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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2100364

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2100364

jeudi 24 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2100364
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation4ème chambre
Avocat requérantTANDONNET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I - Par une requête et un mémoire enregistrés les 25 janvier 2021 et 20 janvier 2022, sous le n°2100364, Mme C A, représentée par Me Vigreux, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 25 novembre 2020 par laquelle le maire de la commune de Sainte-Colombe-en-Bruilhois a procédé à son changement provisoire d'affectation, au motif de l'ouverture d'une enquête administrative à son encontre ;

2°) d'enjoindre à la commune de Sainte-Colombe-en-Bruilhois de procéder à sa réaffectation immédiate sur son ancien poste, en qualité d'ATSEM auprès de la classe de petite section de l'école maternelle ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Sainte-Colombe-en-Bruilhois la somme de 1 800 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- son recours est recevable dès lors que la décision entraine une dégradation de sa situation professionnelle, son intégrité étant remise en cause auprès de l'ensemble de la communauté éducative laquelle n'a jamais constaté de comportement violent de la part de la requérante ; ces faits ne présentent pas de caractère de vraisemblance qui justifieraient dans l'intérêt du service, le changement d'affectation soudain ; elle entraine une perte de responsabilité dès lors que la surveillance de la sieste lui est retirée, afin de la placer systématiquement en situation de binôme avec un enseignant dans le cadre de l'activité continue en classe ; souffrant d'une oreille, elle est reconnue travailleuse handicapée et la surveillance de la sieste des enfants lui permettait de travailler dans le calme, conformément aux préconisation de l'IRSA ; le changement d'affectation, qui porte atteinte aux droits qu'elle tient de son statut, va entrainer une dégradation de son état de santé ; la décision est en réalité une sanction disciplinaire ;

- la procédure disciplinaire et les droits fondamentaux de la défense ont été méconnus dès lors qu'elle aurait dû être informée en amont des faits qui lui sont reprochés, de la possibilité de consulter son dossier administratif et de la possibilité d'être assistée au cours de son entretien préalable à son changement d'affectation, lequel était en réalité une confrontation avec la plaignante ; elle a demandé la communication de son dossier administratif ;

- dès lors qu'elle n'a pas été suspendue et n'a pas fait l'objet de poursuites pénales, elle ne pouvait, en application de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983, faire l'objet d'un changement d'affectation provisoire ;

- la décision est entachée d'inexactitude matérielle des faits et d'erreur d'appréciation ; il ne lui a été fait part que d'une seule plainte de la mère d'une élève de six ans, qui aurait indiqué avoir reçu, trois ans auparavant, une fessée durant le temps de sieste ; les enseignants, le personnel éducatif, les parents et les anciens élèves témoignent de son dévouement et de son professionnalisme ; elle a reçu, à deux reprises, la médaille d'honneur régionale pour son service exemplaire.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 décembre 2021, la commune de Sainte-Colombe-en-Bruilhois, représentée par Me Tandonnet, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 500 euros soit mise à la charge de la requérante au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable dès lors que la décision contestée est une mesure d'ordre intérieur insusceptible de recours contentieux ;

- les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 29 octobre 2021, la clôture d'instruction a été fixée en dernier lieu au 28 février 2022.

II - Par une requête, des mémoires et une pièce enregistrés les 9 avril, 13 octobre et 16 décembre 2021 et 20 janvier et 18 octobre 2022, sous le n°2101791 Mme C A, représentée par Me Vigreux, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 10 février 2021 par laquelle le maire de la commune de Sainte-Colombe-en-Bruilhois a procédé à son changement d'affectation définitif, à la suite des conclusions de l'enquête administrative ;

