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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2206712

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2206712

mercredi 14 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2206712
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSELAS CAZAMAJOUR ET URBANLAW

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 21 décembre 2022, le 22 novembre 2023 et le 19 janvier 2024, ce dernier n'ayant pas été communiqué, l'association Amis, propriétaires et locataires de Lacanau-Océan, représentée par Me Gauci, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 30 juin 2022 par lequel le maire de la commune de Lacanau a accordé un permis de construire à la société SDD, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Lacanau la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le dossier de demande de permis de construire est incomplet ;

- les prescriptions assortissant l'arrêté sont illégales dès lors qu'elles nécessitent la présentation d'un nouveau projet ;

- le projet méconnaît l'article UB 1 du règlement de la zone UB du plan local d'urbanisme de Lacanau ;

- il méconnaît l'article UB 4 du règlement de la zone UB du plan local d'urbanisme de Lacanau ;

- il méconnaît l'article UB 6 du règlement de la zone UB du plan local d'urbanisme de Lacanau ;

- il méconnaît l'article UB 7 du règlement de la zone UB du plan local d'urbanisme de Lacanau ;

- il méconnaît l'article UB 11 du règlement de la zone UB du plan local d'urbanisme de Lacanau ;

- il méconnaît l'article UB 13 du règlement de la zone UB du plan local d'urbanisme de Lacanau.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 octobre 2023, la commune de Lacanau, représentée par la SELARL Urbanlaw, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 500 euros soit mise à la charge de l'association requérante au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable à défaut d'intérêt pour agir ;

- aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 janvier 2024, la société SDD, représentée par Me David, conclut au rejet de la requête ou, à défaut, à l'application des dispositions de l'article L. 600-5-1 du code de l'urbanisme et, en tout état de cause, à ce que la somme de 5 000 euros soit mise à la charge de l'association requérante au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable à défaut d'intérêt pour agir ;

- aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une lettre du 25 janvier 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le tribunal est susceptible, au titre de l'article L. 600-5-1 du code de l'urbanisme, de surseoir à statuer sur les conclusions de la requête, dans l'attente de l'intervention d'une éventuelle mesure de régularisation susceptible de remédier à l'illégalité entachant le permis de construire en litige tirée de la méconnaissance de l'article UB 11 du règlement de la zone UB du plan local d'urbanisme de Lacanau.

Des observations présentées par la commune de Lacanau ont été enregistrées le 26 janvier 2024.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- l'ordonnance n° 2300625 du 1er mars 2023 par laquelle la juge des référés du tribunal administratif de Bordeaux a suspendu l'exécution de l'arrêté du 30 juin 2022.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Frézet,

- les conclusions de M. Josserand, rapporteur public,

- les observations de Me Gauci, représentant l'association requérante,

- les observations de Me Mocaer, représentant la commune de Lacanau,

- et les observations de Me David, représentant la SCI SDD.

Considérant ce qui suit :

1. Le 9 décembre 2021, la société SDD a déposé une demande de permis de construire un complexe regroupant un bâtiment de logements, un restaurant et une salle polyvalente, sur un terrain situé 11 avenue de l'Europe, à Lacanau. Par un arrêté du 30 juin 2022, le maire de la commune de Lacanau a fait droit à cette demande et délivré le permis de construire sollicité, sous réserve du respect de certaines prescriptions. Par un courrier du 25 août 2022, notifié le lendemain, l'association Amis, propriétaires et locataires de Lacanau-Océan ont exercé un recours gracieux à l'encontre de cet arrêté, qui a fait l'objet d'une décision implicite de rejet. Par la présente requête, l'association requérante demande l'annulation de ces deux décisions.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article L. 600-1-2 du code de l'urbanisme : " Une personne autre que l'Etat, les collectivités territoriales ou leurs groupements ou une association n'est recevable à former un recours pour excès de pouvoir contre une décision relative à l'occupation ou à l'utilisation du sol régie par le présent code que si la construction, l'aménagement ou le projet autorisé sont de nature à affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance du bien qu'elle détient ou occupe régulièrement ou pour lequel elle bénéficie d'une promesse de vente, de bail, ou d'un contrat préliminaire mentionné à l'article L. 261-15 du code de la construction et de l'habitation. / Le présent article n'est pas applicable aux décisions contestées par le pétitionnaire ".

