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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2201137

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2201137

lundi 9 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2201137
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge social
Avocat requérantCRECENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 février 2022, Mme A demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 27 août 2021 par laquelle le président du conseil départemental de la Dordogne a refusé de lui accorder le bénéfice du revenu de solidarité active, ensemble la décision du 29 décembre 2021 portant rejet de son recours administratif préalable ;

2°) d'enjoindre au président du conseil départemental de la Dordogne de lui verser les allocations auxquelles elle pouvait prétendre sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge du département de la Dordogne une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les décisions en cause sont entachées d'incompétence et d'un défaut de motivation ;

- les décisions en cause sont entachées d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 262-2 du code de l'action sociale et des familles, la démission ne pouvant être un motif de refus au bénéfice du revenu de solidarité active.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 avril 2022, le président du conseil départemental de la Dordogne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les moyens tirés des illégalités externes des décisions en cause ne sont pas fondés ;

- si la requérante remplit les conditions d'octroi du revenu de solidarité active au regard des dispositions requises par l'article L. 262-4 du code de l'action sociale et des familles, cependant au regard des articles L. 262-1, L. 262-2 et L.115-2 de ce code ainsi que de la jurisprudence, il appartient au département de mettre en œuvre les moyens nécessaires pour établir dans quelle circonstance l'intéressé a choisi de démissionner et de déterminer s'il se maintient dans une situation de non emploi ; en l'espèce, la requérante a choisi son mode de vie en estimant être dans l'incapacité de déménager et ainsi de ne pas conserver son poste de juriste assistante et se maintient donc en situation de non emploi.

Par un mémoire, enregistré le 19 décembre 2022, Mme A, représentée par Me Crecent, conclut aux mêmes fins que précédemment par les mêmes moyens. Ce mémoire a été communiqué.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme B en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

En application de l'article R. 772-9 du code de justice administrative, la clôture de l'instruction a été différée au 2 janvier 2023 et les parties en ont été informées par la voie de Télé recours.

Considérant ce qui suit :

1. Le 1er mars 2017, Mme A a été recrutée, par contrat expirant au 25 février 2022, en qualité de juriste assistante par la Cour d'appel de Poitiers et affectée au sein du tribunal judiciaire de La Rochelle. Résidant à Bordeaux, elle a exercé ses fonctions en position de télétravail à 100 %. Au mois d'octobre 2020, ce contrat a été suspendu, Mme A ayant intégré l'Ecole Nationale de la Magistrature sur titre et devant effectuer un stage probatoire en vue de son intégration définitive jusqu'au 5 mai 2021, réalisé au tribunal judicaire de Bergerac. Sa prise de fonctions ayant lieu à compter du 2 janvier 2022, se trouvant seule avec un enfant à charge, la requérante a sollicité à compter du 6 mai 2021 une reprise du poste de juriste assistante en télétravail ce qui lui a été refusé. Estimant ne pas pouvoir se déplacer pour des motifs familiaux et financiers, sa résidence étant fixée à Bergerac depuis son stage probatoire d'une durée de six mois au tribunal judicaire de cette commune et son fils y étant scolarisé, Mme A a alors démissionné le 19 mai 2021. Le 28 juin 2021, elle a déposé une demande pour bénéficier du revenu de solidarité active, outre une demande d'inscription auprès de Pôle Emploi. Par une décision du 27 août 2021, sa demande a été rejetée pour le motif suivant : " démission/choix de vie et privation volontaire de ressources en vertu de la commission centrale d'aide sociale du 6 octobre 2000 ". Le recours préalable obligatoire exercé auprès du président du conseil départemental le 27 octobre 2021 a été rejeté par une décision du 29 décembre 2021 pour le même motif en précisant " aux termes d'une jurisprudence constante et notamment de la commission centrale d'aide sociale () celui qui se prive de ressources volontairement ne peut prétendre au bénéfice du revenu de solidarité active ". Mme A doit être regardée comme demandant exclusivement l'annulation de cette dernière décision du président du conseil départemental qui s'est entièrement substituée à la décision initiale.

