

- les conclusions de Mme Passerieux, rapporteure publique,

- et les observations de Me Gicquel, représentant Mmes B et F.

Considérant ce qui suit :

1. Le 18 octobre 2016, M. A E a déposé une demande de permis d'aménager pour la régularisation d'un circuit de motocross à usage privatif réalisé sur un terrain d'une superficie de 9 823 m², correspondant aux parcelles cadastrées AI n° 81 et n° 88, situées au lieu-dit " Le Pré du Maçon " à Saint-Jory-las-Bloux (Dordogne). Par arrêté du 16 janvier 2017, le maire de cette commune a refusé de délivrer le permis d'aménager sollicité. Toutefois, sur saisine de M. E, le tribunal administratif de Bordeaux, par jugement n° 1701085 du 23 octobre 2018, a annulé cet arrêté après avoir estimé que le motif d'atteinte à la salubrité publique retenu par le maire de Saint-Jory-las-Bloux était entaché d'erreurs de fait et d'appréciation. Par ce jugement, le tribunal a également enjoint au maire de Saint-Jory-las-Bloux d'instruire à nouveau la demande de permis d'aménager de M. E et de prendre une nouvelle décision dans un délai de deux mois. Le préfet de la Dordogne, se déclarant saisi en application des dispositions du e. de l'article R. 422-2 du code de l'urbanisme en raison d'un désaccord dans le cadre de cette nouvelle instruction entre le maire de Saint-Jory-las-Bloux et le responsable du service de l'Etat chargé de l'instruction, a délivré ledit permis par arrêté du 18 octobre 2019. Par la présente requête, Mmes C B et Martine F, agissant en qualité de propriétaires d'habitations voisines du projet, demandent l'annulation de cet arrêté, ainsi que de la décision du 13 février 2020 rejetant implicitement leur recours gracieux formé contre cet arrêté.

Sur la fin de non-recevoir opposées par M. E :

2. Aux termes de l'article L. 600-1-2 du code de l'urbanisme : " Une personne autre que l'Etat, les collectivités territoriales ou leurs groupements ou une association n'est recevable à former un recours pour excès de pouvoir contre une décision relative à l'occupation ou à l'utilisation du sol régie par le présent code que si la construction, l'aménagement ou le projet autorisé sont de nature à affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance du bien qu'elle détient ou occupe régulièrement ou pour lequel elle bénéficie d'une promesse de vente, de bail, ou d'un contrat préliminaire mentionné à l'article L. 261-15 du code de la construction et de l'habitation. ".

3. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient, en particulier, à tout requérant qui saisit le juge administratif d'un recours pour excès de pouvoir tendant à l'annulation d'un permis de construire, de démolir ou d'aménager, de préciser l'atteinte qu'il invoque pour justifier d'un intérêt lui donnant qualité pour agir, en faisant état de tous éléments suffisamment précis et étayés de nature à établir que cette atteinte est susceptible d'affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance de son bien. Il appartient au défendeur, s'il entend contester l'intérêt à agir du requérant, d'apporter tous éléments de nature à établir que les atteintes alléguées sont dépourvues de réalité. Le juge de l'excès de pouvoir apprécie la recevabilité de la requête au vu des éléments ainsi versés au dossier par les parties, en écartant le cas échéant les allégations qu'il jugerait insuffisamment étayées mais sans pour autant exiger de l'auteur du recours qu'il apporte la preuve du caractère certain des atteintes qu'il invoque au soutien de la recevabilité de celui-ci. Eu égard à sa situation particulière, le voisin immédiat justifie, en principe, d'un intérêt à agir lorsqu'il fait état devant le juge, qui statue au vu de l'ensemble des pièces du dossier, d'éléments relatifs à la nature, à l'importance ou à la localisation du projet de construction.

