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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2402378

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2402378

vendredi 19 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2402378
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationEloignement 72 heures
Avocat requérantSEIGNALET MAUHOURAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 7 et 9 avril 2024 sous le n° 2402378, M. B A, représenté par Me Seignalet Mauhourat, avocat, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 avril 2024 par lequel le préfet du Tarn-et-Garonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé une interdiction de retour d'un an ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 5 avril 2024 par lequel le préfet de Lot-et-Garonne l'a assigné à résidence à Sainte-Livrade-sur-Lot, dans le département de Lot-et-Garonne ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 800 euros ainsi que les entiers dépens sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté du 5 avril 2024 du préfet de Tarn-et-Garonne dans son ensemble :

- l'arrêté est entaché d'une incompétence de l'auteur de l'acte.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que le risque de fuite n'est pas caractérisé, que son passeport a été conservé par la préfecture et qu'il produit une adresse effective au Mans et présente des garanties de représentation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision portant obligation de quitter le territoire étant illégale, par voie d'exception d'illégalité, la décision fixant le pays de renvoi l'est également.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour d'un an :

- la décision portant refus de délai de départ volontaire étant illégale, par voie d'exception d'illégalité, la décision fixant le pays de renvoi l'est également ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses liens avec la France dès lors qu'il possède une vie privée et familiale sur le territoire français et qu'il travaille depuis une durée de plus de cinq ans.

En ce qui concerne l'arrêté du 5 avril 2024 du préfet du Tarn-et-Garonne portant assignation à résidence à Sainte-Livrade-sur-Lot :

- cette décision porte atteinte à sa vie privée et familiale dès lors qu'elle l'empêche de voir sa compagne au Mans et d'assister au rendez-vous du 18 avril 2024 pour déposer son dossier de mariage à la mairie ;

- elle peut lui faire perdre son travail ;

- elle fait référence à une précédente obligation de quitter le territoire du 3 mars 2023 du préfet de l'Eure-et-Loir fondée sur une plainte de son ex-épouse de violence conjugale et classée sans suite depuis ; il a contesté cette décision devant le tribunal d'Orléans qui a par une décision du 15 mars 2024 donné acte de son désistement, faute d'avoir pu payer son avocate ;

- cette décision lui crée un réel préjudice alors qu'il est en France depuis six ans, est intégré dans la société française et travaille depuis toutes ses années, a refait sa vie avec une autre femme, de nationalité italienne, avec laquelle il vit depuis trois ans et projette de se marier.

Le préfet de Tarn-et-Garonne a produit des pièces en défense le 10 avril 2024.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 avril 2024, le préfet de Lot-et-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens invoqués par le requérant n'est fondé.

II. Par une ordonnance de renvoi n° 2402071 du 8 avril 2024, le magistrat désigné du tribunal administratif de Toulouse a transmis au tribunal administratif de Bordeaux le dossier de la requête de M. B A, enregistrée le 6 avril 2024 au greffe du tribunal administratif de Toulouse.

Par une requête enregistrée le 10 avril 2024, M. B A doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 avril 2024 par lequel le préfet du Tarn-et-Garonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé une interdiction de retour d'un an ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 5 avril 2024 par lequel le préfet de Lot-et-Garonne l'a assigné à résidence à Sainte-Livrade-sur-Lot, dans le département de Lot-et-Garonne.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté du 5 avril 2024 du préfet du Tarn-et-Garonne portant assignation à résidence à Sainte-Livrade sur Lot :

- cette décision porte atteinte à sa vie privée et familiale dès lors qu'elle l'empêche de voir sa compagne au Mans et d'assister au rendez-vous du 18 avril 2024 pour déposer son dossier de demande de mariage ;

- elle peut lui faire perdre son travail ;

- elle fait référence à une précédente obligation de quitter le territoire du 3 mars 2023 du préfet de l'Eure-et-Loir fondée sur une plainte de son ex-épouse de violence conjugale et classée sans suite depuis ; il a contesté cette décision devant le tribunal d'Orléans qui a par une décision du 15 mars 2024 donné acte de son désistement, faute d'avoir pu payer son avocate ;

- cette décision lui crée un réel préjudice alors qu'il est en France depuis six ans, est intégré dans la société française et travaille depuis toutes ses années, a refait sa vie avec une autre femme avec laquelle il vit depuis trois ans et il projette de se marier.

Le préfet de Tarn-et-Garonne a produit des pièces en défense le 11 avril 2024.

La requête a été transmise au préfet de Lot-et-Garonne qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Mounic, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue par l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 11 avril 2024 :

- le rapport de Mme Mounic, magistrate désignée ;

- les observations de Me Seignalet Mauhourat, représentant M. B A, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.

En l'absence des préfets du Tarn-et-Garonne et de Lot-et-Garonne ou de leurs représentants, l'instruction a été close après ces observations, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, né le 11 décembre 1990, de nationalité marocaine, est entré régulièrement sur le territoire français le 1er juillet 2018, muni d'un visa de court séjour de type C valable du 15 juin 2018 au 15 décembre 2018. Marié à une ressortissante italo-marocaine vivant en France, il a sollicité le 25 septembre 2019 la délivrance d'un titre de séjour en qualité de membre de famille d'un citoyen de l'Union européenne qui lui a été refusé par un arrêté du 3 mars 2023 du préfet d'Eure-et-Loir et assorti d'une obligation de quitter le territoire français. Par une requête, enregistrée le 4 mai 2023 auprès du tribunal administratif d'Orléans, M. A a contesté cet arrêté mais s'est ensuite désisté, ce dont a donné acte le tribunal dans sa décision du 15 mars 2024. M. A a été interpellé le 4 avril 2024 par les agents de la direction départementale de la police nationale de Tarn-et-Garonne pour infraction à la législation des étrangers et a fait l'objet d'un arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai et interdiction de retour pendant un an. Par un arrêté du même jour, le préfet de Lot-et-Garonne l'a assigné à résidence à Sainte-Livrade-sur-Lot, dans le département de Lot-et-Garonne, pour une durée de quarante-cinq jours. Par les présentes requêtes, M. A demande l'annulation de ces arrêtés.

