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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2204183

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2204183

mercredi 12 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2204183
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU-6 semaines
Avocat requérantAYMARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I- Par une requête, enregistrée le 29 juillet 2022, M. C A, représenté par Me Aymard, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 12 juillet 2022 par lequel la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination, et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) de suspendre l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français jusqu'à la notification d'une ordonnance de rejet ou de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision a été prise par une autorité incompétente dès lors que le signataire de l'acte ne dispose pas d'une délégation régulièrement publiée ;

- elle porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale tel que garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire elle-même illégale ;

- elle est manifestement disproportionnée.

Sur la demande de suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement :

- la mesure d'éloignement dont il fait l'objet doit être suspendue jusqu'à ce que la Cour nationale du droit d'asile ait statué sur son recours contre la décision de rejet opposée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides à sa demande d'asile, en application des articles L. 752-5 et L. 752-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 septembre 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 août 2022.

II- Par une requête, enregistrée le 29 juillet 2022, Mme B A, représentée par Me Aymard, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 12 juillet 2022 par lequel la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination, et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) de suspendre l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français jusqu'à la notification d'une ordonnance de rejet ou de la lecture en audience publique de la Cour nationale du droit d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision a été prise par une autorité incompétente dès lors que le signataire de l'acte ne dispose pas d'une délégation régulièrement publiée ;

- elle porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale tel que garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire elle-même illégale ;

- elle est manifestement disproportionnée.

Sur la demande de suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement :

- la mesure d'éloignement dont il fait l'objet doit être suspendue jusqu'à ce que la Cour nationale du droit d'asile ait statué sur son recours contre la décision de rejet opposée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides à sa demande d'asile, en application des articles L. 752-5 et L. 752-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 septembre 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. G pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. G,

- et les observations de Me Aymard représentant M. et Mme A, qui reprend les termes de ses écritures, qu'il développe.

La préfète de la Gironde n'étant ni présente ni représentée, la clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A et Mme B A, ressortissants albanais, nés le 31 août 1989 et le 26 juin 1995, déclarent être entrés en France le 25 mars 2022. Le 9 et le 11 mai 2022, ils ont sollicité le bénéfice de l'asile. Leurs demandes d'asile ont été rejetées par décisions du 23 juin 2022 de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA). Par deux décisions du 12 juillet 2022, la préfète de la Gironde a refusé de leur délivrer un titre de séjour, a retiré leur attestation de demande d'asile, les a obligés à quitter le territoire dans un délai de 30 jours, a fixé le pays de destination et leur a interdit le retour sur le territoire pour une durée d'un an. Par la présente requête, Mme et M. A demandent au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2204183 et 2204184, présentées respectivement pour Mme A et M. A, concernent la situation d'un couple marié et présentent à juger des questions semblables. Elles ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un seul jugement.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

3. Par des décisions du 22 août 2022, Mme et M. A ont été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, leurs conclusions tendant à l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle sont devenues sans objet et il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, il résulte d'un arrêté préfectoral du 21 juin 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 33-2022-104 du même jour de la préfecture de la Gironde et disponible sur son site internet, que Mme E D, cheffe de bureau de l'asile et du guichet unique, signataire de l'arrêté attaqué, disposait d'une délégation de signature de la préfète de la Gironde pour signer, en l'absence ou empêchement de M. F et dans la limite de ses attributions, les décisions de la nature de celles en litiges. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué ne peut qu'être écarté.

5. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2 Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui.".

6. Les requérants soutiennent avoir établi le centre de leur vie privée et familiale en France. Il ressort toutefois des pièces du dossier que M. et Mme A sont entrés récemment sur le territoire français, accompagnés de leur fille âgée de 8 ans, née dans leur pays d'origine. Aucun élément ne permet de démontrer qu'ils seraient dans l'impossibilité de reconstituer la cellule familiale en Albanie, pays dont ils ont la nationalité et dans lequel ils ont vécu la majeure partie de leur existence. La brève durée de leur présence en France ne s'est provisoirement justifiée que par l'instruction de leur demande d'asile. Par ailleurs, ils ne font état d'aucun lien ou insertion sur le territoire. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, la décision attaquée ne porte pas, au regard des buts poursuivis, une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

7. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. "

8. M. et Mme A soutiennent qu'ils encourent des risques en cas de retour dans leur pays d'origine, dans lequel ils auraient subi des menaces et des violences de la part d'un voisin suite à un conflit terrien. Au soutien de leurs allégations, ils produisent le certificat d'un psychologue décrivant un état " anxieux " et de stress post traumatique chez Mme A, qui semble être lié aux évènements vécus en Albanie. Toutefois, les requérants, qui n'ont pas sollicité la protection des autorités albanaises, et dont le récit a, au demeurant été considéré comme insuffisamment établi par l'OFPRA et la CNDA lors de l'examen de leur demande d'asile, ne démontrent pas être exposés à des risques actuels et réels de traitements prohibés par la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en cas de retour dans leur pays d'origine. Par suite, en désignant ce pays comme pays de destination, la préfète n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

9. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. et Mme A ne sont pas fondés à exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français dont ils ont fait l'objet à l'appui de leurs conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour.

10. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ". La durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10 précité, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

11. Il résulte de ce qui a été exposé précédemment que la durée de présence en France de M. et Mme A ne se justifie que par l'instruction de leur demande d'asile. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que ces derniers sont sans ressources fixes en France. Par suite, et alors même que les requérants n'ont jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement et qu'ils ne représentent pas une menace pour l'ordre public, la préfète de la Gironde, n'a pas commis d'erreur d'appréciation en édictant à leur encontre une interdiction de retour d'un an.

Sur les conclusions aux fins de suspension de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

12. Aux termes de l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions prévues à la présente section, demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci ". Aux termes de l'article L. 752-6 du même code " Lorsque le juge n'a pas encore statué sur le recours en annulation formé contre la décision portant obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 614-1, l'étranger peut demander au juge déjà saisi de suspendre l'exécution de cette décision ". Aux termes de l'article L. 752-11 de ce code : " Le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné, saisi en application des articles L. 752-6 ou L. 752-7, fait droit à la demande de l'étranger lorsque celui-ci présente des éléments sérieux de nature à justifier, au titre de sa demande d'asile, son maintien sur le territoire durant l'examen de son recours par la Cour nationale du droit d'asile ".

13. Ainsi qu'il a été dit aux points 6 et 8 ci-dessus, M. et Mme A ne présentent pas d'éléments de nature à justifier leur maintien sur le territoire durant l'examen du recours qu'ils ont formé devant la CNDA. Par suite, leurs conclusions aux fins de suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement doivent être rejetées.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation des arrêtés du 12 juillet 2022 doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ainsi que celles tendant à l'application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de M. et Mme A tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. et Mme A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, Mme B A et à la préfète de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 octobre 2022.

Le magistrat désigné,

J-C. G La greffière,

S. CASTAIN

La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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