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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2402314

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2402314

jeudi 18 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2402314
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantFOUCARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 avril 2024, complétée par des pièces enregistrées le 16 avril 2024, le préfet de la Gironde demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner l'expulsion de M. D E et de Mme C B, ainsi que de leurs quatre enfants, du logement qu'ils occupent de manière irrégulière ;

2°) d'autoriser le recours à la force publique pour procéder à l'évacuation forcée des lieux passé un délai de trois mois suivant l'ordonnance à intervenir ;

3°) de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au centre d'accueil, d'information et d'orientation aux fins de vider les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques des actuels occupants, à défaut pour ces derniers de les avoir emportés.

Il soutient que :

- le juge administratif est compétent, en vertu de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour connaître d'une demande d'injonction d'expulsion des lieux d'hébergement pour demandeurs d'asile irrégulièrement occupés ;

- la requête est recevable, en vertu de l'article L. 552-15 du même code, dès lors qu'il appartient à l'autorité préfectorale de prendre les mesures nécessaires pour faire libérer sous la contrainte les lieux d'accueil pour demandeurs d'asile quand ils sont occupés sans titre ;

- de nationalité malienne et guinéenne, M. E et Mme B ont été accueillis dans un hébergement d'urgence pour demandeurs d'asile le temps de l'instruction de leur demande d'asile ; la fille du couple, F E, ayant obtenu le bénéfice de la protection internationale par une décision de l'OFPRA du 5 janvier 2022, M. E et Mme B ont bénéficié chacun d'une carte de résident valable dix ans ; ils ont refusé de manière illégitime une proposition d'orientation vers un logement social et se sont maintenus dans l'hébergement pour demandeurs d'asile qui leur avait été alloué, en dépit d'une mise en demeure de quitter les lieux notifiée le 2 février 2024 ;

- la libération des lieux par M. E et Mme B répond à une urgence dès lors qu'ils s'y sont maintenus pendant plus de six mois après l'obtention, par leur fille, de la protection internationale et que cela compromet le fonctionnement normal du dispositif d'accueil des demandeurs d'asile ; les pouvoirs publics disposent, dans le département de la Gironde, de 1 151 places en centre d'accueil pour demandeurs d'asile et de 781 places d'hébergement d'urgence pour demandeurs d'asile, alors qu'au 1er mars 2024, 3996 demandeurs d'asile sont recensés comme non hébergés dans ces dispositifs, dont 21 familles avec enfants mineurs, 5 couples sans enfants et 33 personnes isolées considérées comme vulnérables ; en l'absence de droit au maintien des intéressés dans l'hébergement qu'ils occupent, la mesure sollicitée ne se heurte à aucune contestation sérieuse ;

- le refus illégitime de M. E et Mme B d'accepter la proposition de logement qui leur a été faite constitue un manquement grave au règlement du lieu d'hébergement au sens de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 avril 2024, complété par des pièces enregistrées le 16 avril 2024, M. D E et Mme C B, représentés par Me Foucard, concluent au rejet de la requête et demandent au juge des référés, à titre subsidiaire et reconventionnel, de leur accorder un délai de douze mois pour quitter les lieux et, en tout état de cause, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros, à verser à Me Foucard, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils font valoir que :

- la requête est irrecevable eu égard à l'absence de décision notifiée dans les formes régulières et à l'absence d'un accompagnement personnalisé prévu par l'article L. 345-2-3 du code de l'action sociale et des familles ;

- il existe une contestation sérieuse dès lors que, contrairement à ce que prétend l'administration, ils n'ont pas refusé la proposition de logement qui leur a été faite ; ils ont simplement demandé à bénéficier d'un temps de réflexion, ainsi que le leur permet l'article R. 441-10 du code de la construction et de l'habitation ;

- la requête ne répond pas aux conditions d'urgence et d'utilité ; ils ont des enfants en bas âge.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Katz, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, le 16 avril 2024 à 14h00, en présence de Mme Gioffré, greffière :

- le rapport de M. Katz, juge des référés ;

- les observations de Mme A, représentant le préfet de la Gironde, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens ;

- et les observations de Me Foucard, représentant M. E et de Mme B, qui conclut aux mêmes fins que ses écritures.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ". Aux termes de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ".

2. Il résulte de ces dispositions que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'une personne commettant des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement, le juge des référés du tribunal administratif y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

Sur la fin de non-recevoir opposée à la requête du préfet :

3. M. E et Mme B ne peuvent utilement se prévaloir des dispositions du code de l'action sociale et des familles pour faire échec à la demande du préfet de la Gironde fondée sur les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, la fin de non-recevoir opposée à la requête doit être rejetée.

