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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2203723

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2203723

lundi 15 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2203723
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation6ème Chambre
Avocat requérantSELARL RIPERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 7 juillet 2022 et 1er février 2023, M. A d'Avezac de Castera, représenté par Me Noël, avocate, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 30 mai 2022 par laquelle le directeur du centre hospitalier de la Haute-Gironde a prononcé sa révocation ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier de la Haute-Gironde une somme de 2 400 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est illégale, les éléments de preuves justifiant la sanction disciplinaire ayant été obtenu en méconnaissance de l'obligation de loyauté ;

- la matérialité des faits qui lui sont reprochés n'est pas établie ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et le quantum de la sanction est disproportionné.

Par des mémoires en défense enregistrés les 11 septembre 2022 et 8 février 2023, le centre hospitalier de la Haute-Gironde, représenté par Me Ripert, avocate, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés et demande la mise à la charge de M. d'Avezac de Castera d'une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par une ordonnance du 14 février 2023, la clôture d'instruction a été fixée le 1er mars 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Mounic, rapporteure ;

- les conclusions de M. Dufour, rapporteur public ;

- et les observations de Me Noël, représentant M. d'Avezac de Castera.

Considérant ce qui suit :

1. M. A d'Avezac de Castera, technicien hospitalier supérieur, a exercé depuis le 1er octobre 2017, les fonctions de technicien informatique au centre hospitalier de la Haute-Gironde. A la suite d'une enquête administrative, il lui a été reproché de s'être introduit illicitement dans le système informatique de l'hôpital, d'avoir accédé aux messageries de cinq collègues au titre desquels figurent des directeurs ayant à connaître de données sensibles et en utilisant pour ce faire, les outils de travail mis à sa disposition pour télétravailler. Au vu de ces faits, M. d'Avezac de Castera a été suspendu de ses fonctions le 14 février 2022, puis convoqué à un entretien préalable à l'engagement d'une procédure disciplinaire le 21 mars 2022 et à un conseil de discipline le 16 mai 2022. Par la présente requête, M. d'Avezac de Castera demande l'annulation de la décision du 30 mai 2022, par laquelle le directeur du centre hospitalier de la Haute-Gironde a prononcé sa révocation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En l'absence de disposition législative contraire, l'autorité investie du pouvoir disciplinaire, à laquelle il incombe d'établir les faits sur le fondement desquels elle inflige une sanction à un agent public, peut apporter la preuve de ces faits devant le juge administratif par tout moyen. Toutefois, tout employeur public est tenu, vis-à-vis de ses agents, à une obligation de loyauté. Il ne saurait, par suite, fonder une sanction disciplinaire à l'encontre de l'un de ses agents sur des pièces ou documents qu'il a obtenus en méconnaissance de cette obligation, sauf si un intérêt public majeur le justifie. Il appartient au juge administratif, saisi d'une sanction disciplinaire prononcée à l'encontre d'un agent public, d'en apprécier la légalité au regard des seuls pièces ou documents que l'autorité investie du pouvoir disciplinaire pouvait ainsi retenir.

3. Il ressort des pièces du dossier, que suite à l'alerte de sécurité émise 6 janvier 2022 par la société Systancia qui fournit au centre hospitalier le portail d'accès à son système informatique, le centre hospitalier de la Haute-Gironde a pu disposer d'une part, d'un rapport de cyberveille établi par le dispositif de traitement des signalements des incidents de sécurité des systèmes d'information des structures de santé, le CERT Santé, le 7 janvier 2022, et d'autre part, d'un rapport d'investigation numérique, réalisé à la demande du centre hospitalier par la société Orange Cyberdéfense, en date du 4 février 2022. Il ressort des pièces du dossier, que ces accompagnements techniques n'avaient d'autre but que de procéder aux analyses et expertises techniques nécessaires à l'établissement des faits, et notamment, d'identifier, de qualifier les connexions suspectes et de déterminer l'origine des attaques informatiques frauduleuses. Contrairement à ce qu'allègue le requérant, la méthodologie suivie par ces prestataires n'a pas consisté à l'incriminer " en opérant des déductions catégoriques sans disposer d'éléments de preuves suffisants " mais à procéder à des analyses permettant d'établir des corrélations entre les connexions frauduleuses et les adresses IP utilisées pour ces connexions, et également d'exclure toute compromission du système informatique par un tiers extérieur. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que les rapports établis par ces deux sociétés pour établir la matérialité des faits, ne pouvaient être retenus par l'administration pour justifier le prononcé de la sanction contestée, ni davantage qu'ils devaient être écartés des débats comme étant dépourvu de toute valeur probante. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de l'obligation de loyauté par le centre hospitalier de Haute-Gironde manque en fait et doit être écarté.