3. Il ressort des pièces du dossier, et en particulier des statuts de l'association requérante, que cette dernière a pour objet social de défendre l'image, l'environnement et le cadre de vie de Lacanau-Océan. Eu égard à ses caractéristiques, consistant notamment en la construction d'un bâtiment collectif et au réaménagement d'un bâtiment existant sur une surface de plancher de 775 m², le projet litigieux, situé au centre-ville de Lacanau-Océan, est susceptible d'avoir une influence significative sur le cadre de vie des habitants de ce secteur. Ainsi, l'association requérante justifie d'un intérêt à solliciter l'annulation du permis de construire en litige, et la fin de non-recevoir opposée par la commune et la société pétitionnaire doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article UB 11 du règlement de la zone UB du plan local d'urbanisme de Lacanau relatives aux constructions neuves : " () / II.b / Conditions Générales : / () L'autorisation de construire peut être refusée ou n'être accordée que sous réserve de l'observation de prescriptions spéciales si les constructions par leur situation, leur architecture, leurs dimensions ou l'aspect extérieur des bâtiments ou ouvrages à édifier ou à modifier, sont de nature à porter atteinte au caractère ou à l'intérêt des lieux avoisinants, aux sites, aux paysages naturels ou urbains, ainsi qu'à la conservation des perspectives monumentales. II-c/ Aspect : Façades : - Les façades doivent présenter un aspect et des matériaux en harmonie avec les constructions existantes afin de ne pas dénaturer le paysage urbain ou naturel. () Les menuiseries des ouvertures (fenêtres, portes) doivent s'inscrire dans un schéma de cohérence. Unicité de style et de coloris. () Charpente-Toiture : - Les toitures-terrasses sont admises, sauf si le volume projeté ne s'insère pas dans la continuité de construction d'intérêt patrimonial protégées. () Clôtures : Rappel : les clôtures sur espaces publics et les clôtures séparatives sont soumises à déclaration. Clôtures sur espace public : () - La hauteur est limitée à 1,50 m au total () ".

5. Il résulte de ces dispositions que si la construction projetée porte atteinte au caractère ou à l'intérêt des lieux avoisinants, aux sites, aux paysages naturels ou urbains, ainsi qu'à la conservation des perspectives monumentales, l'autorité administrative compétente doit refuser de délivrer l'autorisation d'urbanisme sollicitée ou l'assortir de prescriptions spéciales. Pour rechercher l'existence d'une atteinte à un paysage naturel ou urbain de nature à fonder le refus d'une autorisation d'urbanisme ou les prescriptions spéciales accompagnant sa délivrance, il lui appartient d'apprécier, dans un premier temps, la qualité du site naturel ou urbain sur lequel la construction est projetée et d'évaluer, dans un second temps, l'impact que cette construction, compte tenu de sa nature et de ses effets, pourrait avoir sur le site.

6. Il ressort des pièces du dossier que le terrain d'assiette du projet se situe en zone UB que le règlement du plan local d'urbanisme décrit comme correspondant " à la zone centrale de la partie agglomérée de Lacanau Océan qui comprend les activités du centre de cette agglomération et son front de mer Nord ". Si ce terrain côtoie la zone UE, affectée principalement aux équipements publics, aux services, aux commerces et d'une manière générale aux destinations ayant vocation à recevoir du public, et que des constructions aux gabarits volumineux se situent à proximité, l'îlot auquel il appartient se trouve dans un secteur globalement homogène composé principalement de maisons, toutes de ton clair, surmontées d'une toiture à deux pans, et possédant des détails architecturaux typiques du style arcachonnais Ce secteur comporte également des bâtiments d'intérêt architectural ou urbain protégé, dont l'un vient jouxter la parcelle cadastrée section BE n° 77 tandis qu'un autre se situe sur l'une des deux parcelles formant le terrain d'assiette. Or, la construction projetée, en R+2, est particulièrement massive, s'étendant sur l'ensemble de la parcelle, et vient côtoyer le bâtiment protégé. Ce gabarit crée une rupture d'harmonisation qui est accentué par le revêtement choisi en briques rouges de l'immeuble, les menuiseries de teintes grises ou noires et les toitures terrasses et coursives qui couvrent la majorité de surface, sans lien avec les constructions avoisinantes. L'architecte des bâtiments de France a d'ailleurs émis un avis défavorable au projet le 25 mars 2022, estimant qu'il était de nature à altérer la qualité du site inscrit de la commune, en raison de ses caractéristiques qui ne respectent pas la typologie de l'architecture traditionnelle existante. Dans ces conditions, et malgré les prescriptions qui assortissent l'arrêté litigieux, l'association requérante est fondée à soutenir que le projet méconnaît l'article UB 11 du règlement de la zone UB du plan local d'urbanisme de Lacanau.

7. Pour application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, en l'état du dossier, aucun autre moyen n'est susceptible d'entraîner l'annulation de la décision attaquée.

