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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2003617

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2003617

lundi 4 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2003617
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation4ème chambre
Avocat requérantSELARL RAMURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 15 août 2020 et 15 février 2021, l'EARL du Haut Faure, représentée par Me Philippe Queron, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 juillet 2020 par lequel la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine a délivré à M. A une autorisation d'exploiter les parcelles n°A-237, A-243, A-244, A-246, A-647, A-650, A-652, A-655, A-658 et A-660 situées sur le territoire de la commune de Targon (Gironde) et les parcelles n°A-623, A-625, A-627, A-642, A-643, A-647, A-1400 et A-1404 situées sur le territoire de la commune de Faleyras (Gironde) ;

2°) de mettre à la charge de M. A et de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable dès lors qu'il dispose d'un intérêt à agir en tant que preneur en place ;

- la notification du 24 juillet 2020 est dépourvue de toute valeur dès lors qu'elle n'est pas signée ;

- l'auteur de l'arrêté du 22 juin 2020 est incompétent en l'absence de délégation de signature régulièrement publiée ;

- la procédure au terme de laquelle l'arrêté litigieux a été édicté est irrégulière en l'absence de publication sur le site internet de la préfecture conformément aux dispositions de l'article D. 331-4-1 du code rural et de la pêche maritime ; la requérante n'a pas pu présenter d'observations devant la commission départementale d'orientation agricole qui n'a pas été consultée ; ce vice est susceptible d'avoir exercé une influence sur la décision de la préfète de région Nouvelle-Aquitaine ;

- l'arrêté méconnaît les dispositions de l'article L. 331-3-1 du code rural et de la pêche maritime dès lors que l'opération de reprise envisagée compromet la viabilité économique de l'exploitation de la requérante ; M. A aurait dû déposer une demande d'autorisation d'exploiter préalablement au renouvellement du bail de la requérante ; le projet de l'EARL du Haut Faure répond à un degré de priorité supérieur de confortement d'installation d'un jeune agriculteur à la reprise des terres par M. A qui doit être assimilé à un agrandissement conformément au schéma directeur régional des exploitations agricoles ; s'agissant du renouvellement de son bail, l'EARL n'avait pas besoin de déposer une nouvelle demande d'autorisation d'exploiter pour qu'elle soit étudiée.

Par deux mémoires en défense enregistrés les 19 janvier et 18 mars 2021, la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable faute pour la requérante de justifier à la date de l'arrêté litigieux de sa qualité de preneur en place ;

- aucun des moyens soulevés n'est fondé.

La procédure a été communiquée à M. A qui n'a pas produit d'observations.

Par une ordonnance du 19 mars 2021, la clôture d'instruction a été fixée au 19 avril 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code rural et de la pêche maritime ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les conclusions de M. Naud, rapporteur public,

- les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Une note en délibéré a été présentée par la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine le 13 juin 2022.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A a déposé, le 5 février 2020, une demande d'autorisation d'exploiter portant sur les parcelles n°A-237, A-243, A-244, A-246, A-647, A-650, A-652, A-655, A-658 et A-660 situées sur le territoire de la commune de Targon (Gironde) et les parcelles n°A-623, A-625, A-627, A-642, A-643, A-647, A-1400 et A-1404 situées sur le territoire de la commune de Faleyras (Gironde) représentant une superficie totale de 18 ha 80 a 80 ca, qu'il a données à bail, le 23 décembre 2010, à l'EARL du Haut Faure. Cette autorisation lui a été délivrée par arrêté du 24 juillet 2020. L'EARL du Haut Faure demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la fin de non-recevoir tirée du défaut d'intérêt à agir opposée en défense :

2. Le preneur en place justifie d'un intérêt lui donnant qualité à agir contre l'autorisation donnée à un autre exploitant d'exploiter les parcelles qu'il loue, même s'il ne s'est pas porté candidat pour obtenir l'autorisation d'exploiter ces terres en application des articles L. 331-1 et suivants du code rural et de la pêche maritime. Pour l'application de cette règle, le preneur auquel il a été donné congé mais dont la contestation du congé est pendante devant le juge compétent doit être regardé comme ayant le même intérêt pour agir contre une autorisation d'exploiter donnée à un nouvel exploitant.

3. Il ressort des pièces du dossier que si M. A a fait délivrer, le 28 juin 2018, un congé à l'EARL du Haut Faure pour les biens affermés aux fins de reprise au 31 décembre 2019, la société requérante a saisi le tribunal paritaire des baux ruraux de Bordeaux le 25 octobre 2018 pour contester ce congé. Ce faisant, à la date d'introduction de la requête, la contestation du congé était pendante devant le juge compétent, de sorte que l'EARL du Haut Faure dispose d'un intérêt pour demander l'annulation de l'arrêté du 22 juin 2020. Par suite, la fin de non-recevoir opposée en défense ne peut être accueillie.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, aux termes de l'article R. 331-4 du code rural et de la pêche maritime (CRPM) : " Le service chargé de l'instruction fait procéder à la publicité de la demande d'autorisation d'exploiter dans les conditions prévues à l'article D. 331-4-1. Cette publicité porte sur la localisation des biens et leur superficie, ainsi que sur l'identité des propriétaires ou de leurs mandataires et du demandeur. / Il n'est pas procédé à une nouvelle publicité si la demande porte sur des biens ou des droits ayant fait l'objet d'une telle formalité à l'occasion d'une autre demande et si aucune décision n'a encore été prise sur cette dernière ni sur les demandes concurrentes éventuellement présentées ". Aux termes de l'article D. 331-4-1 du même code : " La publicité prévue à l'article R. 331-4 précise la date de l'enregistrement de la demande et indique la date limite de dépôt des dossiers de demande d'autorisation. / Les demandes d'autorisation d'exploiter sont affichées pendant un mois à la mairie des communes où sont situés les biens qui font l'objet de la demande et publiées sur le site de la préfecture chargée de l'instruction. / A l'expiration du délai de publicité, il est dressé la liste de toutes les candidatures enregistrées pour un même bien ".