2. Lorsqu'il statue sur un recours dirigé contre une décision par laquelle l'administration, sans remettre en cause des versements déjà effectués, détermine les droits d'une personne à l'allocation de revenu minimum d'insertion, il appartient au juge administratif, eu égard tant à la finalité de son intervention dans la reconnaissance du droit à cette prestation d'aide sociale qu'à sa qualité de juge de plein contentieux, non de se prononcer sur les éventuels vices propres de la décision attaquée, mais d'examiner les droits de l'intéressé sur lesquels l'administration s'est prononcée, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction ; qu'au vu de ces éléments il appartient au juge administratif d'annuler ou de réformer, s'il y a lieu, cette décision en fixant alors lui-même les droits de l'intéressé, pour la période en litige, à la date à laquelle il statue ou, s'il ne peut y procéder, de renvoyer l'intéressé devant l'administration afin qu'elle procède à cette fixation sur la base des motifs de son jugement.

3. En l'espèce, il appartient au tribunal de se prononcer directement sur les droits de Mme A à l'allocation de revenu de solidarité active ; en conséquence, eu égard à la règle posée au point précédent, est sans incidence la circonstance que la décision attaquée aurait été signée par une personne ne disposant pas d'une délégation de signature régulière ou qu'elle serait insuffisamment motivée.

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles : " Le revenu de solidarité active a pour objet d'assurer à ses bénéficiaires des moyens convenables d'existence, de lutter contre la pauvreté et de favoriser l'insertion sociale et professionnelle ". Aux termes de l'article L. 262-2 du même code : " Toute personne résidant en France de manière stable et effective, dont le foyer dispose de ressources inférieures à un montant forfaitaire, a droit au revenu de solidarité active. Le revenu de solidarité active est une allocation qui porte les ressources du foyer au niveau du montant forfaitaire. Il est complété, le cas échéant, par l'aide personnalisée de retour à l'emploi mentionnée à l'article L. 5133-8 du code du travail.". Aux termes de l'article L. 262-4 du même code : " Le bénéfice du revenu de solidarité active est subordonné au respect, par le bénéficiaire, des conditions suivantes : 1o Être âgé de plus de vingt-cinq ans ou assumer la charge d'un ou plusieurs enfants nés ou à naître; 2o Être français () ; 3o Ne pas être élève, étudiant ou stagiaire au sens de l'article L. 124-1 du code de l'éducation. () ; 4o Ne pas être en congé parental, sabbatique, sans solde ou en disponibilité. ".

5. Aux termes de l'article L. 262-28 du code de l'action sociale et des familles : " Le bénéficiaire du revenu de solidarité active est tenu lorsqu'il est sans emploi ou ne tire de l'exercice d'une activité professionnelle que des revenus inférieurs à une limite fixée par décret, de rechercher un emploi, d'entreprendre les démarches nécessaires à la création de sa propre activité ou d'entreprendre les actions nécessaires à une meilleure insertion sociale ou professionnelle. ".

6. Aux termes de l'article L. 262-37 du code de l'action sociale et des familles : " Sauf décision prise au regard de la situation particulière du bénéficiaire, le versement du revenu de solidarité active est suspendu, en tout ou partie, par le président du conseil départemental : / 1° Lorsque, du fait du bénéficiaire et sans motif légitime, le projet personnalisé d'accès à l'emploi ou l'un des contrats mentionnés aux articles L. 262-35 et L. 262-36 ne sont pas établis dans les délais prévus ou ne sont pas renouvelés ; / 2° Lorsque, sans motif légitime, les dispositions du projet personnalisé d'accès à l'emploi ou les stipulations de l'un des contrats mentionnés aux articles L. 262-35 et L. 262-36 ne sont pas respectées par le bénéficiaire ; / 3° Lorsque le bénéficiaire du revenu de solidarité active, accompagné par l'institution mentionnée à l'article L. 5312-1 du code du travail, a été radié de la liste mentionnée à l'article L. 5411-1 du même code ; / 4° Ou lorsque le bénéficiaire refuse de se soumettre aux contrôles prévus par le présent chapitre () ".

7. D'une part, il résulte des dispositions précitées que les personnes éligibles au revenu de solidarité active sont définies par des conditions de résidence, d'âge ou à défaut de personne ayant un ou plusieurs enfants à charge. L'article L. 262-4 énumère certaines situations qui font obstacle au bénéfice du revenu de solidarité active au nombre desquelles n'est pas mentionné la démission, le droit au revenu de solidarité active étant ouvert à toute personne qui remplit des conditions de ressources. A cet égard, il résulte également des dispositions précitées que le revenu de solidarité active vise à donner à son bénéficiaire des moyens de subsistance alimentaire sans lier l'octroi de cette allocation aux raisons qui ont conduit l'intéressé à se trouver dans une situation précaire.

