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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2303523

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2303523

vendredi 28 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2303523
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantLANNE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 juillet 2023, le préfet de la Gironde demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, l'expulsion de Mmes I B et A H du dispositif d'hébergement d'urgence des demandeurs d'asile, dans un délai de huit jours ;

2°) d'autoriser le recours à la force publique pour procéder à l'évacuation forcée des lieux passé ce délai de huit jours ;

3°) de l'autoriser à donner toute instruction utile au Diaconat de Bordeaux, gestionnaire du Centre d'Accueil des Demandeurs d'Asile (CADA) afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de Mmes B et H, à défaut pour celles-ci de les avoir emportés.

Le préfet de la Gironde soutient que :

- le juge administratif est compétent pour ordonner l'expulsion de Mmes B et Termanni, en application de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) ;

- les délais et la procédure prévus par les articles L. 552-12 et L. 552-13 de ce code ont été respectés ;

- le département dispose de 1 877 places d'hébergement occupées par des demandeurs d'asile, et 2 835 demandeurs d'asile sont recensés comme n'étant pas hébergés par le dispositif d'accueil au 20 juin 2023 ; le maintien de Mmes B et H dans le dispositif compromet le bon fonctionnement de ce service public, si bien que la condition d'urgence est remplie ;

- Mmes B et H ont obtenu la protection subsidiaire, et elles ont fait l'objet d'une proposition d'hébergement au centre provisoire d'hébergement d'Agen ; l'ayant refusé au motif d'un trop grand éloignement de Bordeaux, elles ont méconnu gravement les obligations découlant du contrat de séjour qu'elles ont conclu le 6 mars 2020 et le règlement du lieu d'hébergement si bien que leur expulsion ne fait l'objet d'aucune contestation sérieuse.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juillet 2023, Mme I B et Mme A H concluent :

1°) à leur admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) au rejet de la requête du préfet de la Gironde ;

3°) à ce que soit mise à la charge de l'Etat le versement à leur conseil de la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Mmes B et H soutiennent que :

- l'article L. 552-15 du CESEDA ne leur est pas applicable dès lors qu'elles ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire, qu'elles n'ont pas eu un comportement violent et ne se sont pas rendues coupables de manquements graves au règlement du lieu d'hébergement ;

- le préfet de la Gironde ne faisant valoir aucune information précise quant au nombre de demandes d'hébergement recensées dans le département et à l'évolution prévisible des besoins d'accueil, les conditions d'urgence et d'utilité ne sont pas remplies ;

- aucune date de sortie ne leur a été communiquée, en méconnaissance de l'article R. 552-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) ;

- aucune mise en demeure ne leur a été adressée, en méconnaissance de l'article L. 552-15 du CESEDA ;

- compte tenu de leur situation personnelle et celle des enfants de Mme H, la demande d'expulsion se heurte à une contestation sérieuse et ne présente pas un caractère d'utilité.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Vu la décision du 4 janvier 2023 par laquelle la présidente du tribunal a désigné M. D pour exercer les fonctions de juge des référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Gioffré, greffière d'audience, le 21 juillet 2023 à 10h, M. D a lu son rapport et entendu :

- les observations de Mme C, représentant la préfète de la Gironde, qui reprend ses écritures sans soulever de nouveau moyen ;

- les observations de Me Lanne, représentant Mmes B et H, qui reprend ses écritures sans soulever de nouveau moyen.

La clôture de l'instruction a été reportée au 24 juillet 2023 à 12h, en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A H, née le 1er janvier 1988, sa mère, Mme I B, née le 5 juin 1952, et ses deux enfants Mme G F née le 1er mars 2008, et M. E F né le 1er novembre 1999, ressortissants syriens, ont été accueillis à compter du 5 mars 2020 au centre d'accueil des demandeurs d'asile (CADA) géré par l'association Diaconat de Bordeaux pendant l'instruction de leur demande d'asile. Ils ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire le 11 mai 2021. Au motif qu'ils ont refusé le 13 janvier 2023 une proposition d'orientation vers un centre provisoire d'hébergement à Agen, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a décidé de la fin de leur accueil à compter du 16 février 2023. Le préfet de la Gironde les a mis en demeure de quitter les lieux par lettre du 2 mai 2023. Celui-ci demande au juge des référés d'ordonner leur expulsion.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Compte tenu de l'urgence, il y a lieu d'admettre provisoirement Mmes B et H au bénéfice de l'aide juridictionnelle, en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