5. Il ressort des pièces du dossier que la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine a transmis pour affichage aux maires des communes de Targon et de Faleyras la demande d'autorisation d'exploiter présentée par M. A. Cette demande est également renseignée dans un tableau des demandes soumises à publicité. Toutefois, il ne ressort d'aucune des pièces du dossier que cette demande a été régulièrement affichée à la mairie de Targon, privant les concurrents éventuels d'une garantie.

6. En second lieu, aux termes de l'article L. 331-3-1 du CRPM " L'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2 peut être refusée : / 1° Lorsqu'il existe un candidat à la reprise ou un preneur en place répondant à un rang de priorité supérieur au regard du schéma directeur régional des structures agricoles mentionné à l'article L. 312-1 ". Aux termes de l'article L. 411-58 du code rural et de la pêche maritime : " Le bailleur a le droit de refuser le renouvellement du bail s'il veut reprendre le bien loué pour lui-même ou au profit de son conjoint, du partenaire auquel il est lié par un pacte civil de solidarité, ou d'un descendant majeur ou mineur émancipé () Si la reprise est subordonnée à une autorisation en application des dispositions du titre III du livre III relatives au contrôle des structures des exploitations agricoles, le tribunal paritaire peut, à la demande d'une des parties ou d'office, surseoir à statuer dans l'attente de l'obtention d'une autorisation définitive () Lorsque les terres sont destinées à être exploitées dès leur reprise dans le cadre d'une société et si l'opération est soumise à autorisation, celle-ci doit être obtenue par la société () ".

7. Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 331-3-1 du code rural et de la pêche maritime que lorsque l'autorité administrative envisage de délivrer une autorisation d'exploiter, il lui appartient d'examiner la situation des demandes concurrentes et du preneur en place au regard du schéma directeur régional applicable à la date à laquelle elle statue.

8. Pour délivrer l'autorisation d'exploiter sollicitée au bénéfice de M. A, la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine a constaté qu'aucune demande concurrente n'avait été déposée et ne fait pas état de la situation de l'EARL du Haut Faure. Aux termes de ses écritures en défense, la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine fait valoir que M. A " a délivré un congé à l'EARL du Haut Faure en date du 28 juin 2018 dans le respect de la procédure et dans les délais règlementaires, soit 18 mois avant échéance du bail. Ainsi, à compter du 31 décembre 2019, même si cette reprise était contestée auprès du TPBR, les biens étaient libres et l'EARL du Haut Faure ne pouvait plus être considérée comme fermier en place " et justifie ainsi ne pas avoir examiné la situation de l'EARL du Haut Faure en raison du congé délivré à cette dernière. Toutefois, la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine, dès lors qu'elle était saisie de la demande d'autorisation d'exploiter présentée par M. A le 5 février 2020, ne pouvait ignorer la nullité de ce congé au regard des dispositions de l'article L. 411-58 du code rural et de la pêche maritime qui prévoient que lorsqu'une autorisation d'exploiter est nécessaire, celle-ci doit être obtenue préalablement à la prise d'effet du congé, ainsi que l'a d'ailleurs jugé le tribunal paritaire des baux ruraux le 7 décembre 2020. Dans ces conditions, la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine ne pouvait se fonder sur la circonstance qu'un congé avait été délivré à la société requérante pour s'abstenir d'examiner sa situation et a ainsi entaché sa décision d'erreur de droit.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 22 juin 2020 par lequel la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine a accordé à M. A l'autorisation d'exploiter sollicitée doit être annulé.

Sur les frais liés au litige :

10. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre solidairement à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par l'EARL du Haut Faure et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 24 juillet 2020 par lequel la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine a délivré à M. A une autorisation d'exploiter les parcelles n°A-237, A-243, A-244, A-246, A-647, A-650, A-652, A-655, A-658 et A-660 situées sur le territoire de la commune de Targon (Gironde) et les parcelles n°A-623, A-625, A-627, A-642, A-643, A-647, A-1400 et A-1404 situées sur le territoire de la commune de Faleyras (Gironde) est annulé.

Article 2 : L'Etat versera à l'EARL du Haut Faure la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société EARL du Haut Faure, au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire et à M. C A.

Copie en sera adressée à la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine.

Délibéré après l'audience du 2 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Billet-Ydier, présidente,

Mme Lahitte, conseillère,

M. Bongrain, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2022.

Le rapporteur,

A. B

La présidente,

F. BILLET-YDIERLa greffière,

C. SCHIANO

La République mande et ordonne au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire, en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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