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AccueilJurisprudence administrativeN° TA33-2601104

Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2601104

vendredi 27 février 2026

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2601104
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement 72 heures
Avocat requérantABADEL-BELHAIMER

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Bordeaux a été saisi par M. A..., ressortissant marocain, d’un recours en excès de pouvoir contre un arrêté du préfet de Lot-et-Garonne du 10 février 2026 fixant le pays de destination d’une interdiction judiciaire du territoire français de trois ans. Le tribunal a rejeté la requête, jugeant que les moyens soulevés, notamment l’insuffisance de motivation, le défaut d’examen particulier et la méconnaissance des articles L. 121-1 du code des relations entre le public et l’administration et L. 141-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, n’étaient pas fondés. La décision s’appuie sur les dispositions du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, ainsi que sur la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :


Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 11 février 2026 et
20 février 2026, M. A..., représenté par Me Abadel demande au tribunal :


1°) de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle garantie.

2°) d’annuler l’arrêté du 10 février 2026 par lequel le préfet de Lot-et-Garonne a fixé le pays de destination de l’interdiction judiciaire de 3 ans prise à son encontre par le tribunal judiciaire d’Agen le 23 décembre 2025.

Il soutient que l’arrêté attaqué :
- est insuffisamment motivé ;
- est entaché d’un défaut d’examen particulier de sa situation ;
- est entaché d’un vice de procédure tiré de la méconnaissance de l’article L. 121-1 du code des relations entre le public et l’administration ;
- est entaché d’un vice de procédure tiré de la méconnaissance de l’article L. 141-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.


Par un mémoire en défense enregistré le 19 février 2026, le préfet de Lot-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir :
- à titre principal, que la requête est irrecevable faute de moyens ;
- à titre subsidiaire, qu’aucun des moyens n’est fondé.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Benzaïd, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par l’article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique à laquelle le préfet de Lot-et-Garonne n’était ni présent ni représenté :

- le rapport de Mme Benzaïd,
- les observations de Me Abadel pour M. A... qui reprend ses écritures et ajoute qu’elle réitère sa demande d’aide juridictionnelle garantie ou son admission à l’aide juridictionnelle provisoire ; que le préfet n’a pas pris en compte les éléments de la vie privée et familiale de M. A... en France en violation de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.


La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience, en application de l’article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.


Considérant ce qui suit :

1. M. A... né le 1er 17 juin 1999 à Casablanca, de nationalité marocaine, est entré en France en septembre 2023 selon ses déclarations. Le préfet de Lot et Garonne a par arrêté du 2 février 2024 obligé M. A... à quitter le territoire français sans délai et l’a interdit de retour durant un an, puis par arrêté du même jour l’a assigné à résidence dans ce département durant 45 jours renouvelable deux fois. Par arrêté du 10 décembre 2025 le préfet de Lot-et-Garonne a prolongé son interdiction de retour du 2 février 2024 pour une durée de deux ans et par arrêté du même jour l’a assigné à résidence durant 45 jours dans le département de Lot-et-Garonne. Puis M. A... a été incarcéré à la maison d’arrêt d’Agen et placé en détention provisoire le même jour par le juge des libertés et de la détention pour des faits de détention, offre ou cession, acquisition non autorisée de stupéfiants et usage illicite de stupéfiants. M. A... a été condamné à 4 mois d’emprisonnement délictuel et à une peine complémentaire d’interdiction du territoire français de 3 ans pour ces faits le 23 décembre 2025 par le tribunal correctionnel d’Agen. Par arrêté du 19 décembre 2025 le préfet de Lot -et-Garonne à de nouveau prolonger l’interdiction de retour du 2 février 2024 pour une durée de 2 ans. M. A... demande au tribunal d’annuler l’arrêté du 10 février 2026 par lequel le préfet de Lot et Garonne a fixé le pays de destination de l’interdiction judiciaire de 3 ans prise à son encontre par le tribunal judiciaire d’Agen le 23 décembre 2025 pour des faits de détention, offre ou cession, acquisition non autorisée de stupéfiants et usage illicite de stupéfiants.