Sur la jonction des requêtes :

2. Les requêtes susvisées n° 2402378 et n° 2402441, présentées pour M. A, concernent la situation d'un même étranger et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté du 5 avril 2024 du préfet du Tarn-et-Garonne portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de renvoi et prononçant une interdiction de retour d'un an

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire :

3. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1- Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2- Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et liberté d'autrui ". L'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité, l'intensité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

4. Il ressort des pièces du dossier, que M. A est entré régulièrement en France le 1er juillet 2018 muni d'un visa de court séjour valable jusqu'au 15 décembre 2018. Marié à l'époque avec une ressortissante italo-marocaine depuis le 21 septembre 2017, il a sollicité le 19 septembre 2019 un titre de séjour en tant que conjoint d'une ressortissante européenne auprès de la préfecture d'Eure-et-Loir qui ne lui a opposé un refus assorti d'une obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours, que le 3 mars 2023, soit plus de trois ans après sa demande, au motif qu'il a divorcé le 19 février 2020 et a fait l'objet d'un signalement au traitement des antécédents judiciaires (TAJ) pour des faits de viols et de violences conjugales n'ayant pas entraîné d'incapacité supérieure à huit jours, ces faits n'ayant toutefois pas fait l'objet de poursuites, comme le soutient le requérant sans être contesté en défense. Il ressort également des pièces du dossier, que M. A a contesté cet arrêté par une requête enregistrée le 4 mai 2023 auprès du tribunal administratif d'Orléans, mais s'est ensuite désisté, ce dont a donné acte le tribunal dans sa décision du 15 mars 2024. Or, M. A a bénéficié de récépissés régulièrement renouvelés entre sa demande de titre le 25 septembre 2019 et l'arrêté du 3 mars 2023 et contrairement à ce que soutient le préfet de Tarn-et-Garonne dans son arrêté, il n'a pas refusé d'exécuter l'obligation de quitter le territoire dès lors qu'il a déposé un recours qui a suspendu la décision attaquée. Il ne se maintient ainsi en situation irrégulière que depuis le 15 mars 2024, soit un peu plus de deux semaines à la date de la décision attaquée. En outre, il ressort des pièces du dossier, que M. A a travaillé de manière presque continue depuis 2021. Il fournit d'une part, deux contrats de travail à durée déterminée avec la société " Agro Services " pour les périodes du 3 janvier au 2 juillet 2021 et d'août à septembre 2022 en qualité d'ouvrier d'élevage, ainsi que les bulletins de salaire correspondants. D'autre part, il fournit des bulletins de paie de juillet à décembre 2021 pour des missions d'intérimaire en tant que cariste manutentionnaire ainsi que d'avril à août 2022, puis d'octobre 2022 à février 2023 ainsi que d'août 2023 à janvier 2024, fonctions pour lesquelles il a obtenu suite à formation professionnelle un titre professionnel de cariste d'entrepôt. Enfin, il fournit un contrat à durée indéterminée à temps plein, signé le 22 janvier 2024 avec la société SAS Transports Ferrar où il exerce les fonctions de chauffeur-livreur, ainsi que les bulletins de salaire de février et mars 2024. En outre, il soutient sans être valablement contesté par le préfet de Tarn-et-Garonne, être en couple depuis janvier 2021 avec une ressortissante italienne établie en France, qui produit une attestation en ce sens, et avec laquelle il a un projet de mariage, un rendez-vous de dépôt de dossier en mairie étant fixé le 18 avril. Il fournit différents documents établis à son adresse au Mans comme les bulletins de paie, une attestation d'assurance maladie et le bulletin n° 3 de son casier judiciaire. Par suite, au regard des circonstances particulières de ce dossier, en obligeant M. A à quitter le territoire français au motif qu'il n'a pas exécuté depuis quelques semaines seulement une précédente obligation de quitter le territoire, alors qu'il témoigne d'éléments d'intégration suffisamment nombreux et probants, le préfet de Tarn-et-Garonne, a porté à son droit au respect de la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée, eu regard aux motifs de la décision. Par suite, en l'obligeant à quitter le territoire, le préfet de Tarn-et-Garonne a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire et, par voie de conséquence, des décisions refusant le délai de départ volontaire, fixant le pays de renvoi et portant interdiction de retour sur le territoire pendant une durée d'un an ainsi que de l'arrêté du préfet de Lot-et-Garonne du 5 avril 2024 portant assignation à résidence à Sainte-Livrade-sur-Lot.

Sur les frais liés au litige :

6. Il y a lieu dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat la somme de 800 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1 : Les arrêtés du 5 avril 2024 des préfets de Tarn-et-Garonne et de Lot-et-Garonne sont annulés.

Article 2 : L'Etat versera à M. A la somme de 800 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet du Tarn-et-Garonne et au préfet de Lot-et-Garonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 avril 2024.

La magistrate désignée,

S. MOUNIC La greffière,

H. MALO

La République mande et ordonne au préfet de Lot-et-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Nos 2402378

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