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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2104924

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2104924

jeudi 16 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2104924
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation4ème chambre
Avocat requérantSELAS D'AVOCATS ARCO-LEGAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des pièces et un mémoire, enregistrés les 21 septembre et 8 octobre 2021 et le 5 janvier 2023, la commune d'Auradou, représentée par Me Gaultier, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté interministériel du 22 juin 2021 portant reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle en tant qu'il rejette sa demande de reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle au titre des mouvements de terrain différentiels consécutifs à la sécheresse et à la réhydratation des sols pour la période courant du 1er janvier au 30 décembre 2020 ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de statuer à nouveau sur sa demande de reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle pour l'année 2020 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le signataire de la décision du 19 juillet 2021 ne justifie pas d'une délégation de signature du préfet de Lot-et-Garonne ;

- la décision du 19 juillet 2021 est insuffisamment motivée, dès lors qu'il s'agit d'une lettre type, que la commission interministérielle a rendu ses avis en seulement deux jours pour 600 communes et s'est bornée à entériner le rapport de Météo France, et que la commune d'Auradou n'a pas été consultée ;

- l'arrêté est entaché d'erreur de droit, dès lors qu'aucune vérification circonstanciée n'a été faîte pour constater la réalité de l'action dommageable de l'agent naturel dans la zone litigieuse et le caractère intense et anormal du phénomène ; la commune d'Auradou a déjà été classée en état de catastrophe naturelle, alors que l'indice SWI était plus élevé ;

- l'arrêté est entaché d'erreur d'appréciation, et de nombreux bâtiments à usage d'habitation présentent d'importantes fissures et des dommages ; de nombreux communiqués de presse sont relatifs à la situation de sécheresse sur le département de Lot-et-Garonne, des restrictions d'eau ont été imposées aux agriculteurs et particuliers, et le cours d'eau La Tancanne a fait l'objet d'un arrêté préfectoral d'interdiction totale de prélèvement.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 10 et 15 novembre 2022, le ministre de l'intérieur, représenté par Me Cyril Fergon, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de la commune d'Auradou sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des assurances ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- et les conclusions de M. Naud, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. A la suite des épisodes de sécheresse survenus au cours de l'année 2020, la commune d'Auradou a présenté au préfet de Lot-et-Garonne une demande de reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle pour les dommages causés par les mouvements de terrain différentiels consécutifs à la sécheresse et à la réhydratation des sols sur la période du 1er janvier au 30 décembre 2020. Par un arrêté interministériel du 22 juin 2021, le ministre de l'économie, des finances et de la relance, le ministre de l'intérieur et le ministre délégué auprès du ministre de l'économie, des finances et de la relance, chargé des comptes publics ont fixé la liste des communes pour lesquelles a été constaté l'état de catastrophe naturelle au titre des mouvements de terrain différentiels consécutifs à la sécheresse et à la réhydratation des sols pour l'année 2020, au nombre desquelles ne figure pas la commune d'Auradou, qui en demande l'annulation en tant qu'il rejette sa demande de reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle pour la période en cause.

Sur les conclusions à fin d'annulation et d'injonction :

2. Aux termes de l'article L. 125-1 du code des assurances : " Les contrats d'assurance, souscrits par toute personne physique ou morale () ouvrent droit à la garantie de l'assuré contre les effets des catastrophes naturelles, dont ceux des affaissements de terrain dus à des cavités souterraines et à des marnières sur les biens faisant l'objet de tels contrats.() / Sont considérés comme les effets des catastrophes naturelles, au sens du présent chapitre, les dommages matériels directs non assurables ayant eu pour cause déterminante l'intensité anormale d'un agent naturel, lorsque les mesures habituelles à prendre pour prévenir ces dommages n'ont pu empêcher leur survenance ou n'ont pu être prises. / L'état de catastrophe naturelle est constaté par arrêté interministériel qui détermine les zones et les périodes où s'est située la catastrophe ainsi que la nature des dommages résultant de celle-ci couverts par la garantie visée au premier alinéa du présent article. Cet arrêté précise, pour chaque commune ayant demandé la reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle, la décision des ministres. Cette décision est ensuite notifiée à chaque commune concernée par le représentant de l'Etat dans le département, assortie d'une motivation. (). "

