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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2300307

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2300307

lundi 23 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2300307
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement 72 heures
Avocat requérantSELARL CONQUAND-VALAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en production de pièces enregistrés les 19 et 23 janvier 2023, M. B D, représenté par Me Valay, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 novembre 2022 par lequel le préfet de la Vienne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et l'a interdit de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- eu égard aux conditions de notification de l'arrêté attaqué, la requête n'est pas tardive ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire :

* est insuffisamment motivée et révèle un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

* est entachée d'erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation ;

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire procède d'une inexacte application de l'article L. 612-2 du CESEDA ;

- l'interdiction de retour procède d'une inexacte application de l'article L. 612-6 du CESEDA tant dans son principe que dans sa durée ;

- la décision fixant le pays de renvoi est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 janvier 2023, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la requête est irrecevable comme tardive et non fondée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Willem, premier conseiller, en application des dispositions de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Valay, représentant M. D qui reprend et développe les conclusions et moyens de la requête ;

- les observations de M. D, assisté de Mme C A, interprète, qui explique sa situation en faisant notamment valoir ses craintes en cas de retour en Afghanistan.

En l'absence du préfet de la Vienne ou de son représentant, l'instruction a été close après ces observations.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant afghan né le 1er février 1996, est entré en France irrégulièrement en aout 2019 selon ses déclarations en vue d'y déposer une demande d'asile. Sa demande, présentée le 21 janvier 2020, a été rejetée par décision de l'OFPRA en date du 28 décembre 2020, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 18 octobre 2022. Le 8 novembre 2022, M. D a été interpellé par les services de police pour des faits de vol. Par arrêté du même jour, le préfet de la Vienne a pris à son encontre un arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation du pays de renvoi et interdiction de retour sur le territoire pendant une durée de deux ans. M. D demande au tribunal d'annuler pour excès de pouvoir cet arrêté du 8 novembre 2022.

Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. En application de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de

M. D, de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la recevabilité de la requête :

3. Aux termes de l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne dont les droits et libertés reconnus dans la présente Convention ont été violés, a droit à l'octroi d'un recours effectif devant une instance nationale () ". Il appartient ainsi à l'administration, sous le contrôle du juge administratif, d'assurer l'effectivité de l'ensemble des garanties en matière de droit au recours, en particulier lorsque l'étranger fait l'objet d'une mesure privative de liberté.

4. Aux termes de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas assortie d'un délai de départ volontaire, le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quarante-huit heures suivant la notification de la mesure ". Aux termes de l'article R. 776-2 du code de justice administrative : " II. - Conformément aux dispositions de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la notification par voie administrative d'une obligation de quitter sans délai le territoire français fait courir un délai de quarante-huit heures pour contester cette obligation et les décisions relatives au séjour, à la suppression du délai de départ volontaire, au pays de renvoi et à l'interdiction de retour ou à l'interdiction de circulation notifiées simultanément. ". Aux termes de l'article R. 421-5 du même code : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision. ".

5. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté contesté du 8 novembre 2022 par lequel le préfet de la Vienne a fait obligation à M. D de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, a été notifié par voie administrative à l'intéressé le 9 novembre 2022 à 10h25 durant sa garde à vue. Il ressort du formulaire de notification de cet arrêté, certes signé par l'intéressé, que les voies et délais de recours qui y étaient mentionnés n'ont pas fait l'objet d'une traduction par un interprète, alors qu'il n'est pas contesté que M. D ne maitrise pas suffisamment la langue française. Si le préfet fait valoir que M. D a refusé la présence d'un interprète, il ressort des pièces versées au dossier que ce refus a été opposé le 8 novembre 2022, soit au début de sa garde à vue et antérieurement à la notification de l'arrêté en litige le lendemain au cours de laquelle il n'apparait pas que le recours à un interprète lui a été proposé. Il n'est par ailleurs pas justifié d'une notification ultérieure de l'arrêté dans une langue raisonnablement comprise par le requérant. Dans ces conditions, en l'absence d'indication appropriée sur les modalités de dépôt d'un recours, M. D est fondé à soutenir qu'il a été privé des garanties destinées à assurer l'effectivité du droit au recours au sens des stipulations précitées de l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le délai de recours contentieux de 48 heures n'a pas commencé à courir à la date du 9 novembre 2022 et la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions en litige :

