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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2200371

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2200371

mercredi 14 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2200371
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation2ème Chambre
Avocat requérantGUYON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 janvier 2022 et des pièces complémentaires enregistrées le 26 mai 2022 qui n'ont pas été communiquées, Mme A F, représentée par Me Guyon, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice provisoire à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 21 décembre 2021 par lequel la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de destination ;

3°) d'enjoindre à cette autorité, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 80 euros par jour de retard, et à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans le même délai et sous la même astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

En ce qui concerne le refus de séjour :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que la maladie psychiatrique dont elle souffre ne peut pas être soignée dans son pays d'origine ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 425-10 du même code, dès lors que sa fille souffre d'un trouble autistique grave qui ne peut pas être soigné dans son pays d'origine ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et porte une atteinte disproportionnée à son droit à mener une vie privée et familiale normale ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que sa situation particulière justifie son admission exceptionnelle au séjour ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990, compte-tenu de la nécessité du maintien de la prise en charge des soins de sa fille en France ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est illégale par voie d'exception de l'illégalité de la décision de refus de séjour.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- il est illégal par voie d'exception de l'illégalité des décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 avril 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens qu'elle contient n'est fondé.

Mme F a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 21 février 2022.

Par une ordonnance du 11 avril 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 13 mai 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique :

Considérant ce qui suit :

1. Mme A F, ressortissante géorgienne, est entrée en France le 19 avril 2018 aux côtés de M. E et de leurs deux enfants afin de solliciter l'asile, qui lui a été refusé en dernier lieu par une décision de la Cour nationale du droit d'asile en date du 25 avril 2019. Sa demande d'admission au séjour en qualité de parent d'enfant malade a été refusée par un arrêté du 5 mai 2020 portant également obligation de quitter le territoire français. Le 21 juin 2021, elle a sollicité auprès des services de la préfecture de la Gironde son admission au séjour en qualité d'étranger malade sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 21 décembre 2021, dont Mme F demande l'annulation au tribunal, la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Mme F ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 21 février 2022, il n'y a plus lieu de statuer sur ses conclusions à fin d'admission au bénéfice provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur l'étendue du litige :

3. Les conclusions de la requête dirigées contre les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination sont dépourvues d'objet, dès lors que l'arrêté attaqué porte seulement refus de l'admettre au séjour.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

5. En l'espèce, la décision attaquée, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'intéressée, mentionne tant les motifs de droit que les éléments de fait caractérisant la situation de l'intéressé, sur lesquels la préfète de la Gironde s'est fondée pour refuser de délivrer à Mme F un titre de séjour, en particulier les circonstances que si son état de santé nécessite une prise en charge médicale, le défaut de cette prise en charge ne devrait pas entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, ainsi que le mentionne de l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) du 31 août 2021, et qu'elle ne démontre pas l'intensité et la stabilité de ses liens sur le territoire français. Ces circonstances de droit et de fait sont suffisamment développées pour avoir mis utilement l'intéressée en mesure de comprendre et de discuter les motifs de la décision, qui est ainsi suffisamment motivée pour l'application des dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision contestée doit être écarté.

6. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme F, qui a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en qualité d'étranger malade mais pas en qualité de parent d'enfant malade, aurait porté à la connaissance de la préfète de la Gironde, préalablement à l'adoption de la décision attaquée, la moindre pièce faisant état d'une évolution de l'état de santé de sa fille C depuis que l'autorité préfectorale s'est prononcé à cet égard par un précédent arrêté du 5 mai 2020. Dans ces conditions, la requérante n'est pas fondée à reprocher à la préfète de la Gironde de s'être abstenue de procéder à un examen particulier de sa situation.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. () La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration () ".

8. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'OFII qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il pourrait ou non y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

9. Dans son avis du 31 août 2021, sur lequel s'est notamment fondée la préfète de la Gironde pour refuser de délivrer le titre de séjour sollicité, le collège des médecins du service médical de l'OFII a estimé que l'état de santé de Mme F nécessite une prise en charge médicale mais que le défaut de prise en charge ne devrait pas entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité. L'intéressée, qui lève le secret médical en produisant une attestation du 21 avril 2021, fait valoir qu'elle est prise en charge par un médecin psychiatre de l'équipe de soins mobile de psychiatrie précarité du centre hospitalier Charles Perrens. Toutefois, elle n'apporte aucun élément susceptible d'établir que le défaut de prise en charge de son affection, dont elle ne précise pas la nature, serait d'une exceptionnelle gravité, étant sans incidence à cet égard la circonstance alléguée que les structures de soins de son pays d'origine, la Géorgie, ne seraient pas adaptées. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine ".

11. Mme F soutient que ses deux enfants C et B sont scolarisés en France depuis quatre ans, que sa fille C est intégrée dans un protocole de soins, et que son concubin exerce des activités bénévoles et suit des cours de français. Il ressort toutefois des pièces du dossier que, entrée sur le territoire en 2018, la requérante ne justifie pas d'une ancienneté de séjour particulière en France, où elle se maintient avec M. E en dépit d'une obligation de quitter le territoire français prononcée le 5 mai 2020 à leur encontre. Sans domicile fixe et sans ressources en France, elle ne justifie d'aucune insertion particulière, alors qu'elle a vécu jusqu'à ses 28 ans en Géorgie, et où résident ses parents et la totalité de sa fratrie, et où elle pourra reconstituer une cellule familiale avec M. E, son époux de même nationalité, et leurs enfants. En outre, si elle soutient que sa fille ne pourrait bénéficier d'un traitement approprié en Géorgie, le rapport de l'OSAR du 20 juin 2020 dont elle fait état, qui mentionne les carences du système de soins psychothérapeutiques dans ce pays ne permettent pas, eu égard à son caractère général, d'établir la réalité d'une telle carence. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'Elizabedi suivrait un traitement médicamenteux, les certificats médicaux du 7 et du 10 décembre 2021 que produit la requérante et qui prescrivaient la prise d'Atarax et de Tercian, médicaments dont la disponibilité en Géorgie n'est d'ailleurs pas contestée, n'étant pas renouvelés à la date de la décision attaquée. Enfin, la requérante n'établit pas que l'état de santé de sa fille se serait aggravé, ni que la disponibilité des soins en Géorgie se serait détériorée depuis le 8 août 2019, date du dernier avis par lequel le collège des médecins de l'OFII avait estimé que l'état de santé d'Elizabedi nécessite une prise en charge dont le défaut pourrait entraîner à son égard des conséquences d'une exceptionnelle gravité mais que, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans son pays d'origine, elle peut y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. Compte-tenu de l'ensemble de ces éléments, la préfète de la Gironde n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme F une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquelles elle a pris sa décision. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

14. En cinquième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, Mme F, qui n'a pas sollicité son admission exceptionnelle sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'établit pas que la préfète de la Gironde aurait commis une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation.

15. En sixième et dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

16. Ainsi que dit au point 13, Mme F n'établit pas que sa fille ne pourra bénéficier en Géorgie d'un traitement approprié, étant observé que la situation précaire de l'intéressée en France entrave les soins qui lui sont prodigués, selon une attestation d'un médecin du centre médico psychologique de Villenave d'Ornon. Par ailleurs, ses deux enfants pourront être scolarisés en Géorgie, pays dont ils ont la nationalité et dont ils parlent la langue. Compte-tenu de l'ensemble de ces éléments, la préfète de la Gironde n'a pas méconnu les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

17. Il résulte de ce qui précède que la requête de Mme F doit être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles présentées à fin d'injonction et au titre des frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions aux fins d'admission au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle et d'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination.

Article 2 : La requête de Mme F est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A F et à la préfète de la Gironde.

Délibéré après l'audience du 31 août 2022, à laquelle siégeaient :

M. Pouget, président,

M. Josserand, conseiller,

M. Frezet, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 septembre 2022.

Le rapporteur,

L. D Le président,

L. POUGET

La greffière,

S. FERMIN

La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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