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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2407016

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2407016

jeudi 21 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2407016
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantREIX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 novembre 2024 et des pièces complémentaires enregistrées le 21 novembre 2024, M. B A, représenté par Me Reix, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de lui accorder à titre provisoire le bénéficie de l'aide juridictionnelle ;

2°) de suspendre l'exécution de la décision implicite de refus d'enregistrement de sa demande de titre de séjour intervenue le 6 novembre 2024 ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Dordogne de lui délivrer une carte de séjour et à tout le moins un récépissé l'autorisant à travailler et de réexaminer sa situation dans le délai de huit jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, injonction assortie d'une astreinte fixée à 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros HT, soit 1 800 euros TTC, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'il va avoir 19 ans et qu'il sera irrémédiablement privé de la possibilité de déposer une demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; sa prise en charge à l'aide sociale à l'enfance prendra fin le 30 novembre 2024, ce qui le rendra particulièrement vulnérable compte tenu de sa maladie et de ses souffrances psychologiques ; au vu de sa situation administrative, il ne peut accepter une promesse d'embauche pour un contrat à durée indéterminée à partir de janvier 2025 en tant que cuisinier polyvalent et se trouve dans l'impossibilité de continuer sa formation spécialisation échafaudeur ; la décision attaquée le prive de revenus et de la possibilité de travailler ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée ; la décision méconnait l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le préfet ne peut refuser l'enregistrement de la demande de titre de séjour car la question de l'authenticité des documents d'état civil relève de l'instruction et non de la recevabilité de la demande ; elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ; elle est entachée d'une erreur de droit ou d'une erreur de fait, les autorités préfectorales soutenant à tort que le document transmis le 5 août 2024 est une copie littérale d'acte de naissance et non d'une copie intégrale ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article L 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et méconnaît les dispositions de l'article L 423-23 du même code et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire enregistré le 20 novembre 2024, le préfet de la Dordogne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les documents d'identité transmis étant non conformes, le dossier est incomplet et rend impossible l'instruction de la demande de titre de séjour ; ainsi, le refus d'enregistrer la demande de titre de séjour du requérant, motif pris du caractère incomplet du dossier, ne constitue pas une décision faisant grief susceptible d'être déférée au juge de l'excès de pouvoir.

Vu :

- la requête enregistrée le 11 mars 2024 sous le n° 2407015 par laquelle M. A demande l'annulation de la décision implicite de rejet intervenue le 6 novembre 2024 ;

- la demande d'aide juridictionnelle du 14 novembre 2024 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Gay, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le jeudi 21 novembre 2024 à 14h30, en présence de Mme Gioffré, greffière d'audience, Mme Gay a lu son rapport et entendu :

- Me Tovia-Vila, substituant me Reix représentant M. A, qui confirme ses écritures.

Le préfet de la Dordogne n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant malien, né le 16 novembre 2005, est entré en France mineur, en fin d'année 2021. Il a été placé à l'aide sociale à l'enfance de la Dordogne. Le 17 août 2023, il a déposé une première demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un courrier du 24 janvier 2024, le préfet de la Dordogne a refusé d'enregistrer cette demande pour irrecevabilité de l'acte de naissance produit. M. A a formé un recours gracieux contre cette décision, lequel a été expressément rejeté par une décision du 14 mars 2024. Sur invitation du préfet, M. A a transmis une " copie littérale " de son acte de naissance, le 5 août 2024. Par un message électronique du 29 août 2024, les services de la préfecture ont accusé réception de cette transmission et ont demandé au requérant de bien vouloir produire une " copie intégrale " de son acte de naissance. Par un message électronique du 5 septembre 2024, le conseil du requérant a demandé au préfet de la Dordogne d'enregistrer sa demande de titre de séjour et de lui délivrer un récépissé avec autorisation de travail. M. A demande au juge des référés, saisi en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision implicite de rejet de cette demande intervenue le 6 novembre 2024.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code justice administrative :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Cette condition d'urgence est en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour ou d'un retrait de titre de séjour. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire, à la date à laquelle le juge des référés se prononce.

