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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2102796

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2102796

mercredi 5 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2102796
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantBALDE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 7 juin 2021 et 30 août 2022, M. D C, représenté par Me Baldé, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de surseoir à statuer dans l'attente de la décision à intervenir de la Cour de cassation portant sur les faits qui lui sont reprochés ;

2°) d'annuler la décision du 14 avril 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur a prononcé à son encontre la sanction de l'exclusion temporaire de ses fonctions pour une durée de six mois dont cinq avec sursis ;

3°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 6 750 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subi ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- ses conclusions à fin d'annulation sont recevables en terme de délai ;

- il n'est pas établi que le signataire de la décision attaquée dispose d'une délégation de signature régulière ;

- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors que la circonstance que sa demande, tendant au renvoi de l'affaire à une nouvelle réunion du conseil de discipline, a été rejetée constitue une méconnaissance des droits de la défense et que la procédure disciplinaire a été menée à charge ;

- la décision attaquée méconnait l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que le principe de la présomption d'innocence dès lors que le juge pénal ne s'est pas prononcé sur les faits qui lui sont reprochés par une décision devenue définitive ;

- la sanction prononcée est disproportionnée ;

- l'illégalité de la décision en cause constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- le préjudice moral qu'il a subi doit être évalué à la somme de 6 000 euros et le préjudice économique, qui résulte de la non-perception de ses primes pendant la période de la suspension prononcée à son encontre, qu'il a subi doit être évalué à la somme de 750 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 2 août 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les conclusions indemnitaires de la requête sont irrecevables à défaut de liaison du contentieux ;

- les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 1er septembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 3 octobre 2022 à 12 heures.

Des pièces, enregistrées les 5 octobre, 1er novembre, 6 décembre 2022 et 30 janvier 2023 ont été présentées pour M. C.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le décret n°84-961 du 25 octobre 1984 ;

- le décret n°2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Denys, rapporteure ;

- et les conclusions de Mme Jaouën, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, gardien de la paix affecté à la compagnie républicaine de sécurité n°14 de Cenon, demande au tribunal d'annuler la décision du 14 avril 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur a prononcé à son encontre la sanction de l'exclusion temporaire de ses fonctions pour une durée de six mois dont cinq avec sursis et de condamner l'Etat à réparer les préjudices qu'il estime avoir subi du fait de cette décision.

Sur les conclusions aux fins de sursis à statuer :

2. Aucune disposition législative ou réglementaire n'impose au juge administratif de surseoir à statuer dans l'attente de la décision de la Cour de cassation portant sur les faits, qui ont fait l'objet de poursuites pénales, reprochés au requérant dans le cadre de la procédure disciplinaire en litige. Les conclusions tendant au sursis à statuer doivent, dès lors, être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. En premier lieu, en vertu de l'article 1er du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signatures des membres du gouvernement, les directeurs d'administration centrale peuvent signer au nom du ministre et par délégation, à compter du jour suivant la publication au journal officiel de la République française de l'acte les nommant dans leurs fonctions ou à partir du jour où il prend effet, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous leur autorité. Par un décret du 24 juillet 2019, publié au Journal officiel de la République française le lendemain, M. B A, signataire de la décision attaquée, a été nommé directeur des ressources et des compétences de la police nationale à l'administration centrale du ministère de l'intérieur, à compter du 1er septembre 2019. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 du décret du 25 octobre 1984 relatif à la procédure disciplinaire concernant les fonctionnaires de l'Etat susvisé : " Le fonctionnaire poursuivi peut présenter devant le conseil de discipline des observations écrites ou orales, citer des témoins et se faire assister par un ou plusieurs défenseurs de son choix () ". Aux termes de l'article 4 du même décret : " Le fonctionnaire poursuivi est convoqué par le président du conseil de discipline quinze jours au moins avant la date de réunion, par lettre recommandée avec demande d'avis de réception. / Ce conseil peut décider, à la majorité des membres présents, de renvoyer à la demande du fonctionnaire ou de son ou de ses défenseurs l'examen de l'affaire à une nouvelle réunion. Un tel report n'est possible qu'une seule fois ".

5. Il ressort des pièces du dossier que M. C, a été régulièrement invité une première fois, par courrier du 29 octobre 2019, à comparaître devant le conseil de discipline le 26 novembre 2019 à 9 heures, et a sollicité, par un courrier du 6 novembre 2019, le renvoi de son affaire à une date ultérieure qui lui a été accordé. L'intéressé a une nouvelle fois été convoqué, par courrier du 25 février 2020, à une séance du conseil de discipline fixée au 24 mars suivant à 9 heures. Il lui était notamment précisé qu'il avait la possibilité de se faire assister par un ou plusieurs défenseurs, de citer des témoins et de présenter sa défense sous la forme d'un mémoire écrit. M. C a sollicité, par courriel du 28 février 2020, le report de cette réunion à une date ultérieure. Eu égard aux termes mêmes des dispositions du dernier alinéa de l'article 4 du décret du 25 octobre 1984, qui ne prévoit la possibilité que d'un seul report de séance, le requérant ne peut utilement soutenir que l'arrêté attaqué aurait été pris au terme d'une procédure irrégulière caractérisée par une méconnaissance des droits de la défense du fait du rejet de sa deuxième demande de report de la réunion du conseil de discipline.