3. En premier lieu, la lettre du 19 juillet 2021 constitue le courrier de notification de l'arrêté de constatation de l'état de catastrophe naturelle prévu par ces dispositions, et n'est pas une décision administrative. Par suite, son signataire n'avait pas à disposer d'une délégation de compétence du préfet, et le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté contesté vise les articles du code des assurances dont il fait application. Par ailleurs, la lettre du 19 juillet 2021 de notification de cet arrêté fait état des éléments de faits qui motivent le refus de reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle, tenant à la circonstance que, " au regard des données relatives au niveau d'humidité des sols superficiels recueillies par Météo France dans son rapport du 5 mars 2021, détaillées dans les documents annexés au présent courrier, le caractère anormal de la sécheresse n'est démontré pour aucune des périodes étudiées sur le territoire " de la commune d'Auradou. Par suite, la commune d'Audarou n'est pas fondée à soutenir que cette notification n'aurait pas été assortie d'une motivation.

5. En troisième lieu, aucune disposition du code des assurances ne prévoit, pour déterminer si l'état de catastrophe naturelle doit être reconnu, des vérifications sur place pour constater le caractère intense et anormal du phénomène ou la consultation des communes concernées. Le moyen tiré du défaut de telles constatations est par suite inopérant et doit être écarté comme tel. Si la commune d'Auradou fait valoir qu'elle a été classée en état de catastrophe naturelle au titre d'années antérieures à 2020, une telle circonstance est sans influence sur la légalité de l'arrêté contesté.

6. En quatrième lieu, pour apprécier, afin de mettre en application les dispositions précitées de l'article L. 125-1 du code des assurances, si la sécheresse constatée en 2020 présentait un caractère anormal et intense, conditions nécessaires à la reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle, l'administration s'est fondée sur les données fournies par Météo France et l'outil SIM (Safran/Isba/Modcou) mis au point par cet établissement public pour modéliser, à l'aide des données pluviométriques conservées dans 4 500 postes d'observation, le bilan hydrique du territoire français. Cette modélisation a conduit à couvrir le territoire français métropolitain d'une grille composée de 9 000 mailles de 8 km de côté. Le modèle Safran est un système d'analyse à mésoéchelle de variables atmosphériques qui utilise des observations de surface, combinées à des données d'analyse de modèles météorologiques pour produire les paramètres horaires nécessaires au fonctionnement d'ISBA au pas de temps horaire. Ces paramètres (température, humidité, vent, précipitations solides et liquides, rayonnement solaire et infrarouge incident), sont analysés par pas de 300 m d'altitude puis interpolés sur une grille de calcul régulière (8 x 8 km). Le modèle ISBA (Interaction sol-biosphère-atmosphère) simule les échanges d'eau et d'énergie entre le sol et l'atmosphère en tenant compte de trois couches de sol (surface, zone racinaire, zone profonde) et de deux températures (température de surface globale du continuum sol-végétation et température profonde) pour modéliser les flux d'eau avec l'atmosphère (interception, évaporation, transpiration) et avec le sol (ruissellement des précipitations et drainage dans le sol). Son pas de temps est de 5 mn. Le modèle Modcou est un modèle hydrologique qui utilise en entrée les données de ruissellement et de drainage d'ISBA pour calculer l'évolution des nappes et le débit des rivières. Sa maille de calcul varie en fonction de la limite des bassins versants et du réseau hydrographique et son pas de temps est de trois heures. La grille mise au point à l'aide de l'outil SIM doit permettre d'apprécier pour chaque maille le niveau d'intensité de l'aléa naturel en fonction de critères permettant d'étudier le bilan hydrique des sols argileux, lequel ne s'arrête pas à la seule prise en compte de données strictement météorologiques de pluviométrie, afin d'apprécier avec une plus grande précision que les anciens modèles les mouvements de terrains différentiels consécutifs à la succession d'épisodes de sécheresse et de réhydratation des sols.