3. D'une part, aux termes de l'article L. 551-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) : " Les conditions dans lesquelles les personnes s'étant vu reconnaître la qualité de réfugié ou accorder le bénéfice de la protection subsidiaire et les personnes ayant fait l'objet d'une décision de rejet définitive peuvent être, à titre exceptionnel et temporaire, maintenues dans un lieu d'hébergement mentionné à l'article L. 552-1, sont déterminées par décret en Conseil d'Etat ". L'article L. 552-2 de ce code dispose que : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile (). Et son article L. 552-14 que : " Les décisions de sortie d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile sont prises par l'Office français de l'immigration et de l'intégration, après consultation du directeur du lieu d'hébergement, sur la base du schéma national d'accueil des demandeurs d'asile et, le cas échéant, du schéma régional prévus à l'article L. 551-2 et en tenant compte de la situation du demandeur ". Aux termes de l'article R. 552-13 de ce code : " La personne hébergée peut solliciter son maintien dans le lieu d'hébergement au-delà de la date de décision de sortie du lieu d'hébergement prise par l'Office français de l'immigration et de l'intégration en application des articles L. 551-11 ou L. 551-13, dans les conditions suivantes : / 1° Lorsqu'elle s'est vue reconnaitre la qualité de réfugié ou accorder le bénéfice de la protection subsidiaire, elle peut demander à être maintenue dans le lieu d'hébergement jusqu'à ce qu'une solution d'hébergement ou de logement soit trouvée, dans la limite d'une durée de trois mois à compter de la date de la fin de prise en charge ; durant cette période, elle prépare les modalités de sa sortie avec le gestionnaire du lieu qui prend toutes mesures utiles pour lui faciliter l'accès à ses droits, au service intégré d'accueil et d'orientation, ainsi qu'à une offre d'hébergement ou de logement adaptée ; cette période peut être prolongée pour une durée maximale de trois mois supplémentaires avec l'accord de l'office ; () ". L'article R. 551-15 dispose que : " Pour l'application du premier alinéa de l'article L. 552-15, si une personne se maintient dans le lieu d'hébergement après la date mentionnée à l'article R. 552-12 ou, le cas échéant, après l'expiration du délai prévu à l'article R. 552-13, le préfet du département dans lequel se situe ce lieu d'hébergement ou le gestionnaire du lieu d'hébergement met en demeure cette personne de quitter les lieux dans les cas suivants : / () 2° La personne bénéficie d'un titre de séjour en France et a refusé une ou plusieurs offres de logement ou d'hébergement qui lui ont été faites en vue de libérer le lieu d'hébergement occupé. () ". Enfin, aux termes de l'article L. 552-15 du CESEDA : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative " ;

5. Il résulte des dispositions citées aux points précédents que le préfet ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut saisir le juge des référés du tribunal administratif d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile de toute personne commettant des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement, y compris celles qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Néanmoins, il résulte également de ces dispositions qu'un tel manquement grave au règlement du lieu d'hébergement ne saurait résulter, pour ces dernières, de la seule fin du bénéfice des conditions matérielles d'accueil et de leur droit à l'hébergement à l'expiration des délais prévus aux articles R. 552-12 et R. 552-13 du CESEDA. Le juge des référés du tribunal administratif fait droit à la demande d'expulsion dès lors que celle-ci ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

6. En l'espèce, le règlement du Diaconat de Bordeaux prévoit que la présence des demandeurs d'asile au sein du CADA est provisoire, est définie dans le contrat de séjour signé à l'arrivée et est strictement limitée à la durée de l'instruction de la demande d'asile. Il précise également que ce contrat ne confère aucun droit au maintien dans les lieux au-delà de la date de fin de prise en charge notifiée par le responsable du centre ou des délais de maintien dans le CADA à titre temporaire. L'article 2 du contrat de séjour stipule que Mmes B et H s'engagent à prendre toutes dispositions pour quitter le CADA au plus tard trois mois à compter de la notification d'octroi du statut de réfugié ou de la protection subsidiaire prise par l'OFPRA ou la CNDA, le manquement à cet engagement obligeant à quitter le centre sans délai. Le 4. du chapitre consacré à la fin de la prise en charge ajoute qu'un éventuel refus d'une proposition de logement ou d'hébergement, même si celle-ci n'est pas conforme aux souhaits de la personne hébergée, met fin à son délai de maintien exceptionnel dans les lieux et l'oblige à quitter immédiatement le CADA du Diaconat de Bordeaux. Toutefois, la seule proposition d'hébergement faite à Mme B et H, plus de dix-huit mois après l'octroi de la protection subsidiaire et leur acceptation de principe d'un transfert dans un centre provisoire d'hébergement doit les conduire à Agen. Or, il résulte de l'instruction que Mme H bénéficie depuis août 2020 d'un suivi psychologique et psychiatrique dans le cadre d'un trouble traumatique complexe avec une anxiété importante, au centre hospitalier Charles Perrens de Bordeaux, que celle-ci a également entamé, avec ses enfants, un travail de reconstruction à la maison des jeunes et de la culture de Mérignac, dont la directrice atteste que les liens qu'ils y ont tissés sont essentiels à leur bien-être et à leur développement personnel. Le principal du collège Aliénor d'Aquitaine, où sont scolarisés les enfants, recommandant également que l'accompagnement se poursuive au sein de l'établissement. Dans ces conditions, et quand bien même un accompagnement leur serait également proposé au centre provisoire d'hébergement d'Agen, en refusant cette proposition, Mmes B et H ne peuvent être regardées comme ayant commis un manquement grave au règlement du lieu d'hébergement.

7. Il en résulte que la mesure sollicitée se heurte à une contestation sérieuse, et que la demande présentée par le préfet de la Gironde sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative doit être rejetée.

Sur les conclusions relatives aux frais de l'instance :

8. Mmes B et H étant admises provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle, leur avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve de l'admission définitive des défenderesses à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Lanne de la somme de 800 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme B et H par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à ces dernières.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme B et Mme H sont admises provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête du préfet de la Gironde est rejetée.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de Mmes B et H à l'aide juridictionnelle, l'Etat versera à Me Lanne, leur avocat, une somme de 800 euros en application des dispositions du 2ème alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mmes B et H par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à ces dernières.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur, à Mme I B, à Mme A H et à Me Pierre Lanne.

Copie en sera adressée au préfet de la Gironde.

Fait à Bordeaux, le 28 juillet 2023.

Le juge des référés, La greffière,

J. DC. GIOFFRE

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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