8. D'autre part, il résulte des dispositions des articles L. 262-1, L. 262-2 à L. 262-12, L. 262-27 à L. 262-39 et D. 262-65 du code de l'action sociale et des familles que toute personne bénéficiant du revenu de solidarité active qui est sans emploi ou ne tire de l'exercice d'une activité professionnelle que des revenus inférieurs à 500 euros par mois est, en contrepartie du droit à l'allocation, tenue à des obligations en matière de recherche d'emploi ou d'insertion sociale ou professionnelle. Si le président du conseil départemental est en droit de suspendre le versement du revenu de solidarité active dans les conditions prévues à l'article L. 262-37 précité, il ne peut légalement réviser de façon rétroactive les droits au revenu de solidarité active d'un bénéficiaire au motif que ce dernier n'a pas accompli, durant la période en cause, les démarches prévues à l'article L. 262-28 précité. Il ne peut davantage fonder un refus d'ouverture de droits au revenu de solidarité active sur un tel motif, sauf à ce que le demandeur ait fait l'objet d'une décision préalable de suspension de ses droits et n'ait pas signé un projet personnalisé d'accès à l'emploi ou l'un des contrats prévus aux articles L. 262-35 et L. 262-36 du même code.

9. En premier lieu, le département admet dans ses écritures que Mme A remplissait les conditions prévues à l'article L. 262-2 de résidence et d'âge et qu'elle avait un enfant à charge. S'il soutient que sa démission volontaire faisait obstacle à l'accueil favorable de sa demande de versement de revenu de solidarité active, il résulte de ce qui a été dit au point précédent que ce motif ne pouvait être opposé à Mme A. Si le département soutient également qu'elle a manqué aux obligations qui incombent au bénéficiaire du revenu de solidarité active, notamment avoir recherché activement un emploi, occuper un emploi effectif ou avoir demandé une formation, d'une part, Mme A ne rentrait pas dans le champ d'application de ces dispositions, le revenu de solidarité active lui ayant été refusé, d'autre part, il n'est pas contesté que Mme A a été recrutée en contrat à durée déterminée au tribunal judicaire de Bergerac du 1er septembre au 31 décembre 2021 et que, par décret du 6 décembre 2021, elle a été nommée au tribunal judicaire de Rodez en qualité de juge des contentieux de la protection à compter du 3 janvier 2022 avec une formation de cinq mois préalablement à son installation. En toute hypothèse, il résulte de ce qui précède que nécessairement Mme A sur la période en litige du 1er juin au 31 août 2021 a nécessairement entrepris les actions nécessaires à une meilleure insertion sociale et professionnelle.

10. En second lieu, il résulte que, préalablement à la décision de refus en litige, Mme A n'avait fait l'objet d'aucune suspension de ses droits et dès lors, le président du conseil départemental ne pouvait en tout état de cause lui opposer la circonstance qu'elle n'avait pas souscrit à ses obligations et restait volontairement sans emploi, ce qui en outre n'était pas le cas ainsi qu'il a été dit.

11. Dès lors, il résulte de l'ensemble de ce qui précède que c'est à tort que le président du conseil départemental de la Dordogne a refusé d'octroyer à Mme A le revenu de solidarité active du mois de juin au mois d'août 2021. L'état de l'instruction ne permettant pas de déterminer le montant de cette allocation auquel elle avait droit pendant cette période, il y a lieu de renvoyer l'intéressée devant le service compétent du département de la Dordogne pour le calcul et le versement des sommes dues à ce titre.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du département de la Dordogne une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 28 juillet 2021 par laquelle le président du conseil départemental de la Dordogne a refusé à Mme A le bénéfice du revenu de solidarité active pour le trimestre courant du mois de juin au mois d'août 2021 est annulée.

Article 2 : Mme A est rétablie dans ses droits au revenu de solidarité active pour la période de juin à août 2021 et renvoyée devant le département de la Dordogne pour le calcul et le versement des sommes dues au titre de cette allocation pour cette période, conformément aux motifs de la présente décision.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le département de la Dordogne versera une somme de 1 500 euros à Mme A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A et au département de la Dordogne.

Copie sera adressée à la caisse d'allocations familiales de la Dordogne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 09 janvier 2023.

La magistrate désignée,

P. BLa greffière,

C. AHIN

La République mande et ordonne au préfet de la Dordogne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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