2°) d'enjoindre à la commune de Sainte-Colombe-en-Bruilhois de procéder à sa réaffectation immédiate sur son ancien poste, en qualité d'ATSEM, auprès de la classe de petite section de l'école maternelle ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Sainte-Colombe-en-Bruilhois la somme de 1 800 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable dès lors que la décision attaquée est un acte faisant grief qui porte atteinte au statut de travailleur handicapé, entraine une dégradation de sa situation professionnelle et révèle une volonté de la sanctionner ; son changement d'affectation, qui a pour but de lui retirer la surveillance des temps de siestes, entraine le retrait des aménagements de poste mis en place du fait de son handicap ; ses conditions de travail sont dégradées dès lors que, d'une part, la décision l'expose à un environnement bruyant, sans lui permettre de reposer son oreille et d'autre part, porte atteinte à son intégrité et à sa réputation au sein de la communauté éducative et à ses responsabilités, lui retirant le temps de la sieste et la plaçant en binôme avec une enseignante ; avant le prononcé de la décision du 25 novembre 2020 et de la décision contestée, elle a d'abord été affectée au service technique pour réaliser des travaux de peinture ; les fiches de poste sur lesquelles se fondent la commune sont erronées, et elles ne lui ont jamais été communiquées ; enfin, l'objet de la décision est de faire droit à la demande de sanction sollicitée par une mère d'élève sur la base d'accusation, dont le maire reconnaît, ne pas être en mesure de se prononcer sur leur véracité ;

- la procédure disciplinaire et les droits fondamentaux de la défense ont été méconnus dès lors qu'elle aurait dû être informée en amont des faits qui lui sont reprochés, de la possibilité de consulter son dossier administratif, et de la possibilité d'être assistée au cours de son entretien préalable à son changement d'affectation, lequel était en réalité une confrontation avec la plaignante ; de plus, elle justifie avoir sollicité la communication de son entier dossier, sans qu'une réponse ne lui ait été apportée par la commune ;

- la matérialité des faits qui fondent la décision n'est pas établie ; le rapport de l'enquête administrative conclut à l'absence de prononcé d'une sanction disciplinaire ; ses propos relatifs à ses temps de repos durant la sieste des enfants ont été dénaturés ; les nombreux témoignages produits émanant d'enseignants, parents et élèves, attestent de son dévouement et de son professionnalisme, tout comme, notamment, l'attribution de médailles pour son service exemplaire ; les faits de maltraitance ne sont pas établis, au vu des conclusions de l'enquête administrative ;

- l'intérêt du service n'est pas caractérisé, d'une part, car les accusations de maltraitance ne sont pas établies et d'autre part, car elle a été remplacée par un agent qui n'est pas spécialisé ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation pour les mêmes motifs ;

- elle est entaché d'un détournement de pouvoir, motivée par la volonté de satisfaire une administrée et élue.

Par des mémoires en défense enregistrés les 9 juillet et 16 novembre 2021 et 20 octobre 2022, la commune de Sainte-Colombe-en-Bruilhois, représentée par Me Tandonnet, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 500 euros soit mise à la charge de la requérante au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable dès lors que la décision contestée est une mesure d'ordre intérieur insusceptible de recours contentieux ;

- les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 18 octobre 2022, la clôture d'instruction a été fixée en dernier lieu au 25 octobre 2022.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de Mme Jaouën, rapporteure publique,

- les observations de Me Vigreux, représentant Mme A,

- et celles de Me Tandonnet représentant la commune de Sainte-Colombe-en-Bruilhois.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A est agent territorial spécialisé des écoles maternelles (ATSEM), et exerce ses fonctions au sein de l'école maternelle de Sainte-Colombe-en-Bruilhois depuis 2001, dans la classe des petite et moyenne sections de maternelle. Lors d'un entretien le 16 novembre 2020, le maire de la commune l'a informée de la réception de deux plaintes pour des faits de maltraitance, à savoir des " fessées durant la période de la sieste " et de l'ouverture prochaine d'une enquête administrative. Par un courrier du 25 novembre 2020, dont elle demande l'annulation dans sa requête n°2100364, le maire de la commune lui a confirmé l'ouverture d'une enquête administrative et lui a indiqué qu'elle serait désormais affectée, de manière provisoire, en classe de grande section de maternelle. Par un courrier du 10 février 2021, dont elle demande l'annulation dans sa requête n°2101791, le maire de la commune a procédé à sa réintégration dans ses fonctions d'ATSEM avec affectation en classe de grande section de maternelle.