Sur la demande d'expulsion présentée par le préfet :

4. M. E, ressortissant malien, et Mme B, ressortissante guinéenne, ont été admis avec leurs quatre enfants au sein d'un hébergement pour demandeurs d'asile. Leur fille, F E, ayant obtenu le bénéfice de la protection internationale par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 5 janvier 2022, M. E et Mme B ont bénéficié, chacun, d'une carte de résident valable dix ans. Ils se sont maintenus dans l'hébergement pour demandeurs d'asile qui leur avait été attribué, en dépit d'une mise en demeure de quitter les lieux, notifiée le 2 février 2024, qui leur a été adressé par le préfet de la Gironde à la suite d'un refus de proposition d'orientation vers un logement social.

5. Il résulte de l'instruction, notamment des courriels versés aux débats par le préfet de la Gironde, que M. E et Mme B, dont le droit au maintien dans le lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile qu'ils occupent a expiré le 31 décembre 2023, ont refusé une proposition de logement social, dont il n'est pas établi qu'à la date à laquelle cette proposition leur a été faite, ce logement n'était pas adapté à leur situation familiale en termes de superficie, de loyer et du taux d'effort mensuel. Si les intéressés font valoir qu'ils n'ont pas véritablement refusé cette proposition, mais qu'ils souhaitaient plutôt y réfléchir, ils n'établissent pas avoir accepté cette proposition ni l'avoir refusée de manière légitime. A cet égard, ils ne peuvent utilement se prévaloir des dispositions de l'article R. 441-10 du code de la construction et de l'habitation pour faire échec aux dispositions relatives à la gestion des hébergements réservés aux demandeurs d'asile. M. E et Mme B ont ainsi commis un manquement grave au règlement de fonctionnement du centre d'hébergement pour demandeurs d'asile qui les accueille. Par suite, ils entrent dans le champ d'application des dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La mesure d'expulsion sollicitée par le préfet ne se heurte donc, à l'égard du droit d'asile, à aucune contestation sérieuse.

6. Il résulte de l'instruction que, dans le département de la Gironde, les pouvoirs publics disposent de 1 151 places en centre d'accueil pour demandeurs d'asile et de 781 places d'hébergement d'urgence pour demandeurs d'asile, alors qu'au 1er mars 2024, 3996 demandeurs d'asile sont recensés comme non hébergés dans ces dispositifs, dont 21 familles avec enfants mineurs, 5 couples sans enfants et 33 personnes isolées considérées comme vulnérables. Si M. E et Mme B font valoir qu'ils ont des enfants en bas âge, cette circonstance ne remet pas en cause les caractères d'urgence et d'utilité attachés à la nécessité de libérer l'hébergement pour demandeurs d'asile qu'ils occupent, compte tenu des besoins d'accueil des demandeurs d'asile dans le département de la Gironde, de la situation de tension que connaît ce dispositif et de la nécessité de préserver la continuité du service public de l'accueil des demandeurs d'asile.

7. Il résulte de tout ce qui précède que le préfet de la Gironde est fondé à demander à ce que le juge des référés ordonne l'expulsion de M. E et Mme B et de leurs enfants de l'hébergement pour demandeurs d'asile qu'ils occupent et ce, avec le concours de la force publique si les lieux ne sont pas libérés dans un délai de trois mois suivant la notification de la présente ordonnance, ainsi que le demande le préfet, avec autorisation de faire évacuer les biens meubles se trouvant éventuellement dans le logement aux frais et risques des intéressés.

Sur les conclusions reconventionnelles présentées par M. E et Mme B :

8. Pour les raisons tenant à l'urgence, qui ont été énoncées au point 6, les conclusions reconventionnelles de M. E et de Mme B tendant à ce qu'un délai de douze mois leur soit accordé pour quitter les lieux doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

9. Les conclusions tendant à ce que Me Foucard perçoive de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante, une somme au titre des frais liés au litige doivent être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : Il est enjoint à M. E et Mme B de quitter l'hébergement d'urgence qu'ils occupent avec leurs enfants. A défaut d'exécution de cette injonction dans un délai de trois mois, le préfet de la Gironde pourra recourir à la force publique pour y faire procéder et faire vider les lieux de tous biens meubles aux frais et risques de M. E et Mme B.

Article 2 : Le surplus des conclusions présentées par M. E et Mme B est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée au préfet de la Gironde, à M. D E, à Mme C B et à Me Foucard.

Fait à Bordeaux, le 18 avril 2024.

Le juge des référés,

D. Katz

La greffière,

C. Gioffré La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance

Pour expédition conforme,

La greffière, 3

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