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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2201516

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2201516

jeudi 7 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2201516
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation4ème chambre
Avocat requérantNGUIMBI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces enregistrées les 15 mars et 8 et 11 avril 2022, M. C D, représenté par Me Nguimbi, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 février 2022 par lequel la préfète de la Gironde lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il serait éloigné à défaut de se conformer à ladite obligation ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois, à compter de la notification de la décision à intervenir et de le munir, dans l'attente, d'un récépissé l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête qui n'est pas tardive est recevable ;

- l'arrêté a été signé par une autorité incompétente dès lors que la préfète de la Gironde ne justifie pas d'une délégation de signature régulière et publiée ; en tout état de cause, la préfète de la Gironde doit établir que la délégation donne compétence au signataire pour signer de tel actes ;

- il est bénéficiaire d'un passeport délivré par les autorités congolaises et justifie ainsi de son identité au regard de l'article 47 du code civil ; les autorités congolaises ne l'ont jamais poursuivi pour faux ou usage de faux ; la procédure de reconstitution des actes d'état civil en République du Congo est prévue par les articles 80 à 82 du code congolais de la famille ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ; sa vie familiale est solidement établie en France dès lors qu'il vit maritalement avec Mme E depuis très longtemps et qu'ils ont conclu un pacte civil de solidarité le 4 avril 2018 à Talence ; ils ont, ensemble, trois enfants nés à Bordeaux en 2011, 2014 et 2016 ; ils exercent tous les deux l'autorité parentale sur leurs enfants, lesquels sont scolarisés ;

- il méconnaît les dispositions de la circulaire du ministre de l'intérieur du 28 novembre 2012, dont la méconnaissance peut être utilement invoquée dès lors qu'elle a été mise en ligne, eu égard à la scolarité de ses enfants et à son implication dans leur entretien et éducation ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il est père de trois enfants, tous mineurs, nés à Bordeaux et qu'il est impliqué dans leur éducation ;

- il méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant pour les mêmes motifs ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire est privée de base légale, en raison de l'illégalité du refus de séjour.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 mars 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par M. D n'est fondé.

Par une ordonnance du 17 mars 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 14 avril 2022.

Par décision du 29 juin 2022, M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- et les conclusions de M. Naud, rapporteur public,

- les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A se disant Brice Aubin D, ressortissant congolais, est, selon ses déclarations, entré en France le 28 avril 2006. Par un arrêté du 23 février 2013, le préfet du Val d'Oise a rejeté sa demande de délivrance de titre de séjour en qualité de salarié, présenté le 14 décembre 2012, dans le cadre de l'accord franco-congolais et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Le recours intenté par M. D contre cet arrêté a été rejeté par un jugement du tribunal administratif de Cergy-Pontoise du 19 juillet 2013 et par un arrêt de la cour administrative d'appel de Versailles du 27 février 2014. Par ailleurs, par une décision du 28 décembre 2017, le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement du 7° de l'article L. 313-11 et de l'article L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'a invité à quitter le territoire français dans les plus brefs délais afin de ne pas faire l'objet d'une procédure de réadmission en Andorre. Dernièrement, M. D a sollicité, le 12 février 2020, son admission au séjour sur le fondement des dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 22 février 2022, dont il demande l'annulation, la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il serait éloigné à défaut de se conformer à cette obligation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; / () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. / () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. "

3. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

4. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de sa demande de titre de séjour présentée sur le fondement des articles L. 423-23 et L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, M. D a présenté un extrait d'acte de naissance congolais n°3214, un jugement de reconstitution d'un acte de naissance supportant le même état civil et un passeport congolais. Pour contester l'authenticité de ces documents, la préfète de la Gironde s'est fondée sur l'avis très défavorable rendu le 19 novembre 2020 par les analystes en fraude documentaire de la direction zonale de la police aux frontières de Bordeaux. Il ressort de cet avis que d'une part, " le jugement de reconstitution d'un acte de naissance disparu a été produit, pourtant l'acte de naissance datant de 2003 a été présenté lors de l'analyse, cela est incohérent " et d'autre part, " cet acte de naissance délivré en 2003 pour une naissance datant de 1987, un jugement supplétif aurait dû être établi, ce qui n'est pas le cas. En conséquence [il] a été inscrit deux fois sur le registre de la commune de Brazzaville, ce qui est contraire à la loi ".