Sur l’aide juridictionnelle :


2. Aux termes de l’article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique : « La commission ou la désignation d’office ne préjuge pas de l’application des règles d’attribution de l’aide juridictionnelle ou de l’aide à l’intervention de l’avocat. Par exception, l’avocat commis ou désigné d’office a droit à une rétribution, y compris si la personne assistée ne remplit pas les conditions pour bénéficier de l’aide juridictionnelle ou de l’aide à l’intervention de l’avocat, s’il intervient dans les procédures suivantes, en première instance ou en appel : (…) 10° Procédures devant le tribunal administratif relatives à l’éloignement des étrangers faisant l’objet d’une mesure restrictive de liberté (…) ». Aux termes de l’article 20 de cette même loi : « Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ». En application de l’article 39 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 : « Lorsque l'avocat est commis ou désigné d'office en matière d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat, il saisit le bureau d'aide juridictionnelle au nom de la personne qu'il assiste ou qu'il a assistée et formule la demande d'aide selon les modalités prévues à l'article 37. / Par exception, l'avocat commis ou désigné d'office en matière d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat dans le cadre d'une procédure mentionnée à l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée est dispensé de déposer une demande d'aide ».

3. Si la rétribution d’un avocat désigné d’office pour représenter devant le tribunal administratif un étranger assigné à résidence dans une instance concernant sa procédure d’éloignement n’est pas subordonnée au dépôt d’une demande d’aide juridictionnelle, aucune disposition ne donne en revanche compétence à la juridiction pour prendre des décisions, en matière d’aide juridictionnelle, autres que provisoires.
4. Il est constant que Me Abadel a été désignée d’office pour représenter M. A... et que la présente requête présente les caractéristiques de l’urgence prévues par les dispositions de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique. Il y a dès lors seulement lieu d’admettre, à titre provisoire, le requérant au bénéfice de l’aide juridictionnelle.


Sur la légalité de l’arrêté attaqué :

5. En premier lieu, la décision attaquée mentionne les considérations de droit sur lesquelles elle se fonde et notamment l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Elle rappelle précisément la situation administrative de M. A..., les mesures prises à son encontre et relatives à son éloignement du territoire, sa condamnation par le tribunal judiciaire d’Agen le 23 décembre 2025 pour des faits de détention, offre ou cession, acquisition non autorisée de stupéfiants et usage illicite de stupéfiants, la circonstance qu’il est libérable le 4 mars 2026 et qu’il a déclaré souhaiter se rendre en Espagne à sa libération. S’il est vrai que cette décision ne mentionne aucun élément relatif à sa vie familiale, il ne ressort pas des pièces du dossier qu’il se serait prévalu d’un quelconque lien sur le territoire français ou qu’un tel lien existerait. Par suite le moyen tiré du défaut de motivation de l’arrêté fixant le pays de renvoi de M. A... doit être écarté.

6. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de Lot-et-Garonne ne se serait pas livré à un examen de la situation particulière de M. A.... Par suite le moyen doit être écarté.

7. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que par courrier du 6 février 2026 notifié par voie administrative à M. A... le 9 février 2026, le préfet de Lot-et-Garonne l’a informé de son intention de prendre à son encontre une décision fixant le pays le renvoi de l’interdiction judiciaire de 3 ans prise à son encontre par le tribunal judiciaire d’Agen le 23 décembre 2025 et l’a invité à présenter ses observations dans le délai de 15 jours. Il ne ressort d’aucune pièce du dossier que M. A... ait demandé l’assistance d’un interprète lors de la notification par voie administrative de ce courrier ni à la suite de ce dernier afin de présenter ses observations. En outre, si son conseil allègue à l’audience qu’il n’a pas été en mesure de faire valoir des éléments relatifs à sa vie familiale, aucune pièce n’a été produite pour justifier de l’existence de lien familial sur le territoire français. Ainsi, si M. A... soutient que le préfet ne justifie pas de ce qu’il a été mis en mesure d’être entendu, il ne fait état d’aucun élément circonstancié et probant permettant de remettre en cause les mentions de l’arrêté contesté ou d’étayer ses allégations. Par suite, le moyen doit être écarté.