6. En troisième lieu, la circonstance qu'un document présent dans son dossier individuel indique, sous le titre " synthèse des problématiques ", que M. C a été condamné pour des faits, commis entre le 11 décembre 2017 et le 25 novembre 2018, de violences habituelles suivies d'incapacité supérieure à huit jours par une personne ayant été le conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité, à huit mois d'emprisonnement avec sursis alors qu'il avait interjeté appel du jugement du 26 juin 2019 par lequel le tribunal correctionnel de Bordeaux a prononcé une telle condamnation est insusceptible de révéler que la procédure disciplinaire dont a fait l'objet l'intéressé a été menée en méconnaissance du principe d'impartialité.

7. En quatrième lieu, la contestation par un fonctionnaire de la sanction disciplinaire qui lui a été infligée n'est relative ni à un droit ou une obligation de caractère civil, ni au bien-fondé d'une accusation en matière pénale. Par suite, un tel litige n'entre pas dans le champ d'application de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dès lors, M. C ne peut utilement se prévaloir de ces stipulations.

8. En cinquième lieu, lorsqu'un agent de l'Etat est l'objet de poursuites pénales, aucune disposition législative ou réglementaire ni aucun principe général du droit n'interdisent à l'autorité administrative de se prononcer sur l'instance disciplinaire avant qu'il n'ait été statué par la juridiction répressive. Ainsi, M. C ne peut se prévaloir de la circonstance que la juridiction répressive n'avait pas encore statué par une décision devenue définitive sur sa situation pour soutenir que les faits qui lui étaient reprochés ne pouvaient faire l'objet d'une sanction disciplinaire sans qu'il soit porté atteinte au principe de la présomption d'innocence.

9. En dernier lieu, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

10. Aux termes de l'article 66 de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique d'Etat alors applicable : " Les sanctions disciplinaires sont réparties en quatre groupe (). Troisième groupe : () ; l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de trois mois à deux ans () ".

11. Pour prononcer à son encontre la sanction de l'exclusion temporaire de ses fonctions pour une durée de six mois dont cinq avec sursis, le ministre de l'intérieur a relevé que M. C a, le 25 novembre 2018 vers quatre heures du matin, brutalisé sévèrement sa compagne au cours d'une vive dispute entre eux et que cette dernière, à laquelle il a été prescrit dix jours d'incapacité totale de travail, a déclaré subir depuis environ un an le comportement violent et dégradant de son partenaire de pacte civil de solidarité et a déposé plainte pour ces faits. Il a également relevé que M. C, après avoir réfuté les faits qui lui ont été exposés, a reconnu " répondre à la violence par la violence " lorsqu'il était excédé et a reconnu que ses agissements étaient disproportionnés par rapport aux violences qu'il a subies. Enfin, le ministre a caractérisé les faits reprochés à l'intéressé de manquement aux obligations déontologiques qui s'imposent aux fonctionnaires de la police nationale, et notamment au devoir d'exemplarité et à l'obligation de rendre compte d'un fait survenu hors service, qui ont porté atteinte au crédit et au renom de la police nationale.

12. Si M. C, fait valoir des éléments relatifs au contexte dans lequel il a commis les faits qui lui sont reprochés, indique que seul un article de presse locale a relaté ces faits et fait état de ses mérites professionnels, il ne conteste pas la matérialité des faits qui lui sont reprochés ni leur qualification de faute de nature à justifier une sanction. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier qu'à supposer même que les violences commises, le 25 novembre 2018, par M. C l'aient été dans le cadre de violences réciproques et alors que sa partenaire de pacte civil de solidarité était sous l'emprise de l'alcool, eu égard à la nature et à la gravité des faits qui lui sont reprochés et des missions qui lui sont confiées et en dépit des mérites professionnels de l'intéressé, l'autorité disciplinaire n'a pas pris une sanction disproportionnée en décidant de prononcer à l'encontre de M. C la sanction de l'exclusion temporaire de ses fonctions pour une durée de six mois dont cinq avec sursis.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision qu'il conteste.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

14. Il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 13 du présent jugement que le ministre de l'intérieur n'a pas commis de faute en prononçant, par la décision du 14 avril 2021, la sanction de l'exclusion temporaire de ses fonctions pour une durée de six mois dont cinq avec sursis à l'encontre de M. C. Il s'en suit que ce dernier n'est pas fondé à rechercher la responsabilité de l'Etat à ce titre. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée par le ministre de l'intérieur, les conclusions du requérant tendant à la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 6 750 euros en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi, doivent être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que le requérant demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E:

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 15 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Zuccarello, présidente,

Mme De Paz, première conseillère,

Mme Denys, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 avril 2023.

La rapporteure,

A. DENYS

La présidente,

F. ZUCCARELLO Le greffier,

Y. JAMEAU

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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