5. Il est constant que M. D, né le 8 octobre 1987, a produit un jugement de reconstitution d'un acte de naissance du 11 septembre 2020 du tribunal de Poto-Poto Moungali Brazzaville, qu'il a saisi en raison de la disparition de son acte de naissance à la suite des événements sociopolitiques survenus en 1997-1998 ainsi qu'un extrait d'acte de naissance n°3214 de 2003, délivré le 18 décembre 2012, suivant jugement du tribunal de premier degré de Milou du 14 octobre 2003. Toutefois, la seule circonstance que M. D produise un jugement supplétif alors qu'il se prévaut d'un acte de naissance antérieur ne saurait suffire à justifier que l'acte ou le jugement serait inauthentique. De plus, si la préfète de la Gironde a retenu que l'acte de naissance a été établi tardivement, cette circonstance ne permet pas, à elle seule, de démontrer son caractère frauduleux. Enfin, il ressort des pièces du dossier que M. D était titulaire depuis 2007 d'un titre de séjour en Andorre au titre du regroupement familial, régulièrement renouvelé et valable dernièrement jusqu'au 17 février 2020, soit pendant plus de treize ans et il ressort également de la " fiche famille " complétée par le requérant dans le cadre du dépôt de sa demande de titre de séjour que son père de nationalité congolaise réside en Andorre ainsi que ses trois frères et sœurs lesquels sont d'ailleurs de nationalité andorrane. Dans ces conditions, la préfète ne peut être regardée comme apportant la preuve, qui lui incombe, du caractère non authentique de ces documents ou de ce que leurs mentions ne seraient pas conformes à la réalité. Par suite, cette dernière ne pouvait légalement rejeter la demande de délivrance d'un titre de séjour présentée par M. D au motif que le requérant ne justifiait pas de son état civil.

6. En second lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".

7. M. D soutient que le centre de ses intérêts se trouve en France où il réside depuis 2006, dès lors qu'il vit désormais avec sa compagne titulaire d'un titre de séjour et leurs trois enfants et justifie, par la conclusion d'un contrat à durée indéterminée, d'une intégration professionnelle. En l'espèce, M. D établit sa présence sur le territoire français depuis la fin de l'année 2012. Le requérant est le père de trois enfants de nationalité congolaise, nés les 22 avril 2011, 9 octobre 2014 et 2 décembre 2016 à Bordeaux, aujourd'hui scolarisés, enfants qu'il a reconnu respectivement les 8 janvier 2014, 23 octobre 2015 et 7 décembre 2016. Il établit également avoir procédé à une déclaration conjointe d'exercice en commun de l'autorité parentale au début de l'année 2018 et s'investit dans l'éducation de ses enfants et dans son rôle de père de famille, les accompagne lors des sorties scolaires, participe activement aux animations familiales et citoyennes et a récemment été intégré au sein du conseil d'administration de l'association Mix-Cité du centre social et culturel de Talence. En outre, M. D est lié, avec la mère de ses trois enfants, laquelle est titulaire d'un titre de séjour pluriannuel valable jusqu'au 19 juillet 2022, par un pacte civil de solidarité conclu à Talence le 4 avril 2018, soit depuis près de quatre ans à la date de l'arrêté attaqué et justifie de leur communauté de vie. Enfin, le requérant établit, par la production de pièces, avoir été recruté par contrat de travail à temps complet à durée indéterminée signé le 2 juillet 2019 avec la société SAS Senges 31 et exercer des fonctions de chauffeur livreur VI à Bordeaux, fonctions qu'il a continué à exercer pendant la période d'état d'urgence sanitaire. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, la décision attaquée porte, au regard des buts poursuivis, une atteinte disproportionnée au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, la préfète de la Gironde a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 22 février 2022 doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Il y a lieu, eu égard à la portée des conclusions à fin d'injonction formulées, d'enjoindre à la préfète de la Gironde, de réexaminer la situation de M. D dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer dans l'attente un récépissé.

Sur les frais liés au litige :

10. M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Nguimbi, avocat du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par le requérant et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 22 février 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de la Gironde, eu égard à la portée des conclusions à fin d'injonction formulées, d'enjoindre à la préfète de la Gironde, de réexaminer la situation de M. D dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer dans l'attente un récépissé.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 200 (mille deux cents) euros à Me Nguimbi, avocat de M. D, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D et à la préfète de la Gironde.

Délibéré après l'audience du 5 mai 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Billet-Ydier, présidente,

Mme Lahitte, conseillère,

M. Bongrain conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juillet 202La rapporteure

A. B

La présidente

F. BILLET-YDIER

La greffière,

C. SCHIANO

La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde, en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme, La greffière,

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