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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2402573

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2402573

lundi 29 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2402573
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationEloignement 72 heures
Avocat requérantLANNE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 avril 2024, Mme E B, représentée par Me Lanne, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 29 mars 2024 par lequel le préfet de la Gironde a décidé de son transfert aux autorités allemandes, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de lui délivrer une attestation de demande d'asile ainsi qu'un formulaire de demande d'asile destiné à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans un délai de quinze jours à compter de la décision à intervenir ou, à défaut, de lui enjoindre de réexaminer sa situation dans le même délai ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- il n'est pas justifié que l'entretien individuel aurait été mené dans les conditions prévues par les stipulations de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 dit " C A " ;

- l'arrêté méconnaît les dispositions du 4 de l'article 23 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et le premier considérant du règlement (CE) n° 1560/2003 de la commission du 2 septembre 2003 modifié par le règlement d'exécution (UE) n°118/ 2014 de la commission du 30 janvier 2014 ;

- la procédure de détermination de l'État membre responsable a été menée en méconnaissance du principe de coopération loyale énoncé aux articles 4.3 et 13.2 du Traité sur l'Union européenne ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'en application des dispositions des articles 53-1 de la Constitution et 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 dit " C A " D aurait dû prendre en charge l'examen de sa demande d'asile compte-tenu de sa vulnérabilité.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 avril 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution du 4 octobre 1958 ;

- le Traité sur l'Union européenne (TUE) ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 dit " C A " ;

- le règlement (CE) 1560/2003 de la commission du 2 septembre 2003 modifié par le règlement d'exécution (UE) n°118/2014 de la commission du 30 janvier 2014 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et son décret d'application ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Bongrain pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue par l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique du 26 avril 2024 à 10h :

- le rapport de M. Bongrain, magistrat désigné ;

- les observations de Me Chevallier-Chiron, représentant Mme B ;

- le préfet de la Gironde n'étant ni présent ni représenté.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience en vertu de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E B, ressortissante ivoirienne née le 27 décembre 1988, déclare être entrée irrégulièrement en France le 9 janvier 2024. Elle s'est présentée à la préfecture du Val-de- Marne le 17 janvier 2024 pour y formuler une demande d'asile. Le relevé de ses empreintes décadactylaires a révélé qu'elle avait introduit une première demande d'asile en Allemagne le 15 octobre 2020. Les autorités allemandes ont été saisies le 1er mars 2024 d'une demande de reprise en charge en application de l'article 18-1 b) du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, qu'elles ont acceptée par un accord explicite du 5 mars 2024. Par un arrêté du 29 mars 2024, dont Mme B demande l'annulation, le préfet de la Gironde a prononcé sa remise aux autorités allemandes.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre, à titre provisoire, Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fins d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

4. Mme B soutient que les informations recueillies au cours de son entretien individuel réalisé à la préfecture du Val-de-Marne le 17 janvier 2024, qui ont permis de déterminer l'État membre responsable de l'examen de sa demande d'asile, sont inexactes dès lors qu'il n'est fait nulle mention de son passage sur le territoire espagnol. Il ressort toutefois des pièces du dossier que Mme B a signé le compte-rendu de cet entretien individuel sans émettre de réserve. En outre, si la requérante se prévaut du fait que sa langue maternelle est le guéré, il ressort des pièces du dossier qu'elle s'est vu remettre, le 17 janvier 2024, jour du dépôt de sa demande d'asile à la préfecture du Val-de-Marne, des brochures d'information A " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " et B " Je suis sous procédure C - qu'est-ce que cela signifie ' ", en langue française, langue déclarée comprise dans le recueil de demande d'asile, et intégralement lues par l'agent qualifié. Elle ne produit pas davantage de pièces de nature à justifier de son passage en Espagne. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 5 du règlement (UE) 604/2013 doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article 23 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " () 4. Une requête aux fins de reprise en charge est présentée à l'aide d'un formulaire type et comprend des éléments de preuve ou des indices tels que décrits dans les deux listes mentionnées à l'article 22, paragraphe 3, et/ou des éléments pertinents tirés des déclarations de la personne concernée, qui permettent aux autorités de l'État membre requis de vérifier s'il est responsable au regard des critères définis dans le présent règlement. () ". Aux termes du règlement (CE) 1560/2003 de la commission du 2 septembre 2003 modifié par le règlement d'exécution (UE) n°118/2014 de la commission du 30 janvier 2014 : " La mise en œuvre effective du règlement (CE) no 343/2003 nécessite que soient précisées un certain nombre de modalités concrètes. Ces modalités doivent être clairement fixées afin de faciliter la coopération entre les autorités des États membres compétentes pour son application aussi bien en ce qui concerne la transmission et le traitement des requêtes aux fins de prise en charge et de reprise en charge qu'en ce qui concerne les demandes d'information et l'exécution des transferts. ".

