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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2302500

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2302500

mardi 23 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2302500
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationEloignement 72 heures
Avocat requérantCUISINIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 mai 2023, M. B D, représenté par Me Cuisinier, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 10 mai 2023 par lequel le préfet de la Gironde lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans ;

3°) d'annuler l'arrêté du 10 mai 2023 par lequel le préfet de la Gironde l'a assigné à résidence dans le département de la Gironde pour une durée de quarante-cinq jours en vue de son éloignement effectif du territoire au plus tard dans ce délai ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur les moyens soulevés à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il n'est pas établi que le signataire de la décision attaquée dispose d'une délégation de signature régulière ;

- la décision est insuffisamment motivée, ce qui révèle un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle méconnait les stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

Sur les moyens soulevés à l'encontre de la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'erreur d'appréciation ;

Sur les moyens soulevés à l'encontre de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale dès lors qu'elle est fondée sur les décisions portant obligation de quitter le territoire et refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, qui sont elles-mêmes illégales ;

- elle est insuffisamment motivée, ce qui révèle un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur les moyens soulevés à l'encontre de la décision portant assignation à résidence :

- il n'est pas établi que le signataire de la décision attaquée dispose d'une délégation de signature régulière ;

- elle est insuffisamment motivée, ce qui révèle un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle méconnait l'article R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle fait état de son lieu de domiciliation et non de résidence ;

- elle méconnait les stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 mai 2023, le préfet de de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

La présidente du tribunal a désigné Mme Denys, conseillère, en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 16 mai 2023 à 9h00, Mme A :

- a présenté son rapport ;

- a entendu les observations de Me Cuisinier, représentant M. D, qui confirme les écritures présentées, et ajoute, en outre, que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnait l'article 9 du code civil ;

- a constaté que le préfet de la Gironde n'était ni présent, ni représenté ;

- et a prononcé la clôture de l'instruction.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant tunisien né le 16 janvier 1992, a été interpellé le 9 mai 2023 pour des faits de violences conjugales. Par un arrêté du 10 mai 2023, le préfet de la Gironde lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans. Par un arrêté du même jour, la même autorité a assigné à résidence l'intéressé. M. D demande l'annulation de ces arrêtés du 10 mai 2023.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ( ) ".

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. D, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, par un arrêté du 31 mars 2023, publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Gironde a donné délégation à Mme F, directrice adjointe de la direction des migrations et de l'intégration, à l'effet de signer notamment toutes décisions prises en application des dispositions législatives et réglementaires des livres II, IV, V, VI, VII et VIII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, parmi lesquelles figurent la décision contestée, en cas d'absence ou d'empêchement de M. E, directeur des migrations et de l'intégration. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. E n'aurait pas été absent ou empêché le jour de la signature de l'arrêté attaqué. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.

5. En deuxième lieu, la décision attaquée comporte les considérations utiles de droit et de fait sur lesquelles le préfet de la Gironde s'est fondé pour faire obligation de quitter le territoire français à M. D. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de cette décision doit être écarté.

6. En troisième lieu, il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que le préfet de la Gironde, qui fait état de la situation familiale et professionnelle de l'intéressé, a procédé à l'examen réel et sérieux de la situation de M. D. Par suite, le moyen tiré du défaut d'un tel examen doit être écarté.

7. En quatrième lieu, en présumant que l'interpellation de M. D pour des faits de violences conjugales par les services de police de Bordeaux le 9 mai 2023 est à l'origine d'un changement de sa situation familiale, le préfet de la Gironde n'a pas méconnu les dispositions de l'article 9 du code civil qui garantissent à chacun le droit au respect de sa vie privée.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Il ressort des pièces du dossier que M. D est en concubinage avec Mme C, ressortissante de nationalité française et mère de deux enfants, chez laquelle il réside. Toutefois, il ressort des mêmes pièces que l'intéressé est sans charge de famille en France et a été interpellé le 9 mai 2023 pour des faits de violences conjugales. Par ailleurs, l'intéressé dispose d'attaches familiales et personnelles en Tunisie, pays dans lequel il a vécu jusqu'à ses 26 ans et dans lequel se trouvent sa mère ainsi que ses deux sœurs. Dans ces conditions, M. D n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Gironde aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels la décision a été prise. Par suite, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

