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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2204630

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2204630

lundi 9 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2204630
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantAUTEF

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 29 août 2022, M. A B, représenté par Me Aurélie Autef, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 juillet 2022 par lequel la préfète de la Gironde lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde de lui délivrer un titre de séjour ou à défaut de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision de refus de séjour :

- cette décision est entachée d'un vice d'incompétence ;

- la préfète de la Gironde a méconnu le principe du contradictoire en se fondant sur un rapport de la direction zonale de la police aux frontières qui ne lui a pas été communiqué et sur lequel il n'a pas été en mesure d'émettre des observations ;

- alors qu'il existe une présomption de validité des actes d'état civil produits par application de l'article 47 du code civil et que la préfète de la Gironde n'a pas saisi les autorités guinéennes pour procéder aux vérifications utiles, le rapport de la direction zonale de la police aux frontières produit par l'administration n'est pas de nature à remettre en cause l'authenticité du jugement supplétif produit et par suite la validité de son état civil ;

- la préfète de la Gironde a commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation au regard des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) ;

- elle a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;

- elle est entachée d'un vice d'incompétence de son signataire ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 octobre 2022, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 4 octobre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 25 octobre 2022.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- la loi n° 2019-222 du 23 mars 2019 de programmation 2018-2022 et de réforme pour la justice,

- le décret n° 2020-1370 du 10 novembre 2020 relatif à la légalisation des actes publics établis par une autorité étrangère,

- l'avis contentieux du Conseil d'Etat n°457494 458031 du 21 juin 2022,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Champenois, rapporteure,

- et les observations de Me Autef, représentant M. B, présent.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant malien né le 12 mai 2002, est entré irrégulièrement en France le 25 octobre 2019 selon ses déclarations. Admis au bénéfice de l'aide sociale à l'enfance en qualité de mineur non accompagné, il a été confié au département de la Gironde par ordonnance du tribunal pour enfants du 28 octobre 2019. Par courrier du 21 juin 2021, M. B a demandé à la préfecture de la Gironde la délivrance d'un titre de séjour, sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 13 juillet 2022, la préfète a refusé de faire droit à cette demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai. Par la présente requête, M. B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes, d'une part, de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ". Lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de " salarié " ou " travailleur temporaire ", présentée sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans, qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation ainsi portée.

3. Aux termes, d'autre part, de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; /2° Les documents justifiants de sa nationalité ; / () ". L'article L. 811-2 du même code dispose que : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. / () ". Selon l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ".

4. Il ressort des pièces du dossier que, pour refuser de délivrer le titre de séjour sollicité par M. B, la préfète de la Gironde s'est fondée, en premier lieu, sur le caractère frauduleux des documents d'état civil présentés à l'appui de la demande et, en second lieu, sur la circonstance que la situation du requérant ne justifierait pas son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de sa demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, M. B a présenté un jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance rendu le 15 juillet 2019 par le tribunal de grande instance de Kayes et un extrait du registre de transcription supportant le même état civil, daté du 16 juillet 2019, ces deux documents n'ayant pas été légalisés. Pour contester l'authenticité de ces documents, la préfète de la Gironde s'est fondée sur l'avis défavorable rendu le 17 décembre 2021 par la cellule fraude de la direction zonale de la police aux frontières (DZPAF) de D. Cet avis relève, s'agissant du jugement supplétif, que ce jugement " n'est pas un document sécurisé, imprimé numériquement sur un support papier ordinaire. Les tampons présentent bien de l'encre déportée et sont cohérents. Mention de la transcription dans les registres est bien présente, validée par tampon encreur ". Il n'est ainsi pas fait état d'une quelconque fraude s'agissant de ce document. Ainsi, alors même que la DZPAF a émis un avis défavorable concernant l'acte de naissance produit par M. B, qui ne constitue que la transcription du jugement supplétif, le requérant justifie de son état civil. En outre, M. B produit un passeport dont l'authenticité n'est pas remise en cause, le rapport se contentant d'indiquer qu'il s'agit d'une obtention indue, et une carte d'identité consulaire, qui confirme son identité. Dans ces conditions, la préfète de la Gironde ne pouvait, sans commettre d'erreur d'appréciation, rejeter la demande de titre de séjour de M. B, présentée sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au motif qu'il ne justifiait pas de son état civil.

6. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B, qui est né le 12 mai 2002, a été confié entre ses 16 ans et sa majorité à l'aide sociale à l'enfance en qualité de mineur non accompagné, par une ordonnance de placement provisoire du procureur de la République près le tribunal de grande instance de Rodez du 25 octobre 2019 puis par jugement de placement du tribunal pour enfants de D du 28 octobre 2019 et enfin par arrêt de la cour d'appel de D du 29 octobre 2019, qui l'ont confié au département de la Gironde. Il a alors été pris en charge par le service MNA Hauts de Garonne de l'institut Don Bosco. Il a demandé, le 21 juin 2021, soit dans l'année qui a suivi son dix-huitième anniversaire, un titre de séjour temporaire sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 précité. La structure d'accueil l'ayant pris en charge a attesté, dans une note de situation rédigée le 29 septembre 2020, de son attitude respectueuse envers les professionnels, que, curieux et volontaire, il n'hésite pas " à solliciter les différents intervenants pour mieux comprendre le système français et s'intégrer dans notre société. En l'espace de quelques mois, il a acquis de bonnes connaissances de la société française et de son organisation. Aly B est un jeune homme soucieux des règles et des lois () ". M. B justifie, par ailleurs, de l'obtention d'un titre professionnel en qualité de " couvreur-zingueur " le 2 novembre 2020, et a poursuivi une formation du 5 juillet 2021, soit à la date du dépôt de sa demande, au 17 juin 2022 afin de parfaire ses compétences, dans le cadre d'un contrat de professionnalisation. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant, qui est entré en France à l'âge de 16 ans et y séjourne depuis lors, aurait maintenu des relations avec son pays d'origine. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être accueilli.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il y ait lieu d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté attaqué doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard aux motifs d'annulation de l'arrêté attaqué et au fait que le titre prévu par l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est délivré dans l'année qui suit le dix-huitième anniversaire de l'intéressé, l'exécution du présent jugement implique, sous réserve d'un changement dans la situation de fait ou de droit de M. B, que la préfète de la Gironde lui délivre un titre de séjour adapté à sa situation. Par suite, il y a lieu, sur le fondement des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre à la préfète de la Gironde de délivrer au requérant ce titre de séjour, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés à l'instance :

9. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Autef, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à cette dernière de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 13 juillet 2022 par lequel la préfète de la Gironde a refusé à M. B la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai est annulé.

Article 2: Il est enjoint à la préfète de la Gironde de délivrer à M. B un titre de séjour dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3: L'État versera la somme de 1 200 euros à Me Autef, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Autef renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à la préfète de la Gironde et à Me Aurélie Autef.

Délibéré après l'audience du 19 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Philippe Delvolvé, président,

Mme Mariane Champenois, première conseillère,

Mme C de Gélas, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 janvier 2023.

La rapporteure,

M. CHAMPENOIS

Le président,

Ph. DELVOLVÉLa greffière,

A. JAMEAU

La République mande et ordonne à la préfète de la Gironde en ce qui la concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent arrêt.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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