4. D'une part, aux termes de l'article L. 531-1 du code général de la fonction publique : " Toute faute commise par un fonctionnaire dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions l'expose à une sanction disciplinaire sans préjudice, le cas échéant, des peines prévues par la loi pénale. () ". Aux termes de l'article L. 533-1 du code précité : " Les sanctions disciplinaires pouvant être infligées aux fonctionnaires sont réparties en quatre groupes : / 1° Premier groupe : / a) L'avertissement ; b) Le blâme ; / c) L'exclusion temporaire de fonctions pour une durée maximale de trois jours. / 2° Deuxième groupe : / a) La radiation du tableau d'avancement ; / b) L'abaissement d'échelon / c) L'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de quatre à quinze jours ; / 3° Troisième groupe : / a) La rétrogradation au grade immédiatement inférieur et à l'échelon correspondant à un indice égal ou, à défaut, immédiatement inférieur à celui afférent à l'échelon détenu par le fonctionnaire ; / b) L'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de seize jours à deux ans ; / 4° Quatrième groupe : / a) La mise à la retraite d'office ; / b) La révocation ". D'autre part, aux termes de l'article L. 121-1 du même code : " L'agent public exerce ses fonctions avec dignité, impartialité, intégrité et probité ".

5. Il appartient au juge, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

6. Pour prononcer à son encontre la sanction de révocation, le directeur du centre hospitalier de la Haute-Gironde a relevé que le requérant a procédé, avec les outils de travail mis à sa disposition afin qu'il puisse télétravailler et en utilisant ses connaissances et compétences techniques, à de nombreuses intrusions illicites sur le système informatique de l'établissement et qu'il a espionné les boîtes mails des membres de la direction du centre hospitalier et d'agents disposant de postes stratégiques et titulaires d'informations confidentielles violant par là-même la vie privée de ces agents et manquant à ses obligations de dignité, d'intégrité et de probité.

7. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment du rapport de cyberveille du 7 janvier 2022 que l'analyse des connexions réalisée par la société Systancia révèle des connexions illégitimes à cinq comptes administrateurs à partir de la solution Systancia Gate du 6 septembre 2021 au 6 janvier 2022, ayant permis l'accès au webmail de ces agents, de manière régulière depuis le début de l'année 2020 et que les adresses IP de connexion correspondent aux différentes adresses utilisées par le requérant lors de ses journées de télétravail. Contrairement à ce qu'allègue le requérant, il ne ressort pas des pièces du dossier et notamment du rapport de la société Orange Cyberdéfense que les adresses IP utilisées auraient été piratées, tout acte de compromission ayant été écarté dans la mesure où les connexions ont été réalisées sans erreur, ce qui signifie que le mot de passe est correctement saisi. Or, si le requérant allègue ne pas avoir accès aux codes administrateur, il ressort des pièces du dossier que le service informatique utilisait le gestionnaire de mots de passe Keepass permettant de sauvegarder un ensemble de mots de passe dans une base de données chiffrée sous la forme d'un seul fichier et que le requérant, comme l'ensemble du service informatique, avait accès à ce fichier lequel contenait précisément le mot de passe de son supérieur hiérarchique. De plus, il ressort également des pièces du dossier qu'aucun autre agent du service informatique n'habite à proximité du requérant et aurait pu utiliser les adresses IP relevées.