8. En quatrième lieu, M. A... soutient que la procédure est entachée d’irrégularité dès lors qu’il n’a pas bénéficié de l’assistance d’un interprète au moment de la notification de la décision litigieuse, en méconnaissance des dispositions précitées de l’article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, et en tout état de cause, les conditions de notification d’une décision administrative n’affectent pas sa légalité et n’ont d’incidence que sur les voies et délais de recours contentieux. Par suite le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté comme inopérant.


9. En dernier lieu, aux termes de l’article 131-30 du code pénal, auquel renvoie l’article L. 641-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsqu’elle est prévue par la loi, la peine d’interdiction du territoire français peut être prononcée, à titre définitif ou pour une durée de dix ans au plus, à l’encontre de tout étranger coupable d’un crime ou d’un délit./ L’interdiction du territoire entraîne de plein droit la reconduite du condamné à la frontière, le cas échéant, à l’expiration de sa peine d’emprisonnement ou de réclusion./ Lorsque l’interdiction du territoire accompagne une peine privative de liberté sans sursis, son application est suspendue pendant le délai d’exécution de la peine. Elle reprend, pour la durée fixée par la décision de condamnation, à compter du jour où la privation de liberté a pris fin ». Aux termes de l’article L. 721-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une décision de mise en œuvre d'une décision prise par un autre État, d'une interdiction de circulation sur le territoire français, d'une décision d'expulsion, d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire français ». Et aux termes de l’article L. 721-4 du même code : « L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ».


10. Il résulte de ces dispositions qu’aussi longtemps que la personne condamnée n’a pas obtenu de la juridiction qui a prononcé la condamnation pénale le relèvement de sa peine d’interdiction du territoire, l’autorité administrative est tenue de pourvoir à son exécution en édictant à son encontre une décision motivée fixant son pays de destination, sous réserve qu’une telle décision n’expose pas l’intéressé à être éloigné à destination d’un pays dans lequel sa vie ou sa liberté serait menacée, ou d’un pays où il serait exposé à des traitements contraires aux stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

11. Il est constant que l’arrêté attaqué a été pris en vue de l’exécution du jugement du tribunal correctionnel d’Agen condamnant M. A..., à titre de peine complémentaire, à une interdiction du territoire français durant trois ans. Dans ces conditions, la décision fixant le pays de destination est la conséquence nécessaire de l’interdiction du territoire français prononcée par le juge pénal à son encontre, qui emporte de plein droit cette mesure. Il s’ensuit que le préfet de Lot-et-Garonne, qui s’est borné à tirer les conséquences de l’interdiction du territoire français prononcée par le juge judiciaire, était dès lors en situation de compétence liée pour fixer le pays de destination. Par conséquent, le moyen soulevé par le requérant et tiré d’une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en violation de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, doit être écarté comme inopérant dès lors que les atteintes dont M. A... se prévaut découlent, en tout état de cause, non de la décision qui se borne à prévoir le renvoi de l’intéressé dans son pays d’origine, mais du prononcé par le juge pénal de la peine d’interdiction du territoire, qui fait obstacle à sa libre circulation sur le territoire de la République française et lui interdit d’y revenir.
12. Il résulte de ce qui précède, et sans qu’il besoin d’examiner la fin de non-recevoir opposée en défense, que M. A... n’est pas fondé à demander l’annulation de l’arrêté qu’il conteste. Ses conclusions présentées au titre des frais liés au litige ne peuvent, par conséquent, qu’être rejetées.







D E C I D E :


Article 1er : M. A... est admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. A... est rejetée.


Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A... et au préfet de Lot-et-Garonne.


Copie en sera adressée à Me Abadel.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 février 2026.


La magistrate désignée,

K. BENZAID
La greffière

B. SERHIR



La République mande et ordonne au préfet de Lot-et-Garonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,

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