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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2300127

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2300127

mardi 21 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2300127
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation5ème Chambre
Avocat requérantMEAUDE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 janvier 2023, M. C A, représenté par Me Meaude, avocate, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 novembre 2022 par lequel la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre à la préfète de la Gironde, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " ou " salarié " dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois et de lui remettre dans cette attente un récépissé l'autorisant à travailler ;

3°) d'ordonner la suppression des informations relatives le concernant dans le système de traitement automatisé de données à caractère personnel dénommé " gestion de l'éloignement " ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

Sur la décision portant refus de séjour :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la consultation du fichier de traitement des antécédents judiciaires par les services de la préfecture a méconnu les dispositions de l'article L. 114-6 du code de la sécurité intérieure et de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- le caractère frauduleux des documents d'état civil produits à l'appui de sa demande de titre de séjour n'est nullement établi par la préfète de la Gironde ; ces documents font foi ;

- la préfète a commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision porte une atteinte disproportionnée aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est dépourvue de base légale à raison de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

- cette décision est dépourvue de base légale à raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 février 2023, la préfète de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens invoqués n'est fondé.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 20 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La première conseillère faisant fonction de présidente a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Ballanger, rapporteure,

- et les observations de Me Meaude, représentant M. A, présent à l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant malien, né le 15 juin 2002, est entré irrégulièrement en France en novembre 2018 selon ses déclarations. Par une ordonnance de placement provisoire du 15 juillet 2019 du procureur de la République de Rodez, une ordonnance aux fins de placement provisoire du tribunal pour enfants de B du 22 juillet 2019 puis un jugement du 21 janvier 2020 du tribunal des enfants de B, M. A a été placé auprès de l'aide sociale à l'enfance de la Gironde jusqu'à sa majorité, puis a bénéficié d'un contrat jeune majeur. Le 15 juin 2021, M. A a sollicité son admission au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 14 novembre 2022, la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ".

3. Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française ". Aux termes de l'article R.431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : 1° Les documents justifiants de son état civil ; 2° Les documents justifiants de sa nationalité () La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents () ".

4. Il résulte de ces dispositions qu'en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger et pour écarter la présomption d'authenticité dont bénéficie un tel acte, l'autorité administrative procède aux vérifications utiles ou y fait procéder auprès de l'autorité étrangère compétente. L'article 47 du code civil pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays. Il incombe donc à l'administration de renverser cette présomption en apportant la preuve du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question. En revanche, l'administration française n'est pas tenue de solliciter nécessairement et systématiquement les autorités d'un autre État afin d'établir qu'un acte d'état civil présenté comme émanant de cet État est dépourvu d'authenticité, en particulier lorsque l'acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont dispose l'administration française sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié.

5. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

6. D'une part, pour établir sa naissance le 15 juin 2022 et son état de minorité lors de sa prise en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance, M. A a produit au soutien de sa demande de titre de séjour un jugement supplétif du tribunal civil de Kayes n°2021 du 7 juillet 2021, un acte de naissance de la République du Mali n° 207 du 14 juillet 2021, un extrait d'acte de naissance et une carte d'identité consulaire. Pour contester l'authenticité de ces documents, la préfète de la Gironde s'est fondée sur l'avis défavorable rendu, après étude des documents, par les analystes en fraude documentaire de la direction zonale de la police aux frontières (DZPAF) de B du 22 mars 2022. Aux termes de leur rapport, produit en défense, les services de la DZPAF concluent que l'acte de naissance comporte plusieurs anomalies telles que l'absence du nom de l'imprimeur, l'absence du numéro en rouge placé normalement en haut de l'acte, une faute d'orthographe, un mode d'impression non conforme résultant de l'utilisation d'un toner au lieu de l'offset et une date de naissance inscrite en chiffres tandis que les textes législatifs prévoiraient qu'elle doit être écrite en toutes lettres. Toutefois, il est constant que ni la DZPAF ni la préfète ne contestent sérieusement l'authenticité du jugement supplétif produit par M. A, ni celle de la carte consulaire par laquelle les autorités consulaires n'ont pas remis en cause l'identité alléguée par le requérant. De plus, M. A a fait l'objet, avant son admission à l'aide sociale à l'enfance de Gironde, d'une évaluation de sa minorité par laquelle les services départementaux de l'Aveyron à Rodez l'ont estimé mineur sans requérir d'examen osseux, ni d'analyse documentaire complémentaire, en se fondant sur la cohérence de son discours, son apparence physique et son comportement. Par la suite M. A a été, en qualité de mineur, placé auprès des services de l'aide sociale à l'enfance de la Gironde par le Procureur de la République de Rodez puis le tribunal des enfants de B. Dès lors, les anomalies relevées par la préfète de la Gironde sur les documents présentés par M. A ne suffisent pas à renverser la présomption de validité de ces documents d'état civil. En conséquence, la préfète de la Gironde n'a pu légalement, pour le motif invoqué, refuser de lui délivrer un titre de séjour.

7. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. A a suivi une formation en alternance en restauration du 9 novembre 2020 au 25 juin 2021 au cours de laquelle il a travaillé en qualité d'apprenti auprès du restaurant " La piscine " située à Bègles. Son contrat d'apprentissage a été suivi de la conclusion d'un contrat à durée déterminée avec le même employeur le 1er septembre 2022, qui a été renouvelé. A ce titre, son employeur et maître d'apprentissage atteste que M. A lui donne pleine satisfaction dès lors, en particulier, qu'il se montre sérieux, curieux, ponctuel et précis et indique son souhait de l'embaucher en contrat à durée indéterminée en qualité de cuisinier. Sa structure d'accueil atteste également du sérieux et du caractère appliqué de M. A dans son apprentissage, de sa progression dans la gestion de son quotidien vers une plus grande autonomie et de son ancrage dans la société française au regard du réseau de social que l'intéressé s'est créé et de ses progrès en langue française. Tant la réussite de sa formation et de son apprentissage que les perspectives d'intégration professionnelle qui en résultent sont de nature à démontrer, non seulement le caractère réel et sérieux de la formation suivie, mais également la bonne insertion de M. A dans la société française. Dans ces conditions, et compte tenu de la formation professionnelle qualifiante qu'il suivait depuis au moins six mois à la date de sa demande de titre, l'intéressé remplit les conditions pour obtenir un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, la préfète de la Gironde a entaché sa décision d'un erreur manifeste d'appréciation.

8. Il résulte de ce qui précède que, pour ce seul motif, M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 14 novembre 2022 par laquelle la préfète de la Gironde a refusé de lui délivrer un titre de séjour. Par suite, les décisions du même jour par lesquelles la préfète de la Gironde lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai, doivent être annulées par voie de conséquence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. En premier lieu, eu égard aux motifs d'annulation de l'arrêté attaqué et au fait que le titre prévu par l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est délivré dans l'année qui suit le dix-huitième anniversaire de l'intéressé, l'exécution du présent jugement implique, sous réserve d'un changement dans la situation de fait ou de droit de M. A, que le préfet de la Gironde lui délivre un titre de séjour mention " vie privée et familiale ". Par suite, il y a lieu, sur le fondement des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de la Gironde de délivrer au requérant ce titre de séjour, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

10. En second lieu, aux termes de l'article R. 142-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le ministre chargé de l'immigration est autorisé à mettre en œuvre sur le fondement du 2° de l'article L. 142-1, un traitement automatisé de données à caractère personnel dénommé " Application de gestion des dossiers des ressortissants étrangers en France " (AGDREF2), ayant pour finalités de garantir le droit au séjour des ressortissants étrangers en situation régulière et de lutter contre l'entrée et le séjour irréguliers en France des ressortissants étrangers () ". Aux termes de l'article R. 142-21 de ce code : " Tout dossier qui n'a fait l'objet d'aucune mise à jour dans un délai de cinq ans à compter de l'enregistrement des premières données qu'il contient est effacé () Les mises à jour mentionnées au présent article s'entendent de celles qui sont consécutives à une demande de l'intéressé ou à une modification significative de sa situation () Les données relatives à l'éloignement sont, en cas de délivrance d'une carte de séjour, effacées sans délai dès la délivrance de la carte de séjour. ". Aux termes de l'article R. 142-24 du même code : " Les droits d'information, d'accès, de rectification et à la limitation des données s'exercent dans les conditions prévues respectivement aux articles 13, 15, 16 et 18 du règlement (UE) 2016/679 du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l'égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, et abrogeant la directive 95/46/CE : / () 2° S'agissant des mesures d'éloignement, auprès du préfet en charge de la gestion du dossier d'éloignement. ".

11. Il résulte des dispositions précitées qu'en cas de délivrance d'une carte de séjour, telle qu'elle est ordonnée au point 9, les données relatives à l'éloignement d'un étranger sont effacées sans délai du système de traitement automatisé de données à caractère personnel dénommé " Application de gestion des dossiers des ressortissants étrangers en France ". Il appartient toutefois à M. A, s'il souhaite s'assurer que les données relatives à la mesure d'éloignement dont il a fait l'objet ont bien été effacées consécutivement à la délivrance de son titre de séjour, de saisir le préfet de la Gironde d'une demande tendant à la consultation voire à la rectification des informations le concernant contenues dans cette base de données. Par suite, les conclusions en injonction présentées à ce titre ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

12. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, qui est la partie perdante dans la présente instance, le versement à son conseil, Me Meaude, de la somme de 1 200 euros, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 14 novembre 2022, par lequel la préfète de la Gironde a refusé de délivrer à M. A un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Gironde de délivrer à M. A un titre de séjour " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer dans l'attente un récépissé l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros à Me Meaude, avocate de M. A, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, au préfet de la Gironde et à Me Meaude.

Délibéré après l'audience du 7 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Molina-Andréo, première conseillère faisant fonction de présidente,

Mme de Gélas, première conseillère,

Mme Ballanger, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 mars 2023.

La rapporteure,

M. D

La première conseillère, faisant fonction de présidente,

B. MOLINA-ANDRÉOLa greffière,

C. SCHIANO

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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