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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2206532

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2206532

mercredi 15 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2206532
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJU-6 semaines
Avocat requérantAYMARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée le 12 décembre 2022 sous le n°2206532, M. B A, représenté par Me Aymard, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 novembre 2022 par lequel la préfète de la Gironde a rejeté sa demande d'admission au séjour au titre de l'asile ou de la protection subsidiaire, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai et l'a interdit de retour pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

4°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Il soutient que :

L'obligation de quitter le territoire :

- est entachée d'incompétence, faute pour le signataire de justifier d'une délégation de signature régulière ;

- porte une atteinte à l'intérêt supérieur de son enfant en méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

L'interdiction de retour :

- doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire ;

- elle est manifestement disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 février 2023, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête en soutenant que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

II. Par une requête, enregistrée le 12 décembre 2022, sous le n°2206533, Mme E A, représentée par Me Aymard, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 novembre 2022 par lequel la préfète de la Gironde a rejeté sa demande d'admission au séjour au titre de l'asile ou de la protection subsidiaire, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office à l'expiration de ce délai et l'a interdite de retour pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

4°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Elle soutient que :

L'obligation de quitter le territoire :

- est entachée d'incompétence, faute pour le signataire de justifier d'une délégation de signature régulière ;

- porte une atteinte à l'intérêt supérieur de son enfant en méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

L'interdiction de retour :

- doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire ;

- elle est manifestement disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 février 2023, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête en soutenant que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme F pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience :

- le rapport de Mme F ;

- et les observations de Me Aymard, représentant M. et Mme A, qui reprend et développe les conclusions et moyens des requêtes.

Le préfet de la Gironde n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme A, ressortissants albanais nés respectivement le 12 février 1985 et le 21 janvier 1987 à Podgorie, demandent au tribunal d'annuler les arrêtés du 10 novembre 2022 par lesquels la préfète de la Gironde a rejeté leur demande d'admission au séjour au titre de l'asile ou de la protection subsidiaire, les a obligés à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel ils pourront être reconduits d'office à l'expiration de ce délai et les a interdits de retour pour une durée d'un an.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2206532 et n° 2206533 présentées respectivement pour M. et Mme A concernent la situation d'un couple marié et présentent à juger des questions semblables. Elles ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un seul jugement.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle :

3. Il y a lieu d'admettre provisoirement M. et Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application des dispositions de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les obligations de quitter le territoire :

4. En premier lieu, il ressort de la consultation du site internet de la préfecture de la Gironde, librement accessible, que Mme C D, cheffe du bureau de l'asile et du guichet unique, signataire de l'arrêté attaqué, disposait par arrêté du 5 octobre 2022, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs n° 33-2022-196 de la préfecture, d'une délégation de signature de la préfète de la Gironde à l'effet de signer " toutes décisions () relevant de l'autorité préfectorale pris[es] en application des livres IV, V, VI et VII (partie législative et réglementaire) du CESEDA ", au nombre desquelles figurent les décisions attaqués. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des décisions attaquées doit être écarté comme manquant en fait.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

6. Les requérants font valoir que leur enfant né le 23 avril 2017 souffre d'un asthme sévère, nécessitant que lui soient prescrits plusieurs médicaments (ventoline, solupred, seretide, singulair et aerius) qui ne seraient pas disponibles en Albanie. Cependant, d'une part, les deux comptes rendus d'hospitalisation datés des 19 mai et 24 août 2022 au centre hospitalier universitaire de Bordeaux n'indiquent pas que l'enfant souffrirait d'un asthme sévère, mais d'un asthme viro-induit allergique partiellement contrôlé. D'autre part, la seule attestation d'un pharmacien de Korçë datée du 6 décembre 2022 indiquant que ces médicaments ne se trouvent pas dans les pharmacies du district de Korçë, et celle, non datée, et dont l'auteur n'est pas identifié, émanant du centre de soins de santé Vreshtas indiquant que " les médicaments utilisés en France ne se trouvent pas en Albanie, le traitement qui se fait ici à l'hôpital pour enfants est sans résultats. L'enfant a créé une résistance aux médicaments " ne permet pas d'établir qu'un tel traitement, global et complet, adapté à l'état de l'enfant, ne serait pas disponible dans le pays d'origine des requérants. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'Albanie ne possèderait pas un système hospitalier spécialisé et adapté aux pathologies liées à l'asthme de l'enfant, l'enfant de M. et Mme A ayant déjà été d'ailleurs hospitalisée à plusieurs reprises en Albanie. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations citées au point précédent ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

7. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. /()/ ". Aux termes de l'article 612-8 du même code : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français./Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français./()/ " Aux termes de l'article L. 612-10 : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français./Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. "

8. Si, ainsi qu'il a été exposé au point 6, à ce jour, et en l'état du dossier, il n'est pas établi qu'un traitement approprié à l'état de santé de l'enfant malade des requérants ne serait pas disponible dans leur pays d'origine, néanmoins, dans les circonstances particulières de l'espèce, eu égard au caractère évolutif de la pathologie de l'enfant, la situation des requérants doit être regardée comme relevant de circonstances humanitaires. Ainsi, les décisions portant interdiction de retour sont, dans leur principe, entachées d'erreur d'appréciation. Ainsi, sans qu'il soit besoin d'examiner le moyen tiré de l'exception d'illégalité, elles doivent être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Le présent jugement, qui annule les seules interdictions de retour, et rejette les conclusions à fin d'annulation dirigées contre les obligations de quitter le territoire, n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, leurs conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

10. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. et Mme A sont admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les décisions d'interdiction de retour prononcées à l'encontre de M. et Mme A contenues dans les arrêtés du 10 novembre 2022 sont annulées.

Article 3: Le surplus des conclusions des requêtes de M. et Mme A est rejetée.

Article 4: Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Mme E A, à Me Aymard et au préfet de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 février 2023.

La magistrate désignée,

M. FLa greffière,

S. CASTAIN

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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