Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 10 septembre et 24 novembre 2025, Mme C... B..., représentée par Me Sebban, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 14 août 2025 par lequel le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer les cartes de séjour temporaires prévues par les dispositions des articles L. 423-23, L. 435-1 et L. 435-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle sera renvoyée en cas d’exécution d’office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d’un an en l’informant qu'elle fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;
2°) d’enjoindre à cette autorité de lui délivrer un titre de séjour à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation administrative dans les mêmes conditions de délai et d’astreinte ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- sa requête est recevable ;
- l’arrêté a été signé par une autorité incompétente ;
- la décision refusant de lui délivrer une carte de séjour temporaire méconnait l’article L. 435-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d'appréciation quant à sa situation personnelle ;
- la décision fixant le délai de départ méconnait les dispositions de l’article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le préfet ne lui a pas accordé un délai plus long ;
- la décision lui interdisant le retour sur le territoire français méconnaît les dispositions de l’article L. 612-6 du code précité dès lors que « le délai fixé [par la décision fixant le délai de départ volontaire] n’est pas approprié à la situation du requérant » et que son comportement ne constitue pas une menace pour l’ordre public.
Par un mémoire en défense, enregistré le 14 octobre 2025, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu’aucun des moyens soulevés par la requérante n’est fondé.
Par une ordonnance du 12 janvier 2026, la clôture d’instruction a été fixée en dernier lieu au 27 janvier 2026.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- l’arrêté du 21 mai 2025 fixant la liste des métiers et zones géographiques caractérisés par des difficultés de recrutement en application de l'article L. 414-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Boutet-Hervez, rapporteur,
- les observations de Me Sebban, représentant Mme B....
Considérant ce qui suit :
1. Mme C... B..., ressortissante colombienne née le 28 novembre 2000 à Narino Pasto (Colombie), serait entrée sur le territoire français, selon ses déclarations, le 25 février 2020 pour une durée autorisée de séjour en France de 90 jours. Elle a sollicité pour la première fois, le 16 juin 2025, la délivrance d’une carte de séjour temporaire sur le fondement des dispositions de l’article L. 435-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 14 août 2025, dont elle demande l’annulation, le préfet de la Gironde a refusé de lui délivrer les cartes de séjour temporaires prévues par les dispositions des articles L. 423-23, L. 435-1 et L. 435-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle sera renvoyée en cas d’exécution d’office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d’un an en l’informant qu'elle fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne l’arrêté dans son ensemble :
2. En premier lieu, M. A... D..., directeur de l’immigration, signataire de l’arrêté attaqué, disposait, par un arrêté du 27 mai 2025, régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 33-2025-125 le 28 mai 2025 et librement accessible, d’une délégation de signature du préfet, à l’effet de signer toutes décisions, documents et correspondances pour les matières relevant de sa direction, au nombre desquelles figure l’arrêté litigieux. Dès lors, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de cet acte doit être écarté comme manquant en fait.
En ce qui concerne la décision refusant de lui délivrer une carte de séjour temporaire :
3. Aux termes de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ». Aux termes de l’article L. 435-4 du même code, applicable, en vertu du III de l’article 27 de la loi du 26 janvier 2024, jusqu'au 31 décembre 2026 : « A titre exceptionnel, et sans que les conditions définies au présent article soient opposables à l'autorité administrative, l'étranger qui a exercé une activité professionnelle salariée figurant dans la liste des métiers et zones géographiques caractérisés par des difficultés de recrutement définie à l'article L. 414-13 durant au moins douze mois, consécutifs ou non, au cours des vingt-quatre derniers mois, qui occupe un emploi relevant de ces métiers et zones et qui justifie d'une période de résidence ininterrompue d'au moins trois années en France peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention “ travailleur temporaire ” ou “ salarié ” d'une durée d'un an. / Les périodes de séjour et l'activité professionnelle salariée exercée sous couvert des documents de séjour mentionnés aux articles L. 421-34, L. 422-1 et L. 521-7 ne sont pas prises en compte pour l'obtention d'une carte de séjour temporaire portant la mention “travailleur temporaire” ou “salarié” mentionnée au premier alinéa du présent article. / Dans l'exercice de sa faculté d'appréciation, l'autorité compétente prend en compte, outre la réalité et la nature des activités professionnelles de l'étranger, son insertion sociale et familiale, son respect de l'ordre public, son intégration à la société française et son adhésion aux modes de vie et aux valeurs de celle-ci ainsi qu'aux principes de la République mentionnés à l'article L. 412-7. / L'étranger ne peut se voir délivrer la carte de séjour temporaire sur le fondement du premier alinéa du présent article s'il a fait l'objet d'une condamnation, d'une incapacité ou d'une déchéance mentionnée au bulletin n° 2 du casier judiciaire. / Par dérogation à l'article L. 421-1, lorsque la réalité de l'activité de l'étranger a été vérifiée conformément au troisième alinéa de l'article L. 5221-5 du code du travail, la délivrance de cette carte entraîne celle de l'autorisation de travail mentionnée à l'article L. 5221-2 du même code, matérialisée par un document sécurisé. / La condition prévue à l'article L. 412-1 du présent code n'est pas opposable ».