6. En premier lieu, l'arrêté contesté comporte, pour chacune des décisions qu'il contient, l'énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles ces décisions sont fondées. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

7. En second lieu, ni la motivation de l'arrêté contesté ni aucune autre pièce du dossier ne permettent de considérer que le préfet de la Vienne, qui n'était pas tenu de détailler de façon exhaustive la situation personnelle du requérant, n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de M. D.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

8. Aux termes de l'article L. 611-1 du CESEDA : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants :

1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité () ; 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié () a été définitivement refusé à l'étranger () ; 5° Le comportement de l'étranger () constitue une menace pour l'ordre public () ".

9. En se fondant sur les dispositions précitées pour prononcer une obligation de quitter le territoire français à l'encontre de M. D et en estimant que ce dernier ne justifiait d'aucune insertion particulière en France, le préfet de la Vienne n'a commis ni erreur de droit ni erreur d'appréciation. Il ne ressort pas davantage des pièces du dossier que cette décision procède d'une erreur manifeste dans l'appréciation de la situation du requérant.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

10. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public () ; 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

11. D'une part, il ne ressort pas des termes de l'arrêté contesté que le préfet se soit fondé sur l'existence d'une menace pour l'ordre public, au demeurant caractérisée, pour refuser à M. D l'octroi d'un délai de départ volontaire. D'autre part, et en tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que le préfet a pu à bon droit estimer qu'il existait un risque que M. D se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire au regard de son intention déclarée de ne pas s'y conformer et de l'absence de garanties de représentation suffisantes. Par suite, ce dernier motif justifiant à lui-seul légalement le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, le préfet n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

12. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour.

Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ". Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

13. Il ressort des pièces du dossier que la présence en France de M. D, qui ne justifie précisément d'aucune circonstance humanitaire au sens des dispositions précitées, est récente et qu'il est entré et s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français. Par ailleurs, il ne justifie pas de liens d'une intensité particulière avec la France et s'est fait interpellé pour des faits de conduite de vol. Dans ces conditions, en fixant au regard de ces éléments à deux ans, la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de M. D, qui n'est pas la durée maximale, et alors même qu'il n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement, la préfète de la Gironde n'a entaché sa décision ni d'erreur de droit ni d'erreur d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

14. Aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Selon les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

15. M. D invoque les risques de persécution qu'il encourt en cas de retour en Afghanistan compte tenu notamment de la prise de pouvoir des talibans le 15 août 2021. Or, il ressort des sources publiques disponibles et notamment du rapport du Bureau européen d'appui en matière d'asile (BEAA) sur la situation sécuritaire en Afghanistan publié en novembre 2021, que, depuis le 16 août 2021, la victoire militaire des forces talibanes conjuguée à la désagrégation des autorités gouvernementales et de l'armée nationale afghane et au retrait des forces armées étrangères a entraîné une désorganisation générale du pays. A cet égard, compte tenu de la présence d'éléments plus ou moins incontrôlés, y compris parmi les différents groupes taliban locaux, et du niveau élevé de violence, d'insécurité et d'arbitraire de la part des autorités de fait, M. D justifie qu'il existe des motifs sérieux et avérés de croire qu'il serait exposé en cas de retour dans son pays d'origine à un risque réel et personnel de subir des traitements inhumains ou dégradants. Dans ces conditions, il est fondé à soutenir que la décision fixant son pays de destination méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit et doit, par suite, être annulée.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. D est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 8 novembre 2022 en tant qu'il fixe l'Afghanistan à destination duquel il pourra être reconduit d'office.

Sur les frais liés au litige :

17. L'Etat ne pouvant être regardé comme la partie qui perd pour l'essentiel, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. B D est provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 8 novembre 2022 du préfet de la Vienne pris à l'encontre de M. D est annulé en tant qu'il fixe l'Afghanistan comme pays de renvoi.

Article 3 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet de la Vienne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 janvier 2023.

Le magistrat désigné,

E. WILLEM La greffière,

H. MALO

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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