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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2202056

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2202056

mercredi 13 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2202056
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantHUGON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 avril 2022 M. B C, représenté par Me Hugon, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 février 2022 par lequel la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de quinze suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de le mettre, dans l'attente, en possession d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne le refus de séjour :

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que la préfète de la Gironde n'a pas, au préalable, saisi la commission du titre de séjour ;

- la décision attaquée a été prise au terme d'une procédure irrégulière dès lors que la préfète de la Gironde ne l'a pas informé des motifs pour lesquelles elle a engagé une procédure de vérification de ses documents d'état civil, alors que cette procédure ne revêt pas un caractère systématique ; ce défaut d'information l'a privé d'une garantie dès lors qu'il n'a pas été en mesure de présenter ses observations ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de l'article 47 du code civil et du décret du 24 décembre 2005 dès lors qu'il n'est pas établi qu'il serait entré en France après sa majorité ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration dès lors que la préfète a irrégulièrement retiré une décision administrative individuelle créatrice de droit

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la préfète de la Gironde a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation ;

- la préfète de la Gironde n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;

- la décision attaquée porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- cette décision doit être annulée dès lors qu'elle est fondée sur un refus de séjour entaché d'illégalité ;

- la décision attaquée porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- cette décision doit être annulée dès lors qu'elle est fondée sur une mesure d'éloignement entachée d'illégalité.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 avril 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 14 avril 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 16 mai 2022.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 mars 2022.

Vu l'arrêté attaqué et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code civil ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pouget, président ;

- et les observations de Me Hugon, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant malien né le 6 octobre 2002, est entré sur le territoire français au mois de mai 2018. Le 9 avril 2021 il a demandé le bénéfice d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 4 février 2022, la préfète de la Gironde a cependant rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. M. C demande l'annulation de ces décisions.

2. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française. ".

3. Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ".

4. Il résulte de l'ensemble de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

5. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

6. D'une part, à l'appui de sa demande de titre de séjour, M. C a présenté un extrait conforme établi le 5 juin 2018 d'un jugement supplétif n° 3498 du 29 mai 2018 du tribunal civil de la commune II de Bamako, un acte de naissance n° 115 établi le 6 juin 2018 au visa de ce jugement supplétif et des extraits d'acte de naissance du même jour. Pour contester l'authenticité de ces documents, la préfète de la Gironde s'est fondée sur l'avis défavorable rendu le 25 mai 2021 par la cellule de lutte contre la fraude documentaire de la direction zonale sud-ouest de la police aux frontières. Cet avis relève que le jugement supplétif ne comporte pas de cachet humide attestant de sa transcription dans les registres, et que par ailleurs l'acte de naissance ne comporte pas de mention de l'imprimeur officiel ni d'indication de la qualité de l'officier d'état civil, et présente une bordure gauche déchirée en dehors de la prédécoupe. Toutefois, le même rapport indique que le formalisme tant de l'extrait de jugement supplétif que de l'acte de naissance est conforme. Il n'est pas mentionné en vertu de quelles dispositions de la loi malienne la transcription dans le registre d'état civil serait requise pour un simple extrait conforme de jugement supplétif. Il apparaît d'autre part que l'extrait de naissance comporte notamment l'ensemble des cachets humides requis et, même si cette formalité n'est pas requise, a fait l'objet d'une légalisation le 12 juin 2018 par les services du ministère malien des affaires étrangères. Par ailleurs, la circonstance que l'acte a été ôté du cahier à souche qui le contenait sans suivre précisément la pré-découpe ne saurait être un signe d'un défaut d'authenticité, ni davantage l'absence de mention de l'imprimeur, en l'absence de tout élément de nature à indiquer que les documents d'état civil malien portent obligatoirement mention d'un imprimeur officiel. Dans ces conditions, et quand bien même les mentions pré-imprimées des extraits d'acte de naissance produits comportent une coquille, les conclusions du rapport de la police aux frontière ne peuvent suffire à remettre en cause la présomption d'authenticité des documents d'état civil présentés et d'exactitude des mentions y figurant, notamment la date de naissance de M. C. Par suite, la préfète de la Gironde n'a pu légalement, pour le motif invoqué, refuser de lui délivrer un titre de séjour.

7. D'autre part, ni l'arrêté litigieux ni les écritures en défense de la préfète de la Gironde ne remettent en cause le fait que M. C remplit les conditions posées au deuxième alinéa précité des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Au demeurant, il ressort des pièces du dossier que M. C, après une formation en français, a conclu, à compter de septembre 2020, un contrat d'apprentissage pour une durée de deux ans dans le cadre d'un certificat d'aptitude professionnelle en maçonnerie, puis s'est réorienté dans une formation de peintre applicateur pour son année scolaire 2021/2022. Son employeur est élogieux quant à son travail et à son comportement et la structure d'accueil relève également son sérieux et son implication, ainsi que sa volonté de s'intégrer tant sur le plan personnel que professionnel. Enfin, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que M. C entretiendrait des liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. Dans ces conditions, l'administration a méconnu l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de délivrer à M. C le titre sollicité sur ce fondement.

8. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, le requérant est fondé à demander l'annulation de la décision du 4 février 2022 de la préfète de la Gironde portant refus de délivrance d'un titre de séjour ainsi que celle, par voie de conséquence, de la décision portant obligation de quitter le territoire français à destination de son pays d'origine prononcée à son encontre.

9. Le présent jugement implique nécessairement, eu égard au motif sur lequel il se fonde, qu'il soit enjoint à la préfète de la Gironde de délivrer à M. A un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et en lui délivrant dans l'attente un récépissé l'autorisant à travailler. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

10. M. C s'est vu accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 4 avril 2022. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, partie perdante dans la présente instance, le versement à Me Hugon d'une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle.

DECIDE :

Article 1er : L'arrêté du 4 février 2022 de la préfète de la Gironde est annulé.

Article 2 : Il est en enjoint à la préfète de la Gironde de délivrer à M. C un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer dans l'attente un récépissé l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera à Me Hugon, avocate de M. C, la somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à la préfète de la Gironde et à Me Hugon.

Délibéré après l'audience du 29 juin 2022 à laquelle siégeaient :

- M. Pouget, président,

- Mme de Paz, première conseillère,

- Mme Patard, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juillet 2022.

Le président-rapporteur,

L. POUGET

L'assesseure la plus ancienne,

D. DE PAZ

La greffière,

I. MONTANGON

La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde, en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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