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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2101549

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2101549

jeudi 30 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2101549
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation3ème Chambre
Avocat requérantCABINET GARNIER-GUILLAUMEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 mars 2021, M. F H et Me Louis Hirou, agissant en qualité de mandataire judiciaire représentant les créanciers de M. H, représentés par Me Garnier Guillaumeau, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 27 octobre 2020 par laquelle le directeur général de l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis à la charge de M. H la somme totale de 75 000 euros au titre de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail et de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement prévue à l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que la décision du 28 janvier 2021 rejetant son recours gracieux ;

2°) de mettre à la charge de l'office français de l'immigration et de l'intégration une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761 1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- M. H n'est pas l'employeur des cinq personnes qui ont été contrôlées, il ne les a jamais vu ni sollicités, elles-mêmes ont déclaré ne pas le connaître, la parcelle sur laquelle elles se trouvaient est éloignée du siège de son entreprise ;

- l'office français de l'immigration et de l'intégration, à qui incombe la charge de la preuve, ne démontre pas qu'il est leur employeur ;

- il est de bonne foi, les salariés qu'il emploie sont tous déclarés à la mutualité sociale agricole et les cotisations acquittées ;

- la procédure pénale est en cours et aucune décision n'a été prise, il ne peut donc être tiré de conclusion relativement à l'emploi des personnes citées.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 juin 2021, l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) conclut au rejet de la requête.

L'OFII fait valoir que les moyens soulevés par M. H et Me Hiriou ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- l'arrêté du 5 décembre 2006 relatif au montant de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement des étrangers dans leur pays d'origine ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Fazi-Leblanc, première conseillère,

- et les conclusions de M. Willem, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Lors d'un contrôle effectué par des agents de la mutualité sociale agricole de la Gironde, le 20 février 2020, sur une parcelle de vigne située au lieu-dit " Brandey " sur la commune de Gardegan-et-Tourtirac, exploitée par M. F H, les agents ont constaté la présence de plusieurs personnes procédant à des travaux de pliage de la vigne, sans autorisation de travail et se déclarant de nationalités étrangères. Ils ont appelé les services de la gendarmerie qui ont procédé à des auditions. Rendu destinataire des procès-verbaux d'infraction, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a estimé que M. F H avait employé cinq travailleurs étrangers sans autorisation de travail, M. C A, M. D J, M. B I, M. M B et M. N, les trois premiers ne possédant pas non plus de titre de séjour. Par une décision du 27 octobre 2020, il a mis à la charge de M. H les sommes de 91 250 euros et 6 372 euros au titre, respectivement, de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail et de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement prévue à l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ramenées à la somme totale de

75 000 euros. M. H a formulé un recours gracieux le 24 décembre 2020, rejeté par décision de l'OFII le 28 janvier 2021. Par jugement du tribunal de Libourne en date du 25 mars 2021, une procédure de redressement judiciaire a été ouverte au bénéfice de M. H et Me Louis Hirou a été désigné en qualité de représentant des créanciers. M. H et Me Hirou demandent au tribunal l'annulation de la décision du 27 octobre 2020 de l'OFII et du rejet de son recours gracieux.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. (). ". L'article L. 5221-8 du même code dispose que : " L'employeur s'assure auprès des administrations territorialement compétentes de l'existence du titre autorisant l'étranger à exercer une activité salariée en France, sauf si cet étranger est inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi tenue par l'institution mentionnée à l'article L. 5312-1 ". Aux termes de l'article L. 8253-1 de ce code : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. () / L'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de constater et fixer le montant de cette contribution pour le compte de l'Etat selon des modalités définies par convention.". Enfin, au terme de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction en vigueur à la date des manquements relevés à l'encontre de M. H : " Sans préjudice des poursuites judiciaires qui pourront être engagées à son encontre et de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui aura occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquittera une contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine. Le montant total des sanctions pécuniaires prévues, pour l'emploi d'un étranger non autorisé à travailler, au premier alinéa du présent article et à l'article L. 8253-1 du code du travail ne peut excéder le montant des sanctions pénales prévues par les articles L. 8256-2, L. 8256-7 et L. 8256-8 du code du travail ou, si l'employeur entre dans le champ d'application de ces articles, le montant des sanctions pénales prévues par le chapitre II du présent titre.() ".

3. L'infraction aux dispositions précitées de l'article L. 8251-1 du code du travail est constituée du seul fait de l'emploi de travailleurs étrangers démunis de titre les autorisant à exercer une activité salariée sur le territoire français. Il appartient au juge administratif, saisi d'un recours contre une décision mettant à la charge d'un employeur la contribution spéciale prévue par les dispositions de l'article L. 8253-1 du code du travail, pour avoir méconnu les dispositions de l'article L 8251-1 du même code, de vérifier la matérialité des faits reprochés à l'employeur et leur qualification juridique au regard de ces dispositions. Le juge statue en fonction de la valeur des éléments produits par l'administration pour établir l'infraction et de ceux produits par le requérant.

4. D'une part, il résulte de l'instruction que les cinq personnes précitées ont été contrôlées en situation de travail, précisément de pliage de la vigne, qu'elles sont de nationalités étrangères et, pour trois d'entre elle, en situation irrégulière sur le territoire français. Ces éléments sont établis par le procès-verbal de synthèse de gendarmerie daté du 14 août 2020 à l'issue d'une procédure au cours de laquelle les cinq personnes précitées ont été entendues et les renseignements obtenus de la part de la préfecture de la Gironde. Par suite, la matérialité des faits est établie.