Sur l'application des articles L. 600-5 et L. 600-5-1 du code de l'urbanisme :

8. Aux termes de l'article L. 600-5 du code de l'urbanisme : " Sans préjudice de la mise en œuvre de l'article L. 600-5-1, le juge administratif qui, saisi de conclusions dirigées contre un permis de construire, de démolir ou d'aménager ou contre une décision de non-opposition à déclaration préalable, estime, après avoir constaté que les autres moyens ne sont pas fondés, qu'un vice n'affectant qu'une partie du projet peut être régularisé, limite à cette partie la portée de l'annulation qu'il prononce et, le cas échéant, fixe le délai dans lequel le titulaire de l'autorisation pourra en demander la régularisation, même après l'achèvement des travaux. Le refus par le juge de faire droit à une demande d'annulation partielle est motivé. ". Aux termes de l'article L. 600-5-1 du même code : " Sans préjudice de la mise en œuvre de l'article L. 600-5, le juge administratif qui, saisi de conclusions dirigées contre un permis de construire, de démolir ou d'aménager ou contre une décision de non-opposition à déclaration préalable estime, après avoir constaté que les autres moyens ne sont pas fondés, qu'un vice entraînant l'illégalité de cet acte est susceptible d'être régularisé, sursoit à statuer, après avoir invité les parties à présenter leurs observations, jusqu'à l'expiration du délai qu'il fixe pour cette régularisation, même après l'achèvement des travaux. Si une mesure de régularisation est notifiée dans ce délai au juge, celui-ci statue après avoir invité les parties à présenter leurs observations. Le refus par le juge de faire droit à une demande de sursis à statuer est motivé. ".

9. Il résulte de ces dispositions, éclairées par les travaux parlementaires, que lorsque le ou les vices affectant la légalité de l'autorisation d'urbanisme dont l'annulation est demandée, sont susceptibles d'être régularisés, le juge doit surseoir à statuer sur les conclusions dont il est saisi contre cette autorisation. Il invite au préalable les parties à présenter leurs observations sur la possibilité de régulariser le ou les vices affectant la légalité de l'autorisation d'urbanisme. Le juge n'est toutefois pas tenu de surseoir à statuer, d'une part, si les conditions de l'article L. 600-5 du code de l'urbanisme sont réunies et qu'il fait le choix d'y recourir, d'autre part, si le bénéficiaire de l'autorisation lui a indiqué qu'il ne souhaitait pas bénéficier d'une mesure de régularisation. Un vice entachant le bien-fondé de l'autorisation d'urbanisme est susceptible d'être régularisé, même si cette régularisation implique de revoir l'économie générale du projet en cause, dès lors que les règles d'urbanisme en vigueur à la date à laquelle le juge statue permettent une mesure de régularisation qui n'implique pas d'apporter à ce projet un bouleversement tel qu'il en changerait la nature même.

10. Le projet présenté au maire de Lacanau porte sur la réalisation d'un complexe regroupant un bâtiment de logements, un restaurant et une salle polyvalente présentant une singularité architecturale dont il vient d'être jugé qu'elle n'était pas compatible avec les lieux avoisinants. La régularisation d'un tel vice imposerait, outre une réduction conséquente de sa volumétrie, la suppression des nombreuses toitures terrasses et coursives, ainsi qu'une modification complète de sa ligne architecturale et de son revêtement. Par suite, le projet n'étant pas susceptible d'être régularisé, il n'y a pas lieu de faire application des articles L. 600-5 ou L. 600-5-1 du code de l'urbanisme.

11. Il résulte de tout ce qui précède que l'association amis, propriétaires et locataires de Lacanau-océan est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 30 juin 2022 et de la décision implicite de rejet de son recours gracieux.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'association amis, propriétaires et locataires de Lacanau-océan, qui n'est pas la partie perdante à l'instance, une quelconque somme au titre des frais exposés par la commune de Lacanau et la société SDD et non compris dans les dépens. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la seule commune de Lacanau une somme de 1 500 euros à verser à l'association amis, propriétaires et locataires de Lacanau-océan au titre de ces mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 30 juin 2022 par lequel le maire de Lacanau a délivré à la société SDD un permis de construire et la décision par laquelle il a rejeté le recours gracieux formé à son encontre par l'association amis, propriétaires et locataires de Lacanau-océan sont annulés.

Article 2 : La commune de Lacanau versera à l'association amis, propriétaires et locataires de Lacanau-océan une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à l'association amis, propriétaires et locataires de Lacanau-océan, à la commune de Lacanau et à la société SDD.

Délibéré après l'audience du 31 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Cabanne, présidente,

M. Pinturault, premier conseiller,

M. Frézet, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 février 2024.

Le rapporteur,

C. FREZET

La présidente,

C. CABANNELa greffière,

M.-A. PRADAL

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne et à tous huissiers à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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