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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2201266

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2201266

mercredi 28 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2201266
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation2ème Chambre
Avocat requérantGONNORD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 mars 2022, Mme B H, représentée par Me Gonnord, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 décembre 2021 par lequel la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde de lui délivrer un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- cet arrêté a été pris par une autorité incompétente ;

En ce qui concerne le refus de séjour :

- la décision attaquée méconnait les stipulations de l'article 6-2 de l'accord franco-algérien ;

- la décision attaquée méconnait les stipulations de l'article 6-5 de l'accord franco-algérien ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la préfète de la Gironde a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur un refus de séjour illégal et doit, ainsi, être annulée par voie de conséquence ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la préfète de la Gironde a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision attaquée méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 avril 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 14 mars 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 14 avril 2022.

Mme H a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 février 2022.

Vu l'arrêté attaqué et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

la convention d'application de l'accord de Schengen du 19 juin 1990 ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles, modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pouget, président ;

- et les observations de Me Gonnord, représentant Mme H.

Considérant ce qui suit :

1. Mme H, ressortissante algérienne née le 26 décembre 1971, déclare être entrée sur le territoire français le 4 décembre 2018 en possession d'un visa C l'autorisant à séjourner en France pendant 30 jours. Elle a sollicité un titre de séjour en tant qu'étranger malade. Par un arrêté du 2 décembre 2020, dont la légalité a été confirmée par un jugement rendu le 17 février 2021 par le magistrat désigné du présent tribunal, la préfète de la Gironde a rejeté sa demande et obligé Mme H à quitter le territoire français. Par un courrier du 23 septembre 2021, l'intéressée a cependant demandé son admission au séjour sur le fondement des stipulations de l'article 6-2 de l'accord franco algérien du 27 décembre 1968. Par un arrêté du 13 décembre 2021, la préfète de la Gironde a rejeté cette nouvelle demande, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Mme H demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le refus de séjour :

2. La préfète de la Gironde a, par un arrêté du 16 septembre 2021 régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 33-2021-177, donné délégation à Mme D E de Lastelle du Pré, adjointe au bureau de l'admission au séjour, signataire de l'arrêté litigieux, à l'effet de signer, notamment, toutes décisions de refus de délivrance de titre de séjour, en cas d'absence ou d'empêchement de M. A F et de M. G C. Il ne ressort pas des pièces du dossier que ces derniers n'auraient pas été absents ou empêchés à la date de l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté comme manquant en fait.

3. Aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () 2) au ressortissant algérien, marié avec un ressortissant de nationalité française, à condition que son entrée sur le territoire français ait été régulière, que le conjoint ait conservé la nationalité française et, lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, qu'il ait été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français ; () / 5) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus (). Aux termes de l'article 22 de la convention de Schengen : " I- Les étrangers entrés régulièrement sur le territoire d'une des Parties contractantes sont tenus de se déclarer, dans des conditions fixées par chaque Partie contractante, aux autorités de la Partie contractante sur le territoire de laquelle ils pénètrent./ Cette déclaration peut être souscrite au choix de chaque Partie contractante, soit à l'entrée, soit, dans un délai de trois jours ouvrables à partir de l'entrée, à l'intérieur du territoire de la Partie contractante sur lequel ils pénètrent () ".

4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

5. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que les autorités espagnoles ont accordé à Mme H un visa Schengen de type C valable du 1er décembre 2018 au 14 janvier 2019. Si la requérante, dont la demande d'asile a été enregistrée au guichet unique de la préfecture de la Gironde au mois de septembre 2019, indique être arrivée sur le territoire français le 4 décembre 2018 pendant la période de validité de son visa, n'ayant fait que transiter par l'Espagne, elle n'apporte aucun élément de nature à le démontrer alors qu'elle indique avoir égaré le titre de transport sur lequel figurait la date à laquelle elle a effectué le trajet en bus entre l'Espagne et la France, et qu'elle n'établit ni même n'allègue avoir effectué la déclaration obligatoire d'entrée sur le territoire prévue par les stipulations de l'article 22 de la convention de Schengen. Dans ces conditions, la préfète de la Gironde n'a pas méconnu les stipulations précitées de l'article 6-2 de l'accord franco-algérien en refusant de lui accorder une carte de résidence en qualité de conjoint de français au motif qu'elle ne justifie pas d'une entrée régulière en France. Le moyen doit, dès lors, être écarté.

6. En second lieu, Mme H se prévaut de la durée de son séjour en France, de la circonstance qu'elle a épousé un ressortissant de nationalité française avec qui elle partage une communauté de vie depuis le mois d'octobre 2020, et de son intégration dans la société française. Il ressort cependant des pièces du dossier que si la requérante indique, sans l'établir comme il a été dit, être arrivée sur le territoire français au mois de décembre 2018, elle s'y est maintenue en situation irrégulière jusqu'à l'introduction de sa demande d'asile en septembre 2019, puis s'est abstenue d'exécuter une mesure d'éloignement prise à son encontre le 2 décembre 2020 par la préfète de la Gironde après le rejet définitif de sa demande d'asile par la Cour nationale du droit d'asile. En outre, s'il ressort des pièces du dossier qu'elle s'est effectivement mariée avec un ressortissant français le 24 juillet 2021, les pièces produites n'établissent pas l'existence d'une vie commune antérieure à ce mariage, lequel présentait un caractère très récent à la date de la décision attaquée. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que Mme H n'est pas dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident ses parents, les membres de sa fratrie ainsi qu'au moins quatre de ses enfants. Si la requérante invoque la maladie dont souffre son époux, elle ne produit aucun élément justificatif de nature à établir que l'état de santé de ce dernier nécessiterait sa présence constante à ses côtés et ferait obstacle à ce qu'elle retourne en Algérie le temps nécessaire aux démarches de régularisation de son séjour en France. Dans ces conditions, en refusant de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " la préfète de la Gironde n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni méconnu les stipulations du 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien. Pour les mêmes motifs, la préfète de la Gironde n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination :

7. Il ne ressort pas des termes de l'arrêté du 16 septembre 2021 mentionné au point 2 que Mme D E de Lastelle du Pré disposait d'une délégation lui permettant de signer les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de renvoi. Par suite, ces décisions, qui présentent un caractère divisible du refus de titre de séjour, doivent être annulées.

8. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que l'arrêté du 13 décembre 2021 doit être annulé en tant seulement qu'il porte obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et qu'il fixe le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

9. Aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé ". Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

10. L'exécution du présent jugement implique seulement que la préfète de la Gironde réexamine la situation de Mme H et lui délivre durant cette attente une autorisation provisoire de séjour conformément aux dispositions précitées de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. M. H a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Gonnord, avocat de la requérante, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à ce dernier de la somme de 800 euros.

DECIDE :

Article 1er : L'arrêté du 13 décembre 2021 est annulé en tant qu'il porte obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays de renvoi.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de la Gironde de procéder au réexamen de la situation de Mme H dans un délai d'un mois suivant la notification du présent jugement, en la munissant d'une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Me Gonnord, avocat de Mme H, la somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de renonciation de sa part à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B H à la préfète de la Gironde et à Me Gonnord.

Délibéré après l'audience du 14 septembre 2022 à laquelle siégeaient :

M. Pouget, président,

M. Josserand, conseiller,

M. Frezet, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 septembre 2022.

Le président-rapporteur,

L. POUGET

L'assesseur le plus ancien,

L. JOSSERAND

La greffière,

M-A. PRADAL

La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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