4. Il résulte des dispositions de l’article L. 435-4, éclairées par les travaux préparatoires à l’adoption de la loi du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration dont elles sont issues, que le législateur a entendu, d’une part, que les étrangers travaillant dans un métier et une zone géographique caractérisés par des difficultés de recrutement puissent bénéficier d’une admission exceptionnelle au séjour, alors même que leur employeur n’aurait pas sollicité une autorisation de travail pour permettre la régularisation de leur situation, et, d’autre part, que cette admission continue de relever du pouvoir d’appréciation discrétionnaire du préfet, sans que l’étranger puisse se prévaloir d’un droit à l’obtention d’un titre de séjour. Par ailleurs, ni les dispositions de l’article L. 435-1 ni celles de l’article L. 435-4 ne font en tout état de cause obstacle à l’exercice par le préfet du pouvoir discrétionnaire qui lui permet de régulariser la situation d’un étranger compte tenu de l’ensemble des éléments caractérisant sa situation personnelle. A ce titre, il lui revient de prendre en considération, notamment, l’ancienneté et la stabilité de l’insertion professionnelle du demandeur, le niveau de sa rémunération, sa qualification, son expérience et ses diplômes, la nature de l’activité exercée au regard des besoins de recrutement, les démarches effectuées par son employeur pour soutenir sa régularisation, le respect de ses obligations fiscales, de même que le respect de l’ordre public et tout élément de sa situation personnelle dont l’étranger ferait état à l’appui de sa demande pour établir son insertion dans la société française. Il appartient seulement au juge de l’excès de pouvoir, saisi d’un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n’a pas commis d’erreur manifeste dans l’appréciation portée sur la situation personnelle de l’intéressé.
5. D’une part, il résulte de ce qui précède que Mme B... ne peut utilement se prévaloir de ce qu’elle remplirait les conditions prévues à l’article L. 435-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
6. D’autre part, Mme B... serait, selon ses déclarations, entrée sur le territoire français le 25 février 2020 où elle s’est maintenue en situation irrégulière pendant plus de cinq ans jusqu’à ce qu’elle sollicite, pour la première fois, la délivrance d’une carte de séjour temporaire le 16 juin 2025. Par ailleurs, elle ne conteste pas être démunie de toute attache privée ou familiale proche et stable en France et avoir encore des liens avec les membres de sa famille restés dans son pays d’origine où elle a vécu la majeure partie de sa vie. De plus, Mme B... n’exerce le métier d’aide à domicile que depuis le mois de septembre de l’année 2024 pour une quotité travaillée inférieure à un mi-temps mensuel. Eu égard au caractère récent, de son entrée en France et de son insertion professionnelle, et quand bien même elle justifie d’un engagement associatif, Mme B... ne peut être regardée comme établissant l’existence de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels de nature à justifier que lui soit délivré, à titre dérogatoire, une carte de séjour temporaire sur le fondement des dispositions précitées. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet de la Gironde aurait commis une erreur manifeste dans l’appréciation de la situation de Mme B... doit être écarté.
En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ :
7. Aux termes de l’article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L’étranger faisant l’objet d’une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d’un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / L’autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s’il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. Elle peut prolonger le délai accordé pour une durée appropriée s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. L'étranger est informé par écrit de cette prolongation ».
8. La circonstance que les employeurs de la requérante rencontrent des difficultés à trouver une nouvelle personne de confiance pour exercer le métier d’aide à domicile ne constitue pas une circonstance nécessitant la prolongation du délai de départ qui lui a été accordé. Au demeurant, dès lors que la directive n° 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier a été transposée en droit interne et qu’il n’est fait état d’aucune inconventionnalité des actes de transposition, la méconnaissance de ces dispositions ne peut être utilement invoquée à l’encontre de la décision individuelle attaquée.
En ce qui concerne la décision lui interdisant le retour sur le territoire français :
9. Aux termes de l’article L 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ».
10. Le préfet de la Gironde ayant accordé un délai de départ volontaire de trente jours à Mme B..., cette dernière ne saurait utilement se prévaloir de la méconnaissance des dispositions précitées. En toute hypothèse, si la requérante fait valoir qu’elle dispose d’attaches familiales sur le territoire français, elle ne produit aucune pièce permettant de l’établir.
11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de Mme B... doivent être rejetées.
Sur le surplus des conclusions de la requête :
12. Dès lors que le présent jugement rejette les conclusions à fin d’annulation présentées par Mme B..., ses conclusions à fin d’injonction et d’astreinte ainsi que celles relatives aux frais de l’instance doivent également être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme B... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C... E... B... et au préfet de la Gironde.
Délibéré après l’audience du 19 mars 2026 où siégeaient :
- M. Ferrari, président,
- Mme Glize, première conseillère,
- M. Boutet-Hervez, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mars 2026.
Le rapporteur
C. Boutet-Hervez
Le président,
D. Ferrari
La greffière,
A. Jameau
La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,