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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2201659

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2201659

lundi 30 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2201659
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation6ème Chambre
Avocat requérantMATHEY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 mars 2022, M. A B, représenté par Me Mathey, avocate, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 28 octobre 2021 par laquelle la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

3°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde, sous astreinte de 80 euros par jour de retard à compter de l'expiration d'un délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir de lui délivrer un titre de séjour ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice d'incompétence de sa signataire, à défaut de justification d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- elle est insuffisamment motivée, en méconnaissance des articles L. 211-2 et suivant du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle méconnait les dispositions des articles L. 412-5 et L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA), dès lors que la menace à l'ordre public dont fait état la préfète de la Gironde n'est pas avérée ; d'une part, il bénéficie de la présomption d'innocence pour les faits de viol au titre desquels il a été placé en détention provisoire à compter du 24 septembre 2021 ; d'autre part, les faits commis entre 2009 et 2012 sont anciens, et portent sur des infractions routières et non sur des atteintes directes aux personnes et aux biens ; au demeurant, ces faits n'ont pas amené l'administration à le considérer comme constituant une menace à l'ordre public lors de la délivrance et du renouvellement de ses titres de séjour entre 2005 et 2015 ;

- la préfète de la Gironde a commis une erreur de droit, dès lors qu'elle n'a pas tenu compte de son intégration en France, où il réside depuis 1984, ni de son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- la décision attaquée méconnait les dispositions de l'article L. 423-23 du CESEDA et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, au regard de sa situation privée et familiale en France ;

- la préfète de la Gironde n'a pas examiné sa situation au regard de ces dispositions et stipulations, se contentant d'examiner l'existence d'une menace à l'ordre public ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du CESEDA.

Par un mémoire enregistré le 7 juin 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 24 mars 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 24 juin 2022.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 janvier 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Par une décision du 2 janvier 2023, la présidente du tribunal a désigné M. Julien Dufour, premier conseiller, pour exercer temporairement les fonctions de rapporteur public en application de l'article R. 222-24 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Molina-Andréo, première conseillère ;

- les conclusions de M. Dufour, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant malgache né le 27 mai 1967 à Tanambao (Madagascar) de parents comoriens, est entré en France en 1984. Après que sa demande de délivrance d'un certificat de nationalité française a été refusée par décision du ministre de la justice du 11 août 2004 au motif de sa perte de nationalité française à la suite de l'indépendance des Comores le 31 décembre 1975, M. B a bénéficié, à compter de 2005, de titres de séjour mention " vie privée et familiale " régulièrement renouvelés, le dernier titre en date étant valable du 28 octobre 2019 au 27 octobre 2021. M. B a par courrier reçu le 5 août 2021 sollicité le renouvellement de son titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA). Par décision du 28 octobre 2021, dont M. B demande l'annulation, la préfète de la Gironde a refusé de faire droit à sa demande.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-23 du CESEDA : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / () ". Aux termes de l'article L. 412-5 du même code : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle et de l'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4 ou L. 425-10 ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident et de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE " ".

3. Il appartient en principe à l'autorité administrative de délivrer, lorsqu'elle est saisie d'une demande en ce sens, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " à l'étranger qui remplit les conditions prévues par les dispositions précitées de l'article L. 423-23 du CESEDA. Elle ne peut opposer un refus à une telle demande que pour un motif d'ordre public suffisamment grave pour que ce refus ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale du demandeur.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. B, qui est né français avant de perdre la nationalité française à la suite de l'indépendance des Comores, et qui séjournait en France depuis trente-sept ans à la date de l'arrêté attaqué, a bénéficié, de manière ininterrompue entre 2005 et 2021 de titres de séjour mention " vie privée et familiale ". Il est par ailleurs le père de cinq enfants de nationalité française, nés en France entre 1995 et 2009 de ses relations avec plusieurs femmes, et il n'est pas contesté qu'il a encore à charge Yannis, né le 27 mars 2000, dont la mère est décédée. Pour refuser la demande de renouvellement de titre de séjour présentée par M. B sur le fondement de l'article L. 423-23 du CESEDA, la préfète de la Gironde s'est exclusivement fondée sur la circonstance que la présence en France de l'intéressé constituerait une menace pour l'ordre public, au regard, d'une part, de son placement en détention provisoire pour une durée de douze mois à compter du 24 septembre 2021, pour des faits de viol, d'autre part, de plusieurs condamnations pénales pour des faits de conduite de véhicule sans permis et sans assurance commis entre 2009 et 2012, enfin de ce qu'il serait connu défavorablement des services de police pour des faits, commis en 2011, de contrefaçon, falsification de chèque ou usage ou réception de chèque contrefait, ainsi que des faits, commis en 2013, de faux ou usage de faux document administratif. Toutefois, et bien que les faits ayant donné lieu à condamnations pénales soient suffisamment graves en eux-mêmes pour caractériser une menace à l'ordre public, ils ont été commis respectivement neuf et treize ans avant la date de l'arrêté litigieux. Quant au placement en détention provisoire pour des faits de viol, il ne ressort pas des pièces du dossier, alors que M. B en conteste la matérialité, que ce dernier ait fait l'objet d'une condamnation pénale. Dans ces conditions, et compte tenu des circonstances de l'espèce résultant des conditions et de la forte ancienneté du séjour en France de M. B qui y a placé le centre de ses intérêts privés et familiaux, la préfète de la Gironde ne pouvait sans commettre d'erreur d'appréciation considérer qu'il représentait, à la date de l'arrêté litigieux, une menace pour l'ordre public telle que sa demande de renouvellement de titre de séjour devait être rejeté.

5. Il résulte de ce qui précède que, pour ce seul motif, M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 28 octobre 2021.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

6. Compte tenu du motif d'annulation retenu, et sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait, l'exécution du présent jugement implique la délivrance à M. B d'un titre de séjour mention " vie privée et familiale ". Par suite, il y a lieu, sur le fondement des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre à la préfète de la Gironde de délivrer au requérant ce titre de séjour, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. En revanche, dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

7. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil, Me Mathey, de la somme de 1 200 euros, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

DECIDE :

Article 1er : La décision de la préfète de la Gironde du 28 octobre 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de la Gironde, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait, de délivrer à M. B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois suivant la notation du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros à Me Mathey, conseil de M. B, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Mathey et à la préfète de la Gironde.

Délibéré après l'audience du 16 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Delvolvé, président,

- Mme Molina-Andréo, première conseillère,

- Mme Mounic, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 janvier 2023.

La rapporteure,

B. MOLINA-ANDRÉO Le président,

Ph. DELVOLVÉ

Le greffier,

A. PONTACQ

La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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