4. Il résulte de l'instruction que M. A a suivi une formation auprès du GRETA-CFA Aquitaine, bénéficié d'un contrat d'apprentissage du 1er septembre 2023 au 31 août 2024 et obtenu son certificat d'aptitude professionnelle (CAP) " spécialité métiers du plâtre et de l'isolation " le 5 juillet 2024. Si son contrat jeune majeur a été conclu pour une période allant du 16 novembre 2023 au 31 août 2024, il résulte d'un courrier du 14 août 2024 que le département de la Dordogne continue la prise en charge de ses frais de placement du 1er septembre au 30 novembre 2024. Par ailleurs, les attestations versées au dossier conditionnent la poursuite de la formation de M. A à l'obtention d'une autorisation lui permettant de travailler, que ce soit celle du 18 octobre 2024 du centre de formation d'apprentis (CFA) Construction Sud Dordogne précisant que la candidature de M. A était enregistrée pour engager une formation validant l'obtention d'un titre professionnel de peintre en bâtiment ou celle de l'entreprise " Marcillac Peinture " confirmant sa volonté de recruter M. A en contrat d'apprentissage à compter du début de l'année 2025. Ainsi, il résulte de l'instruction et notamment des débats au cours de l'audience, que le défaut de délivrance d'un récépissé de demande de titre de séjour, qui place M. A en situation irrégulière au plan du séjour, est de nature à mettre un terme à la poursuite de sa formation et à la conclusion de son contrat d'apprentissage. Dans les circonstances de l'espèce, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative, qui n'est au demeurant pas contestée par le préfet de la Dordogne, doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision :

5. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ". Aux termes de l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger admis à souscrire une demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour se voit remettre un récépissé qui autorise sa présence sur le territoire pour la durée qu'il précise () ". Aux termes de l'article R. 431-10 du même code : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; / 3° Les documents justifiants de l'état civil et de la nationalité de son conjoint, de ses enfants et de ses parents lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour pour motif familial. / La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents () ".

6. Il résulte de ces dispositions que l'étranger qui sollicite la délivrance d'un titre de séjour a le droit, s'il a déposé un dossier complet, d'obtenir un récépissé de sa demande qui vaut autorisation provisoire de séjour. En dehors du cas d'une demande à caractère abusif ou dilatoire, l'autorité administrative chargée d'instruire une demande de titre de séjour ne peut refuser de l'enregistrer, et de délivrer le récépissé correspondant, que si le dossier présenté à l'appui de cette demande est incomplet. Un doute quant au caractère authentique du document justifiant de l'état civil et de la nationalité du demandeur ne peut conduire le préfet à considérer que le dossier est incomplet.

7. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de sa demande de titre de séjour, M. A a produit un acte de naissance n°96 du 23 novembre 2005 et une carte consulaire n° 2286947 expirant le 8 juin 2025. Le préfet de la Dordogne se prévaut du rapport technique du 26 octobre 2023 attestant que l'acte de naissance présentait les caractéristiques techniques d'un faux document pour déduire que le dossier de demande de titre de séjour déposé par M. A était incomplet. Toutefois, il résulte de l'instruction et des débats au cours de l'audience, que M. A avait produit des documents d'identité et d'état civil conformément aux dispositions précitées de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et à l'annexe 10 de ce code, et que le dossier était complet au regard des pièces dont la production était prescrite par ces dispositions, ainsi qu'en atteste d'ailleurs la délivrance de deux précédents récépissés de demande de titre de séjour. Par suite, en l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité du refus litigieux.

8. Il résulte de ce qui précède, que les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision implicite par laquelle le préfet de la Dordogne a refusé de délivrer à M. A un récépissé de demande de titre de séjour.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

9. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal () ". Aux termes de l'article L. 911-1 du même code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution () ".

10. Si, dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, et assortir cette suspension d'une injonction ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration, les mesures qu'il prescrit ainsi doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés ne peut, sans excéder sa compétence, ni prononcer l'annulation d'une décision administrative, ni ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant une telle décision.

11. La présente ordonnance implique la délivrance à M. B A d'un récépissé de demande de titre de séjour, en application de l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet de la Dordogne de remettre à M. A un tel récépissé, l'autorisant à travailler dans la mesure nécessaire à la poursuite de sa formation, et ce, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

12. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

13. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Reix, avocat de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Reix de la somme de 1 200 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. A.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision implicite de refus d'enregistrement de sa demande de titre de séjour de M. A intervenue le 6 novembre 2024 est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Dordogne de délivrer à M. A un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Reix renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Reix, avocat de M. A, une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. A.

Article 5 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, à Me Reix et au préfet de la Dordogne.

Fait à Bordeaux, le 21 novembre 2024.

La République mande et ordonne au préfet de la Dordogne en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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