5. D'autre part, il résulte également de l'instruction que M. H est exploitant agricole, viticulteur, qu'il possède une entreprise individuelle à son nom et est également gérant et associé de la société civile d'exploitation agricole (SCEA) de Touraille, ces deux entreprises étant dédiées à l'exploitation de la vigne. Le procès-verbal du 14 août 2020 et la décision de l'OFII indiquent que la parcelle en cause est exploitée par l'entreprise individuelle de M. H, ce que ce dernier ne conteste pas utilement. En outre, il a reconnu lors de son audition le 24 juin 2020 par les services de gendarmerie exploiter la parcelle sur laquelle les ouvriers ont été trouvés en situation de travail. La circonstance que celle-ci est éloignée du siège de son entreprise est sans incidence sur les faits reprochés. Le procès-verbal de synthèse établi par les gendarmes le

14 août 2020 et qui fait foi jusqu'à preuve du contraire, conclut qu'il existe des raisons de présumer que l'infraction d'exécution d'un travail dissimulé a été commise par M. H à l'égard de plusieurs personnes et mentionne les cinq personnes précitées au titre des victimes. Si les cinq ouvriers auditionnés ont indiqué être arrivés le jour-même et pour quatre d'entre eux, ne pas connaître l'exploitant, qu'ils ont déclaré ne pas avoir de contrat de travail et ne pas savoir qui les paierait, toutefois, l'un des ouvriers, M. A, a nommé M. H comme étant son patron, pour lequel il a déjà travaillé l'année précédente pour le même travail avec un contrat de travail à durée déterminée de saisonnier, versé au dossier. En outre, deux ouvriers désignent M. G E, comme le chef d'équipe, or il est l'un des deux employés réguliers de M. H et ce-dernier l'a présenté aux gendarmes comme étant le chef d'équipe des saisonniers qu'il dit régulièrement employer. Dans ces conditions, les éléments établis suffisent à démontrer l'existence, à l'égard de M. H, d'un lien de subordination avec les cinq ouvriers, de nature à caractériser un lien de travail. Par suite, le moyen tenant à ce que M. H ne pouvait être l'employeur de ces ouvriers dès lors qu'il ne les connaissait pas et que la parcelle était éloignée du siège de l'entreprise, est écarté.

6. En deuxième lieu, il résulte des dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail et de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que les contributions qu'ils prévoient ont pour objet de sanctionner les faits d'emploi d'un travailleur étranger séjournant irrégulièrement sur le territoire français ou démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation du manquement.

7. M. H soutient qu'il est de bonne foi et indique, à l'appui de ses dires, qu'il déclare les salariés qu'il emploie et paie ses cotisations à la mutualité sociale agricole de la Gironde. Ces deux circonstances, au demeurant contestées par l'OFII et non établies par le requérant, sont sans incidence, dès lors qu'ainsi qu'il a été dit, un élément intentionnel n'est pas nécessaire à la caractérisation du manquement. Par suite, le requérant ne peut utilement invoquer l'absence d'élément intentionnel du manquement qui lui est reproché et le directeur général de l'OFII n'a pas commis d'erreur de droit en prenant sa décision.

8. En dernier lieu, en principe, l'autorité de la chose jugée au pénal ne s'impose à l'administration comme au juge administratif qu'en ce qui concerne les constatations de fait que les juges répressifs ont retenues et qui sont le support nécessaire du dispositif d'un jugement devenu définitif, tandis que la même autorité ne saurait s'attacher aux motifs d'un jugement de relaxe tirés de ce que les faits reprochés ne sont pas établis ou de ce qu'un doute subsiste sur leur réalité. Il appartient, dans ce cas, à l'autorité administrative d'apprécier si les mêmes faits sont suffisamment établis et, dans l'affirmative, s'ils justifient l'application d'une sanction administrative. Il n'en va autrement que lorsque la légalité de la décision administrative est subordonnée à la condition que les faits qui servent de fondement à cette décision constituent une infraction pénale, l'autorité de la chose jugée s'étendant alors exceptionnellement à la qualification juridique donnée aux faits par le juge pénal.

9. Ni les dispositions de l'article L. 8253-1 du code du travail ni celles de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, citées au point 2 ne subordonnent la mise à la charge de l'employeur de la contribution spéciale et de la contribution forfaitaire à la condition que les faits qui les fondent constituent une infraction pénale. Par suite, le requérant ne peut utilement se prévaloir de ce que l'enquête pénale serait toujours en cours sans qu'aucune décision n'ait été prise pour considérer qu'il ne peut être tiré aucune conclusion relativement à l'emploi des personnes citées. Par suite, c'est à bon droit que, par la décision contestée du 27 octobre 2020, l'OFII a considéré que M. H était redevable des contributions prévues par les dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail et de l'article

L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des décisions attaquées doivent être rejetées.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. H et Me Hirou est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F H, à Me Louis Hirou et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 9 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Ferrari, président,

Mme L et Mme K, premières conseillères,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mars 2023.

La rapporteure,

S. K

Le président,

D. FERRARILa greffière,

E. SOURIS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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