2. Les requêtes n° 2100364 et n° 2101791 sont présentées par la même agent et présentent à juger des questions semblables. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un même jugement.

Sur les fins de non-recevoir opposées en défense dans les requêtes n°2100364 et n°2101791 :

3. D'une part, aux termes de l'article 52 de la loi du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale, dans sa rédaction applicable au présent litige : " L'autorité territoriale procède aux mouvements des fonctionnaires au sein de la collectivité ou de l'établissement ".

4. Les mesures prises à l'égard d'agents publics qui, compte tenu de leurs effets, ne peuvent être regardées comme leur faisant grief, constituent de simples mesures d'ordre intérieur insusceptibles de recours. Il en va ainsi des mesures qui, tout en modifiant leur affectation ou les tâches qu'ils ont à accomplir, ne portent pas atteinte aux droits et prérogatives qu'ils tiennent de leur statut ou à l'exercice de leurs droits et libertés fondamentaux, ni n'emportent perte de responsabilités ou de rémunération. Le recours contre de telles mesures, à moins qu'elles ne traduisent une discrimination ou une sanction, est irrecevable.

5. Un changement d'affectation prononcé d'office revêt le caractère d'une mesure disciplinaire déguisée lorsque, tout à la fois, il en résulte une dégradation de la situation professionnelle de l'agent concerné et que la nature des faits qui ont justifié la mesure et l'intention poursuivie par l'administration révèlent une volonté de sanctionner cet agent.

6. D'autre part, aux termes de l'article 2 du décret n° 92-850 du 28 août 1992 portant statut particulier du cadre d'emplois des agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles : " Les agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles sont chargés de l'assistance au personnel enseignant pour l'accueil et l'hygiène des enfants des classes maternelles ou enfantines ainsi que de la préparation et la mise en état de propreté des locaux et du matériel servant directement à ces enfants. /Les agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles appartiennent à la communauté éducative. Ils peuvent participer à la mise en œuvre des activités pédagogiques prévues par les enseignants et sous la responsabilité de ces derniers. Ils peuvent également assister les enseignants dans les classes ou établissements accueillant des enfants à besoins éducatifs particuliers. / En outre, ils peuvent être chargés de la surveillance des enfants des classes maternelles ou enfantines dans les lieux de restauration scolaire. Ils peuvent également être chargés, en journée, des missions prévues au premier alinéa et de l'animation dans le temps périscolaire ou lors des accueils de loisirs en dehors du domicile parental de ces enfants ".

7. Il ressort des pièces du dossier qu'une mère d'élève a informé le maire de la commune que sa fille lui avait confié avoir reçu de la part de Mme A, trois années auparavant, une fessée durant le temps de la sieste. Le maire de la commune a alors affecté la requérante, d'abord de manière provisoire, le temps de l'enquête administrative diligentée pour des faits de maltraitance, puis définitive, auprès de la classe de grande section de maternelle. Mme A, qui n'a pas changé d'établissement scolaire, exerce toujours, au regard sa fiche de poste, ses missions d'ATSEM, conformément au décret n° 92-850 du 28 août 1992 portant statut particulier du cadre d'emplois des agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles. Par ailleurs, ce changement d'affectation n'a entrainé ni perte de rémunération, ni perte de responsabilité, en dépit du fait que la requérante ne surveille plus la sieste, activité marginale au regard de sa fiche de poste.

