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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2202044

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2202044

mercredi 13 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2202044
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantHUGON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 avril 2022, complétée par des pièces enregistrées le 25 avril et le 25 mai 2022, M. A B, représenté par Me Hugon, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 mars 2022 par lequel la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de le mettre, dans l'attente, en possession d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne le refus de séjour :

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que la préfète de la Gironde n'a pas, au préalable, saisi la commission du titre de séjour ;

- la décisions attaquée a été prise au terme d'une procédure irrégulière dès lors que la préfète de la Gironde ne l'a pas informé des motifs pour lesquelles elle a engagé une procédure de vérification de ses documents d'état civil, alors que cette procédure ne revêt pas un caractère systématique ; ce défaut d'information l'a privé d'une garantie dès lors qu'il n'a pas été en mesure de présenter ses observations ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 47 du code civil dès lors qu'il n'est pas établi qu'il serait entré en France après sa majorité ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration dès lors que la préfète a irrégulièrement retiré une décision administrative individuelle créatrice de droit

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 422-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la préfète de la Gironde a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation ;

- la préfète de la Gironde n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;

- la décision attaquée porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- cette décision doit être annulée dès lors qu'elle est fondée sur un refus de séjour entaché d'illégalité ;

- la décision attaquée porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- cette décision doit être annulée dès lors qu'elle est fondée sur une mesure d'éloignement entachée d'illégalité.

Par un mémoire en défense enregistré le 4 mai 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 28 avril 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 30 mai 2022.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 avril 2022.

Vu l'arrêté attaqué et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code civil ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pouget, président ;

- et les observations de Me Hugon, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant malien né le 7 août 2003, est entré sur le territoire français au mois de septembre 2018 et a demandé le 20 juillet 2021 un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 15 mars 2022, la préfète de la Gironde a cependant refusé de l'admettre au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. M. B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur son insertion dans la société française ".

3. Lorsqu'il examine une demande d'admission au séjour présentée sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou entre dans les prévisions de l'article L. 421-35 de ce code, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance au plus tard à l'âge de seize ans et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur dans l'appréciation ainsi portée. À cet égard, les dispositions de cet article n'exigent pas que le demandeur soit isolé dans son pays d'origine.

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ". L'article 47 du code civil dispose que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité () ".

5. Les dispositions précitées de l'article 47 du code civil posent une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Il résulte également de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

6. Il ressort des pièces du dossier que par une ordonnance du 5 novembre 2018, le juge des enfants du tribunal judiciaire de Créteil a ordonné le placement provisoire de M. B à compter du même jour en qualité de mineur sans représentant légal et isolé sur le territoire français. La préfète de la Gironde a néanmoins estimé que les documents produits par l'intéressé pour justifier de son état civil, à savoir un extrait d'acte de naissance n° 1385, un jugement supplétif n° 310, ainsi qu'une carte consulaire, étaient frauduleux, en se fondant sur les conclusions d'un rapport d'analyse défavorable du service de la fraude documentaire de la direction zonale aux frontières en date du 22 septembre 2021. Cet avis technique défavorable est principalement fondé sur la non-conformité de l'acte de naissance produit par M. B. Aux termes de ce rapport, l'acte de naissance ne peut être regardé comme authentique dès lors qu'il n'a pas été imprimé en offset mais en toner, que l'identité de l'imprimeur ne figure pas sur le document, et que les éléments permettant de garantir qu'il est issu d'un registre à souche sécurité n'apparaissent pas. Cependant, il ressort des termes de l'attestation rédigée le 27 mai 2019 par le consulat général du Mali à Lyon, produite par le requérant, qu'aucune exigence n'est imposée aux autorités maliennes en ce qui concerne, d'une part, le type d'imprimante utilisé pour les actes d'état civil et, d'autre part, le support sur lesquels ils sont imprimés. En outre, si les services de la police aux frontières s'étonnent que l'acte de naissance et le jugement supplétif aient été retranscrits le même jour dans les registres d'état civil, cette seule circonstance ne suffit pas à établir que l'acte de naissance délivré à M. B serait contrefait. Surtout, les services de la police aux frontières ont émis un avis favorable sur la conformité du jugement supplétif produit par le requérant, lequel ordonne sa transcription dans le registre d'état civil de Bamako. Enfin, si la préfète de la Gironde fait valoir que les éléments relevés dans le rapport du 22 septembre 2021 ont été signalés au tribunal judicaire de Bordeaux, il ressort des pièces du dossier que ce signalement a été classé sans suite le 4 janvier 2022 et que les documents d'état civil de M. B lui ont été restitués. Dans ces conditions, la préfète de la Gironde ne renverse pas la présomption d'authenticité des documents d'état civil présenté et d'exactitude des mentions qui y figurent. Elle n'a donc pu légalement refuser de délivrer à M. B un titre de séjour au motif que celui-ci ne justifiait avoir été confié au service de l'aide sociale à l'enfance au plus tard le jour de ses seize ans.

7. Par ailleurs, il ressort tant des termes de la décision attaquée que des écritures en défense de la préfète de la Gironde que celle-ci, se bornant à exiger l'existence d'une situation répondant à des critères exceptionnels qui ne sont pourtant pas exigées par les dispositions citées au point 2, ne remet pas en cause le caractère réel et sérieux de la formation poursuivie par M. B, lequel en justifie d'ailleurs par les pièces produites. En effet, après avoir suivi une partie de sa scolarité en classe de première au lycée polyvalent de la mer, au cours de laquelle ses professeurs ont noté une évidente progression malgré les difficultés liées à l'apprentissage de la langue française et aux lacunes précédemment accumulées, ils ont accepté sa demande d'inscription en certificat d'aptitude professionnelle " maçon " au cours de l'année scolaire 2020-2021. Outre la reconnaissance par ses éducateurs de l'investissement de M. B dans son apprentissage, de sa volonté et de son sérieux, le requérant produit un courrier rédigé par le directeur des ressources humaines de la société dans laquelle il exerce son apprentissage, lequel indique qu'il est " un jeune homme vaillant, travailleur et d'une excellente moralité " et qu'il représente, face aux difficultés de recrutement dans le secteur de la maçonnerie, " l'avenir de notre entreprise " et un investissement pour l'avenir.

8. Dans ces conditions, et quand bien même M. B ne serait pas isolé dans son pays d'origine, il est fondé à soutenir que l'arrêté litigieux méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et à en demander l'annulation, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

9. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a lieu d'enjoindre à la préfète de la Gironde de délivrer à M. B le titre de séjour qu'il sollicite, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de le mettre dans l'attente en possession d'un récépissé l'autorisant à travailler. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

10. M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 000 euros à Me Hugon, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle.

DECIDE :

Article 1er : L'arrêté du 15 mars 2022 de la préfète de la Gironde est annulé.

Article 2 : Il est en enjoint à la préfète de la Gironde de délivrer à M. B le titre de séjour qu'il sollicite dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de le mettre dans l'attente en possession d'un récépissé l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera à Me Hugon, avocate de M. B, la somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de renoncer à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à la préfète de la Gironde et à Me Hugon.

Délibéré après l'audience du 29 juin 2022 à laquelle siégeaient :

- M. Pouget, président,

- Mme de Paz, première conseillère,

- Mme Patard, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juillet 2022.

Le président-rapporteur,

L. POUGET

L'assesseure la plus ancienne,

D. DE PAZ

La greffière,

I. MONTANGON

La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde, en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

N° 202044

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