10. En sixième et dernier lieu, le moyen tiré de la méconnaissance du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 n'est pas assorti des précisions permettant d'en apprécier le bien-fondé.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

11. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. (). ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet () ".

12. Il ressort des pièces du dossier que M. D, qui est entré irrégulièrement en France, n'a entrepris aucune démarche tendant à régulariser sa situation et a déclaré, lors de son audition le 10 mai 2023, qu'il s'opposerait à l'exécution d'une éventuelle mesure d'éloignement prise à son encontre. Dans ces conditions, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que le préfet de la Gironde a pu, estimant qu'il existait un risque que l'intéressé se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à son encontre, décider de refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire à M. D.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

14. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que la décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

15. Il ne ressort pas des termes de la décision attaquée que sa motivation atteste de la prise en compte, par le préfet de la Gironde, de la durée de présence en France de M. D. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que cette décision est insuffisamment motivée.

16. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens présentés à cette fin, la décision attaquée doit être annulée.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

17. En premier lieu, par un arrêté du 31 mars 2023, publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Gironde a donné délégation à Mme F, directrice adjointe de la direction des migrations et de l'intégration, à l'effet de signer notamment toutes décisions prises en application des dispositions législatives et réglementaires des livres II, IV, V, VI, VII et VIII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, parmi lesquelles figurent la décision contestée, en cas d'absence ou d'empêchement de M. E, directeur des migrations et de l'intégration. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. E n'aurait pas été absent ou empêché le jour de la signature de l'arrêté attaqué. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.

18. En deuxième lieu, la décision attaquée comporte les considérations utiles de droit et de fait sur lesquelles le préfet de la Gironde s'est fondé pour assigner à résidence M. D. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de cette décision doit être écarté.

19. En troisième lieu, il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que le préfet de la Gironde a procédé à l'examen réel et sérieux de la situation de M. D. En particulier, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressé, qui a indiqué lors de son audition par les services de police le 10 mai 2023 ne pas être en possession de document d'identité, ait remis son passeport à l'autorité préfectorale. Par suite, le moyen tiré du défaut d'un tel examen doit être écarté.

20. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". Aux termes de l'article L. 732-3 du même code : " L'assignation à résidence prévue à l'article L. 731-1 ne peut excéder une durée de quarante-cinq jours. / Elle est renouvelable une fois dans la même limite de durée. ". Aux termes de l'article R. 733-1 de ce code : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure : / 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ; / 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; / 3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside. ".

21. Il ressort des pièces du dossier, et notamment de l'attestation établie par la fille de la concubine de M. D, que l'intéressé réside chez Mme C, dans un logement situé à Bordeaux. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'il ne réside pas dans ce logement, dont l'adresse est mentionnée dans la décision attaquée, qui constituerait uniquement son lieu de domiciliation. Dès lors, le moyen tiré de ce que le préfet de la Gironde aurait méconnu l'article R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en se méprenant sur le lieu de résidence de M. D, doit être écarté.

22. En cinquième et dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 9, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

23. L'exécution du présent jugement ne requiert pas que le préfet de la Gironde prenne une mesure dans un sens déterminé ou prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction. Dans ces conditions, les conclusions aux fins d'injonction présentées par M. D doivent être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

24. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions combinées des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle, à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 10 mai 2023, en tant qu'il porte interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans, est annulé.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, au préfet de la Gironde et à Me Cuisinier.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 23 mai 2023.

La magistrate désignée,

A. A La greffière,

H. MALO

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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