8. Mme A soutient également que les décisions contestées portent atteinte au statut de travailleur handicapé, dès lors que le changement d'affectation, qui a pour but de lui retirer les temps de siestes, entraine le retrait des aménagements de poste mis en place du fait de son handicap, l'exposant ainsi à un environnement plus bruyant. Il est constant que Mme A est atteinte de surdité moyenne de l'oreille droite, qu'elle a le statut de travailleur handicapé et que le centre de gestion de Lot-et-Garonne a saisi le pôle services de l'Institut régional des sourds et des aveugles, le 19 avril 2018, d'une demande tendant à l'adaptation de son poste à sa surdité. A la suite d'une rencontre, le 30 avril 2018, un rapport a identifié des techniques de compensation et un rapport ultérieur PPS3, intitulé " Mise en place des techniques de compensation ", a notamment précisé que doivent être privilégiés les temps calmes et notamment la surveillance des siestes. Toutefois, Mme A n'apporte aucun élément attestant de ce que son état de santé serait incompatible avec ses fonctions actuelles, identiques aux précédentes si ce n'est la surveillance de la sieste, alors que ce changement d'affectation ne porte, en tout état de cause, pas atteinte à un éventuel aménagement de son poste pour des raisons de santé. Ainsi, il ne ressort pas des pièces du dossier que ce changement d'affectation aurait porté une atteinte aux droits et prérogatives qu'elle tient de son statut ou à l'exercice de ses droits et libertés fondamentaux.

9. Enfin, Mme A soutient que les décisions contestées n'ont pas été prises dans l'intérêt du service, et sont des sanctions disciplinaires déguisées, destinées à satisfaire la demande de la mère d'élève, alors que les faits qui les fondent ne sont pas établis, comme en attestent les conclusions de l'enquête administrative. Toutefois, et comme le soutient en défense la commune, la décision du 25 novembre 2020 portant changement d'affectation à titre provisoire, est justifiée par l'enquête administrative en cours, portant sur des faits de maltraitance sur mineurs. S'il ressort des pièces du dossier que l'enquête administrative n'a pas conclu à la matérialité des faits qui lui sont reprochés, faisant simplement état de " trois signalements de fessées " et de " suspicion ", le rapport précise également que " dans l'intérêt de toutes les parties ", la nouvelle affectation est destinée à " lever toute suspicion et éviter une nouvelle mise en cause par les familles envers Mme A et assurer sa protection lorsqu'elle exerce ses fonctions d'ATSEM ". Ce changement d'affectation définitive a ainsi vocation à assurer le bon fonctionnement du service et la protection, par mesure de précaution, des enfants. Il ne ressort d'aucune pièce du dossier que le maire de la commune ait eu l'intention, par l'édiction des arrêtés contestés, de sanctionner Mme A, ces derniers étant également destinés à la protéger de toute suspicion dans l'exercice de ses fonctions. Ainsi, prises dans l'intérêt du service, les décisions contestées ne traduisent aucune discrimination, ni sanction. Elles sont de simples mesures d'ordre intérieur, ne faisant pas grief, et donc insusceptibles de recours. Par suite, les fins de non-recevoir opposées en défense doivent être accueillies.

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des requêtes de Mme A doivent être rejetées, ainsi que ses conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais liés au litige :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Sainte-Colombe-de-Bruilhois qui n'est pas, dans les présentes instances, la partie perdante, les sommes que Mme A demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la commune de Sainte-Colombe-de-Bruilhois présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : Les requêtes de Mme A sont rejetées.

Article 2 : Les conclusions présentées par la commune de Sainte-Colombe-de-Bruilhois au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et à la commune de Sainte-Colombe-de-Bruilhois.

Délibéré après l'audience du 10 novembre 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Munoz-Pauziès, présidente,

Mme Lahitte, conseillère,

M. Bongrain, conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 novembre 2022.

La rapporteure,

A. B

La présidente,

F.MUNOZ-PAUZIÈSLa greffière,

C. SCHIANO

La République mande et ordonne au préfet de Lot-et-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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