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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2201818

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2201818

mardi 7 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2201818
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation5ème Chambre
Avocat requérantCHAMBERLAND-POULIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 mars 2022, M. A C, représenté par Me Chamberland-Poulin, avocate, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 décembre 2021 par lequel le préfet de la Dordogne a refusé de renouveler sa carte de résident ;

2°) d'enjoindre à cette autorité sous astreinte de 50 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir, de lui délivrer une carte de résident ou, à défaut, de réexaminer sa demande de titre de séjour dans un délai d'un mois et de lui délivrer une autorisation de séjour et de travail provisoire durant le traitement de sa demande dans un délai de 48 heures ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement à son conseil d'une somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté litigieux a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé et révèle un défaut d'examen sérieux de sa situation particulière dès lors qu'il ne démontre pas qu'il représenterait une menace actuelle pour l'ordre public et ne prend pas en considération la durée de sa résidence en France, son très bon comportement en détention, son insertion professionnelle et sa situation familiale ;

- il est entaché d'erreur de droit dès lors qu'il doit bénéficier, de plein droit, du renouvellement de sa carte de résident par application de l'article L. 433-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; la circonstance qu'il constituerait une menace pour l'ordre public n'est pas une condition légale permettant au préfet de lui refuser ce renouvellement ;

- il est entaché d'erreur d'appréciation dès lors qu'il ne constitue pas une menace actuelle pour l'ordre public ;

- il méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il réside en France depuis plus de 28 ans, qu'il y a suivi toute sa scolarité, qu'il est père de 4 enfants français, que toute sa famille proche réside en France ou en Europe, qu'il ne possède plus aucun lien avec son pays d'origine depuis plus de 20 ans, qu'il a toujours travaillé et exerce une activité professionnelle en détention, qu'il ne pourra plus bénéficier de permissions de sortie pour rendre visite à sa famille.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 avril 2022, le préfet de la Dordogne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 31 janvier 2022.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme de Gélas,

- les observations de Me Chamberland-Poulin, représentant M. C, présent,

- le préfet n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant congolais né à Kinshasa le 20 mai 1987, est entré irrégulièrement en France en 1994 à l'âge de 7 ans. Il a bénéficié du 10 mai 2004 au 9 mai 2006 de titres de séjour en qualité d'enfant au titre du regroupement familial. Par la suite, il a obtenu le bénéfice d'une carte de résident, valable dix ans. Le 12 novembre 2020, il a sollicité le renouvellement de sa carte de résident expirée depuis le 9 mai 2016. Après avis de la commission du titre de séjour, le préfet de la Dordogne a refusé de faire droit à sa demande par arrêté en date du 22 décembre 2021. Par la présente requête, M. C demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fins d'annulation :

2. En premier lieu, le préfet de la Dordogne, par un arrêté du 22 novembre 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial n° 24-2021 le jour même, a donné délégation à M. Martin Lesage, secrétaire général de la préfecture, signataire de la décision en litige, à l'effet de signer toute décision de refus de délivrance de titre de séjour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ressort des termes de l'arrêté attaqué que celui-ci vise les articles L. 412-5 et L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il fait application. Il mentionne également les circonstances de fait propres à faire application de ces dispositions au regard de la situation de M. C. Il liste en particulier les condamnations pénales dont l'intéressé a fait l'objet, et se réfère à l'avis émis par la commission du titre de séjour du 28 septembre 2021. La circonstance que l'appréciation portée sur la menace qu'il représente pour l'ordre public serait erronée est sans incidence sur le caractère suffisant de la motivation de l'arrêté contesté. Par suite, M. C n'est pas fondé à soutenir que celui-ci serait insuffisamment motivé.

4. Il résulte de la motivation de l'arrêté attaqué que le préfet de la Dordogne a procédé à un examen sérieux de la situation du requérant.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle et de l'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4 ou L. 425-10 ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident et de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE ". ". Aux termes de l'article L. 432-1 de ce même code : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. ".

6. Alors qu'il est constant que la carte de résident de dix ans de M. C est expirée depuis le 9 mai 2016, la demande formulée par l'intéressé le 12 novembre 2020 auprès de la préfecture de la Dordogne doit être regardée comme tendant, non pas au renouvellement de sa carte de résident, mais à la délivrance d'une nouvelle carte de résident. Pour refuser d'accorder à M. C la délivrance de cette carte qu'il sollicitait, le préfet de la Dordogne s'est fondé sur la circonstance que la présence de l'intéressé sur le territoire français constituerait une menace pour l'ordre public. Or, il ressort effectivement des pièces du dossier que l'intéressé a été condamné le 23 juin 2006 à six mois d'emprisonnement pour menaces de mort faites sous condition, et violence aggravée par deux circonstances suivies d'une incapacité supérieure à huit jours. Il a également été condamné le 23 janvier 2008 à deux mois d'emprisonnement pour violence par conjoint ou concubin suivi d'une incapacité n'excédant pas huit jours, puis le 26 mai 2016 à un mois d'emprisonnement pour détention non autorisée de stupéfiant. Il a par ailleurs été condamné à trois reprises pour circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance entre 2006 et 2014. Il a enfin été condamné le 15 novembre 2017 à onze ans de réclusion criminelle pour viol. Eu égard à la nature et à la gravité des faits les plus récents, et en dépit de la circonstance que M. C se conformerait en détention à ses obligations et y adopterait un bon comportement, le préfet de la Dordogne a pu légalement, sans entacher sa décision d'erreur de droit ou faire une inexacte appréciation des circonstances de l'espèce, estimer que la présence de M. C en France constitue une menace pour l'ordre public et refuser pour ce motif de lui délivrer une carte de résident.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

8. M. C se prévaut de son concubinage avec une ressortissante française, avec laquelle il a eu un enfant, né le 8 novembre 2021, soit postérieurement à son incarcération, et de ce qu'il est père de trois autres enfants français, nés en 2007, 2010 et 2015. Il ressort toutefois des pièces du dossier que le concubinage allégué présente un caractère relativement récent. L'intéressé n'établit ni même n'allègue qu'il entretiendrait, malgré son incarcération, une quelconque relation avec ses enfants et qu'il participerait, dans la mesure de ses possibilités, à l'éducation et à l'entretien de ceux-ci. Si M. C soutient qu'il vit en France depuis l'âge de sept ans, qu'il travaillait en contrat à durée indéterminée depuis 2007 avant son incarcération, et qu'il a repris une activité professionnelle en détention, les agissements pénalement réprimés commis par l'intéressé évoqués au point 4 sont de nature à révéler une absence d'intégration en France malgré la durée de sa présence sur le territoire. Dans ces conditions, et nonobstant la circonstance que le requérant serait dépourvu de tout attache familiale et personnelle dans son pays d'origine, l'arrêté contesté, qui n'a ni pour objet ni pour effet de le séparer de ses attaches familiales en France, n'a pas porté au droit de M. C au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Dès lors, en rejetant la demande de délivrance d'une carte de résident, le préfet de la Dordogne n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par l'arrêté contesté, le préfet de la Dordogne a refusé de lui délivrer une carte de résident. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles tendant à l'application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de la Dordogne.

Délibéré après l'audience du 21 février 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Molina-Andréo, première conseillère faisant fonction de présidente,

Mme de Gélas, première conseillère,

Mme Ballander, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mars 2023.

La rapporteure,

C. DE GÉLAS

La première conseillère,

faisant fonction de présidente,

B. MOLINA-ANDRÉOLa greffière,

C. LALITTE

La République mande et ordonne au préfet de la Dordogne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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