8. En deuxième lieu, le requérant conteste l'impossibilité matérielle de se connecter certains jours et à certaines heures en arguant qu'il était en congé, qu'il était en télétravail ce qui rend impossible une connexion sur le site de l'établissement via l'outil anydesk, logiciel de contrôle à distance, ou encore que la machine utilisée pour le suivi de son trouble d'apnée du sommeil révèle qu'il était endormi aux heures de connexion. Si le fait d'être en congé annuel n'empêche en rien de se connecter au webmail à distance, cet argument manquant en fait, il ressort également des pièces du dossier que certaines connexions frauduleuses ont été réalisées via l'outil anydesk, et que contrairement à ce que soutient le requérant, la connexion à cet outil est possible même en dehors du centre hospitalier, à partir du moment où le poste est allumé, le logiciel pouvant lancer ses services en arrière-plan. Il ressort des pièces du dossier que cette installation en tant que service a bien été vérifiée et l'adresse IP utilisée notamment du 26 novembre 2021 au 15 décembre 2021 est bien celle du requérant et que le rapport de la société Orange a permis d'identifier les connexions illégitimes sans utilisation des traces de connexion relevées par l'utilisation du logiciel anydesk. Dès lors, toute argumentation tendant à démontrer qu'à certaines dates ou horaires le requérant n'était pas présent sur le site du centre hospitalier de la Haute-Gironde est sans pertinence. Enfin, le requérant soutient que les 8, 16 et 29 décembre 2021, il n'a pas pu se connecter à distance aux horaires indiqués car il aurait été encore endormi comme en atteste par mail la société SOS Oxygène chargée du suivi des données de sommeil du requérant enregistrées dans le cadre de son suivi pour son trouble d'apnées du sommeil, la fiche d'enregistrement fournie par la machine ne rendant compte que de la durée du sommeil mais pas les bornes horaires. En tout état de cause, s'il est avéré que les connexions concernées auraient été impossible, cela ne concerne qu'une dizaine de connexions évoquées par le rapport du CERT santé mais non reprises dans celui d'Orange Cyberdéfense, soit une part infime des 462 connexions frauduleuses établies avec une adresse IP appartenant au requérant suite au rapport d'Orange Cyberdéfense, qui ne sont pas sérieusement contestées par le requérant.

9. En troisième lieu, il est reproché au requérant l'utilisation de l'outil CCleaner pour avoir cherché à effacer ses traces ce que conteste le requérant en soulignant que c'est un outil qu'il utilise régulièrement. Si le centre hospitalier de Haute-Gironde ne conteste pas que cet outil est utilisé par le service informatique, il ressort des pièces du dossier que ce logiciel a été utilisé précisément le 11 janvier 2022 la veille du jour où il a été demandé au requérant de ramener son ordinateur de travail pour analyse dans le cadre d'un piratage informatique, et qu'il est établi qu'une vingtaine de journaux d'évènements ont été supprimés et que le logiciel a été utilisé depuis un périphérique USB jusque-là jamais utilisé et a entraîné la suppression de nombreux artefacts systèmes utiles pour une investigation numérique. Il est raisonnable de penser, au vu de ce qui précède, que cette utilisation avait pour but d'effacer les traces des actions frauduleuses commises par le requérant ou à tout le moins de ralentir les investigations.

10. Il ressort de tout ce qui précède que le centre hospitalier de la Haute-Gironde, contrairement à ce qu'allègue le requérant, a suffisamment établi les faits qui lui sont reprochés et qui sont étayés par des constatations techniques précises et circonstanciées. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la matérialité des faits qui lui sont reprochés n'est pas établie.

11. Enfin, le centre hospitalier a caractérisé les faits reprochés à l'intéressé de manquement aux obligations de dignité, d'intégrité et de probité qui s'imposent aux fonctionnaires hospitaliers en application de l'article L. 121-1 du code général de la fonction publique cité au point 4. Eu égard à la nature et à la gravité des faits qui lui sont reprochés et des missions qui lui sont confiées au sein du service informatique, du caractère répété des connexions frauduleuses pendant près de deux années et en dépit des mérites professionnels de l'intéressé, l'autorité disciplinaire, en décidant de prononcer à l'encontre du requérant la sanction de révocation, n'a pas pris une sanction disproportionnée. Dès lors, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le centre hospitalier de la Haute-Gironde a commis une erreur d'appréciation et que le quantum de la sanction est disproportionné.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. d'Avezac de Castera n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision qu'il conteste.

Sur les frais liés à l'instance :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge du centre hospitalier de la Haute-Gironde, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que demande M. d'Avezac de Castera au titre des frais exposés à l'occasion du litige et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées sur le même fondement par le centre hospitalier de la Haute-Gironde.

DECIDE :

Article 1er : La requête de M. d'Avezac de Castera est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative par le centre hospitalier de la Haute-Gironde sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A d'Avezac de Castera et au directeur du centre hospitalier de la Haute-Gironde.

Délibéré après l'audience du 24 avril 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Delvolvé, président,

- Mme Mounic, première conseillère,

- Mme Passerieux, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 mai 2023.

La rapporteure,

S. MOUNIC Le président,

Ph. DELVOLVÉ

La greffière,

L. SIXDENIERS

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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