7. Les outils élaborés permettent d'intégrer dans le bilan hydrique un paramètre de teneur en eau des sols, laquelle est mesurée par l'index SWI (Soil Wetness Index). Cet index fournit des moyennes d'humidité du sol par rapport auxquelles est comparée la période concernée par la demande de reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle. Les données de mesure sont fournies par les 4 500 postes d'observation répartis sur l'ensemble du territoire et sont disponibles depuis 1958. Ainsi, la sécheresse hivernale est en principe considérée comme revêtant une intensité anormale lorsque l'indice d'humidité du sol superficiel moyen est inférieur à la normale sur les quatre trimestres de l'année et qu'une décade du trimestre de fin de recharge (janvier à mars) est inférieure à 80% de la normale. La sécheresse printanière est en principe retenue comme catastrophe naturelle lorsque la moyenne de l'index SWI, calculée sur les trois mois du second trimestre est si faible que la durée de retour d'un tel épisode est au moins de 25 années, correspondant à une année de sécheresse de rang 1 ou 2 sur la période courant de 1959 à 2015. Quant à l'intensité anormale de la sécheresse estivale, elle est, selon cette méthode, retenue lorsque la teneur en eau des sols est inférieure à 70 % de son niveau habituel durant le 3ème trimestre de l'année considérée et que le nombre de décades au cours desquelles le niveau d'humidité du sol superficiel mesuré par l'index SWI est inférieur à 0,27, soit l'une des trois périodes les plus longues sur la période 1989-2009. L'intensité anormale de la sécheresse estivale peut aussi être retenue notamment lorsque l'index SWI des neuf décades composant la période de juillet à septembre de l'année considérée est si faible que le temps de retour à la normale de la moyenne SWI représente au moins 25 années.

8. Il ne ressort pas des pièces du dossier que les informations associées aux mailles auxquelles la commune d'Auradou a été rattachée, nos 7926 et 7927, ne permettraient pas d'appréhender avec une pertinence et une précision suffisantes l'intensité de l'aléa naturel observé au cours de la période de l'année 2020 en cause. Les critères pris en compte par l'administration pour apprécier l'existence d'un aléa d'intensité anormale n'étaient pas remplis ainsi que le relève le courrier de notification des motivations de l'arrêté interministériel en litige. Il ressort ainsi de l'avis de la commission interministérielle, qui comporte une grille d'analyse des données techniques, que les données ont été analysées pour la sécheresse printanière, estivale, automnale et hivernale, et que le critère météorologique n'était pas rempli dès lors que la durée de retour la plus élevée pour cette commune était de 2 années, soit en-dessous du seuil de 25 années. La circonstance que d'importants désordres ont été constatés sur des maisons d'habitation de la commune ne saurait suffire à démontrer que la méthodologie suivie n'aurait pas permis d'apprécier la composition des sols de la commune ainsi que sa situation au regard des aléas climatiques de l'année 2020, dès lors que la reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle n'est pas subordonnée à la démonstration de la survenance ou de la persistance de dommages, mais à la constatation que ces dommages ont eu pour cause déterminante l'intensité anormale de l'agent naturel en cause. Dès lors, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation dont serait entaché l'arrêté litigieux doit être écarté.

9. Il résulte de tout ce qui précède que la commune d'Auradou n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté interministériel du 22 juin 2021 en tant qu'il rejette sa demande de reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle.

10. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction présentées par la commune d'Auradou doivent être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, la somme que la commune d'Auradou demande au titre des frais de l'instance. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions de l'Etat présentées sur ce fondement.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la commune d'Auradou est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de l'Etat tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la commune d'Auradou, au ministre de l'économie, des finances et de la relance, de l'action et des comptes publics et au ministre de l'intérieur. Une copie en sera communiquée au préfet de Lot-et-Garonne.

Délibéré après l'audience du 2 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Munoz-Pauziès, présidente,

Mme Lahitte, conseillère,

M. Bongrain, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mars 2023.

La présidente-rapporteure

F. A

L'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau

A. LAHITTE

La greffière,

C. SCHIANO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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