6. Comme l'énonce le considérant 3 du règlement (UE) n° 118/2014 du 30 janvier 2014, les règles concernant la transmission et le traitement des requêtes aux fins de prise en charge et de reprise en charge des demandeurs ont pour objectif d'améliorer la coopération entre les autorités nationales. Le paragraphe 3 de l'article 4 du Traité sur l'Union européenne (TUE) énonce de façon générale qu'en vertu du principe de coopération loyale, " les Etats membres se respectent et s'assistent mutuellement dans l'accomplissement des missions découlant des traités ". Ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé en grande chambre dans l'arrêt du 2 avril 2019, Staatssecretaris van Veiligheid en Justitie c/ H. et a., C-582/17 et C-583/17, ce principe de coopération loyale implique notamment qu'un État membre ne saurait valablement formuler une requête aux fins de reprise en charge, dans une situation couverte par l'article 20, paragraphe 5 du règlement n° 604/2013, lorsque la personne concernée a transmis à l'autorité compétente des éléments établissant de manière manifeste que cet État membre doit être considéré comme étant l'État membre responsable de l'examen de la demande en application des critères de responsabilité établis par ce règlement.

7. Mme B soutient que l'arrêté en litige méconnaît les dispositions précitées dès lors que les autorités françaises ont saisi les autorités allemandes sans mentionner que Mme B avait déclaré être entré sur le territoire de l'Union européenne par l'Espagne alors que cette information avait une incidence au regard des dispositions de l'article 13 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que lorsque la requérante a souhaité déposer sa demande d'asile à la préfecture du Val de Marne le 17 janvier 2024, la consultation du fichier Eurodac par les autorités françaises a révélé qu'elle avait déjà déposé une demande d'asile en Allemagne le 15 octobre 2020. De ce fait, les autorités françaises ont sollicité les autorités allemandes sur le fondement du b) de l'article 18-1 du règlement. À cet égard, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'un autre État membre pourrait être considéré comme l'État membre responsable de l'examen de sa demande d'asile en application des critères de responsabilité établis par le règlement. En outre, la requérante ne peut sérieusement soutenir que l'Espagne aurait pu être considérée comme l'État membre responsable en application de l'article 13 du règlement n° 604/2013, dès lors que d'une part, elle ne justifie pas avoir fourni des éléments de preuve ou indices permettant d'établir qu'elle a franchi, en provenance d'un pays tiers, la frontière de cet État membre. Dans ces conditions, les autorités françaises ont pu, sans méconnaître le principe de coopération loyale qui gouverne la mise en œuvre du règlement du 26 juin 2013, ne saisir que l'Allemagne d'une demande de reprise en charge sur le fondement du b) du 1 de l'article 18 dudit règlement sans qu'ait d'incidence le fait de n'avoir pas mentionné dans le formulaire type que Mme B était préalablement entré sur le territoire de l'Union européenne par l'Espagne, ce qui n'est pas établi. Par ailleurs, si la requérante reproche au préfet de la Gironde de délivrer des informations erronées aux autorités allemandes dès lors qu'il n'est fait nulle mention de son passage sur le territoire espagnol, il ressort des pièces du dossier, et notamment du résumé de son entretien professionnel, qu'elle a certifié sur l'honneur que les renseignements la concernant sont exacts. Dans ces conditions, le moyen tenant à la méconnaissance des dispositions de l'article 23 du règlement doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de ce que la procédure de détermination de l'État membre responsable aurait été menée en méconnaissance du principe de coopération loyale ne peut qu'être écarté.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement (). Aux termes du second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution : " La République peut conclure avec les États européens qui sont liés par des engagements identiques aux siens en matière d'asile et de protection des Droits de l'homme et des libertés fondamentales, des accords déterminant leurs compétences respectives pour l'examen des demandes d'asile qui leur sont présentées. / Toutefois, même si la demande n'entre pas dans leur compétence en vertu de ces accords, les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de D pour un autre motif ". La faculté laissée à chaque État membre, par les dispositions précitées, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le même règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

9. L'intéressée n'apporte aucun élément permettant de considérer qu'il existerait des motifs sérieux et avérés de croire qu'en cas de transfert aux autorités allemandes, qui ont expressément accepté de la reprendre en charge, elle ne pourra pas bénéficier, sous le contrôle des autorités judiciaires compétentes, d'un examen ou d'un réexamen de sa demande d'asile dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme B présenterait une vulnérabilité particulière susceptible de justifier que l'autorité préfectorale conserve, en lieu et place de l'État membre responsable et de ses autorités judiciaires et sanitaires, l'examen de sa demande d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation commise tant au regard de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 qu'au regard des conséquences de la décision attaquée sur la situation personnelle du requérant, doit être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 29 mars 2024 par lequel le préfet de la Gironde a ordonné le transfert de Mme B aux autorités allemandes pour l'examen de sa demande d'asile doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, de ses conclusions à fin d'injonction et de celles présentées sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête présentée par Mme B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E B, à Me Lanne et au préfet de la Gironde.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 avril 2024.

Le magistrat désigné,

A. BONGRAINLa greffière,

H. MALO

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à

tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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