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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2306803

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2306803

lundi 29 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2306803
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU-1ère chambre
Avocat requérantLANNE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête enregistrée le 11 décembre 2023 sous le numéro 2306803, Mme E B, représentée par Me Lanne, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 novembre 2023 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite à l'expiration de ce délai et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire pendant une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer un récépissé dans cette attente ;

4°) à titre subsidiaire, de suspendre la mesure d'éloignement jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour nationale du droit d'asile ;

5°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de prendre sans délai toute mesure propre à mettre fin au signalement la concernant dans le système d'information Schengen ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

- l'autorité signataire est incompétente en l'absence de production d'une délégation précise et régulièrement publiée.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire et le pays de destination :

- les décisions méconnaissent les stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

II. Par une requête enregistrée le 11 décembre 2023 sous le numéro 2306804, M. A B, représenté par Me Lanne, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 novembre 2023 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit à l'expiration de ce délai et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire pendant une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer un récépissé dans cette attente ;

4°) à titre subsidiaire, de suspendre la mesure d'éloignement jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour nationale du droit d'asile ;

5°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de prendre sans délai toute mesure propre à mettre fin au signalement la concernant dans le système d'information Schengen ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

- l'autorité signataire est incompétente en l'absence de production d'une délégation précise et régulièrement publiée.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire et le pays de destination :

- les décisions méconnaissent les stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 décembre 2023, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive n° 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Zuccarello pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Zuccarello, présidente-rapporteure,

- et les observations de Me Lanne, représentant M. et Mme B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E B et M. A B, conjoints de nationalité albanaise, nés respectivement le 5 février 1995 et le 3 juin 1993, déclarent être entrés en France le 24 août 2022. Les intéressés ont sollicité le bénéfice de l'asile en septembre 2022, lesquelles demandes ont été rejetées par des décisions du 7 septembre 2023 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) qui a statué en procédure accélérée sur le fondement de l'article L. 531-24 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par deux arrêtés du 15 novembre 2023, le préfet de la Gironde leur a refusé l'admission au séjour, leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel ils pourront être reconduits à l'expiration de ce délai et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire pendant une durée d'un an.

2. Par les présentes requêtes, qu'il y a lieu de joindre pour statuer par un seul jugement, M. et Mme B demandent l'annulation des arrêtés du 15 novembre 2023 en tant, chacun, qu'ils les concernent.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ".

4. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur les requêtes de M. et Mme B, de prononcer leur admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les arrêtés dans leur ensemble :

5. Il ressort de la consultation du site internet de la préfecture de la Gironde, librement accessible, que le préfet de la Gironde, par un arrêté du 31 août 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spéciaux n°33-2023-164, a donné délégation à Mme C F, cheffe du bureau de l'asile et du guichet unique, signataire de l'arrêté en litige, à l'effet de signer, "toutes décisions () relevant de l'autorité préfectorale pris[es] en application des livres IV, V, VI et VII (partie législative et réglementaire) du CESEDA", au nombre desquelles figurent les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des arrêtés contestés doit être écarté.

En ce qui concerne les obligations de quitter le territoire et le pays de destination :

6. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

7. D'une part, les requérants ne peuvent utilement se prévaloir de ces dispositions à l'encontre de la décision les obligeant à quitter le territoire français, lesquelles n'ont ni pour objet ni pour effet de déterminer le pays à destination duquel ils pourront être renvoyés. Ce moyen doit être écarté comme inopérant à l'encontre de la mesure d'éloignement.

8. D'autre part, les requérants soutiennent qu'ils seraient soumis à des menaces de mort dans leur pays d'origine du fait d'un conflit d'ordre privé vieux de plusieurs années. Il ressort toutefois des pièces du dossier que les demandes d'asile déposées par les époux B ont fait l'objet de décisions de rejet par l'OFPRA, autorité compétente en la matière. En outre, les requérants ne font état devant la présente juridiction d'aucun élément susceptible de caractériser une menace réelle d'atteinte à leur vie ou à leur personne et qui n'aurait pas été examiné par l'autorité compétente. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

En ce qui concerne les interdictions de retour :

9. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ". En outre, l'article 11 de la directive n° 2008/115 du 16 décembre 2008 dispose que : " Les États membres peuvent s'abstenir d'imposer, peuvent lever ou peuvent suspendre une interdiction d'entrée, dans des cas particuliers, pour des raisons humanitaires ".

10. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient au préfet, s'il entend assortir sa décision portant obligation de quitter le territoire dans un délai déterminé, d'une interdiction de retour sur le territoire, dont la durée ne peut dépasser deux ans, de prendre en considération les quatre critères énumérés par l'article précité que sont la durée de présence sur territoire de l'intéressé, la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et les circonstances, le cas échéant, qu'il ait fait l'objet d'une ou plusieurs précédentes mesures d'éloignement et que sa présence constitue une menace pour l'ordre public.

11. Les époux B font valoir que leurs démarches tendant à l'obtention de l'asile en France caractériseraient une circonstance humanitaire faisant obstacle à l'édiction d'une interdiction de retour à leur encontre. Il résulte de ce qui a été dit au point 8 que les intéressés n'établissent pas la réalité des risques qu'ils disent courir en cas de retour dans leur pays d'origine. La circonstance que les époux B ne constituent pas de menace à l'ordre public et n'ont pas fait l'objet de précédentes mesures d'éloignement ne s'oppose pas à l'édiction des interdictions de retour litigieuses. En effet, le préfet pouvait légalement fonder cette décision sur les seuls motifs de leur présence récente en France et du défaut de caractérisation de la nature et de l'ancienneté de leurs liens avec le territoire, lesquels motifs ne sont pas utilement contestés par les requérants. Par suite, le préfet de la Gironde n'a pas commis d'erreur d'appréciation en édictant, à l'encontre des époux B, une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. et Mme B à fin d'annulation des arrêtés les concernant respectivement doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins de sursis à exécution des mesures d'éloignement :

13. Aux termes des dispositions de l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions prévues à la présente section, demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci. ". Aux termes des dispositions de l'article L. 752-11 du même code : " Le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné, saisi en application des articles L. 752-6 ou L. 752-7, fait droit à la demande de l'étranger lorsque celui-ci présente des éléments sérieux de nature à justifier, au titre de sa demande d'asile, son maintien sur le territoire durant l'examen de son recours par la Cour nationale du droit d'asile ".

14. En l'état du dossier, M. et Mme B ne produisent aucun élément justifiant que les mesures d'éloignement prises à leur encontre soient suspendues jusqu'à ce qu'il soit statué sur leurs recours formés devant la Cour nationale du droit d'asile. Par suite, leurs conclusions aux fins de suspension de l'exécution des mesures d'éloignement doivent être rejetées.

Sur les autres conclusions de la requête :

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation des arrêtés du 15 novembre 2023 doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction ainsi que celles tendant à l'application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent également être rejetées.

D E C I D E:

Article 1er : M. et Mme B sont admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. et Mme B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Me Lanne, à Mme E B, M. A B et au préfet de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 janvier 2024.

La magistrate désignée,

F. ZUCCARELLOLa greffière,

M. D

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Nos 2306803, 2306804

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