4. Il ressort des pièces du dossier que les parcelles de Mmes B et F sont situées à des distances comprises entre 435 mètres et 551 mètres du terrain d'assiette en litige. Les requérantes font valoir que le projet, qui porte sur l'aménagement d'une piste de moto-cross, est de nature, du fait des nuisances sonores induites par l'utilisation d'une telle installation, à porter atteinte aux conditions d'utilisation et de jouissance de leur bien. Elles se prévalent à l'appui de leur affirmation du rapport acoustique établi le 1er octobre 2020 à la demande de M. E, qui relève que les niveaux sonores des véhicules sur le terrain de moto-cross, mesurés aux lieux d'habitation des requérantes qui sont les zones les plus exposées aux nuisances, sont compris entre 73,0 et 77,0 dB(A) et que l'activité du moto-cross, qui se déroule dans un cadre campagnard et paisible, y est donc largement perceptible alors même que les émergences calculées sont en-dessous des seuils réglementaires. Dans ces conditions, Mmes B et F doivent être regardées comme justifiant d'un intérêt à agir contre le permis d'aménager en litige. La fin de non-recevoir tirée du défaut d'intérêt à agir des requérantes, opposée par M. E doit, dès lors, être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Si l'annulation d'une décision par laquelle l'autorité administrative a refusé de faire droit à une demande oblige l'administration à statuer à nouveau sur la demande dont elle demeure saisie dans le respect de l'autorité de la chose jugée, l'étendue des obligations pesant sur elle est fonction de la nature du motif de l'annulation prononcée et dépend en outre, lorsque sa décision n'est pas destinée à combler pour le passé un vide juridique, d'un éventuel changement dans les circonstances de droit et de fait qui serait survenu entre la date d'intervention de la décision initiale qui a été annulée et la date à laquelle l'administration est appelée à prendre une nouvelle décision.

6. Ainsi qu'il a été dit au point 1, par un jugement du 23 octobre 2018, le tribunal a annulé l'arrêté du 16 janvier 2017 par lequel le maire de Saint-Jory-las-Bloux avait rejeté la demande de permis d'aménager un circuit de motocross présentée par M. E, après avoir estimé que le motif d'atteinte à la salubrité publique retenu par le maire de Saint-Jory-las-Bloux était entaché d'erreurs de fait et d'appréciation. Si le motif de ce jugement constitue le support nécessaire de son dispositif et se trouve par suite revêtu de l'autorité de chose jugée, le tribunal s'est borné à censurer le motif retenu par le maire de Saint-Jory-las-Bloux pour refuser le permis d'aménager en litige sans préjuger de la légalité d'autres motifs éventuels de refus. En conséquence, il revenait à l'autorité administrative compétente de statuer à nouveau, après instruction, sur la demande dont elle était saisie, en opposant le cas échéant à cette demande un nouveau refus fondé sur un motif autre que celui retenu dans le jugement devenu définitif du tribunal administratif de Bordeaux. Toutefois, il ressort des énonciations de l'arrêté contesté du 18 octobre 2019 que le préfet de la Dordogne a fait droit à la demande de permis d'aménager de M. E au seul motif " qu'aux termes du jugement du tribunal administratif de Bordeaux, il n'est pas établi que le projet générerait des nuisances sonores susceptibles de porter atteinte à la salubrité publique au sens de l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme ". Le préfet de la Dordogne s'est ainsi estimé tenu, par le jugement du tribunal administratif de Bordeaux, d'accorder le permis d'aménager sollicité par M. E, sans rechercher si d'autres motifs pouvaient éventuellement justifier le refus de délivrance du permis. Il s'ensuit que le préfet de la Dordogne a méconnu l'étendue de sa compétence et commis une erreur de droit.

7. Aux termes de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme : " Lorsqu'elle annule pour excès de pouvoir un acte intervenu en matière d'urbanisme ou en ordonne la suspension, la juridiction administrative se prononce sur l'ensemble des moyens de la requête qu'elle estime susceptibles de fonder l'annulation ou la suspension, en l'état du dossier. ".

8. Pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, aucun autre moyen n'est susceptible de fonder, en l'état du dossier, l'annulation de l'arrêté litigieux du 26 juin 2020.

9. Il résulte de ce qui précède que Mmes B et F sont fondées à demander l'annulation de l'arrêté en litige du 18 octobre 2019 ainsi que, par voie de conséquence, de la décision du 13 février 2020 de rejet de leur recours gracieux formé contre cet arrêté.

Sur les frais liés à l'instance :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de Mmes B et F, qui ne sont pas la partie perdante dans la présente instance, au titre des frais exposés par M. E et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de l'Etat une somme globale de 1 500 euros à verser solidairement aux requérantes au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de la Dordogne du 18 octobre 2019 est annulé.

Article 2 : L'Etat versera solidairement à Mmes B et F la somme globale de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions présentées par M. E sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mmes C B et Martine F, au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires et à M. A E.

Copies en seront adressées au préfet de la Dordogne et à la commune de Saint-Jory-las-Bloux.

Délibéré après l'audience du 17 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Delvolvé, président,

Mme Molina-Andréo, première conseillère,

M. Naud, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2022.

La rapporteure,

B. MOLINA-ANDRÉO Le président,

Ph. DELVOLVÉ

Le greffier,

A. PONTACQ

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°2002450

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