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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2004976

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2004976

jeudi 15 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2004976
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre
Avocat requérantPASSET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 novembre 2020, Mme A B, représentée par Me Passet, demande au tribunal :

1°) de condamner l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) Les jardins du Canalet, dépendant du centre communal d'action sociale de Villeneuve-les-Béziers, à l'indemniser à hauteur de 1824,06 euros compte tenu du recours abusif aux contrats à durée déterminée ;

2°) de condamner l'EHPAD à lui verser une somme de 20 000 euros en réparation des préjudices subis du fait du non renouvellement irrégulier de son contrat à durée déterminée ;

3°) d'assortir les sommes précédentes des intérêts au taux légal et capitalisés à compter de la demande indemnitaire préalable ;

4°) de mettre à la charge de l'EHPAD Les jardins du Canalet une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- son recrutement pendant plus de six ans, sous couverts de neufs contrats à durée déterminée dont le fondement est irrégulier, pour pourvoir un besoin permanent a un caractère abusif ;

- le caractère abusif du recours aux contrats à durée déterminée lui ouvre droit à une indemnisation de 1824,06 euros correspondant à l'indemnité de licenciement à laquelle elle aurait pu prétendre en cas de rupture d'un contrat à durée indéterminée ;

- le non renouvellement de son contrat de travail est irrégulier car il n'est pas justifié par l'intérêt du service alors qu'elle aurait pu prétendre à un contrat à durée indéterminée ;

- l'irrégularité de son non renouvellement lui cause un préjudice financier et moral ainsi que des troubles dans ses conditions d'existence évalués à 20 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 février 2022, l'EHPAD Les jardins du Canalet, représenté par l'AARPI MB Avocats, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme B une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- la requérante ne peut se prévaloir des dispositions de la loi n°86-53 du 26 janvier 1984 car elle relève de la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- l'EHPAD pouvait régulièrement la recruter sous couverts de contrats à durée déterminée s'agissant d'un emploi d'une durée inférieure au mi-temps pour pallier au remplacement d'agents et l'intéressée n'avait pas de droit à un contrat à durée indéterminée ;

- le non-renouvellement est justifié par l'intérêt du service ;

- les prétentions indemnitaires de Mme B sont disproportionnées et impliquent l'indemnisation cumulée d'un même préjudice.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code général de la fonction publique ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lesimple, première conseillère,

- les conclusions de M. Lauranson, rapporteur public,

- et les observations de Me Lenoir, représentant le centre communal d'action sociale de Villeneuve-les-Béziers.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B a été recrutée par l'établissement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) Les jardins du Canalet, dépendant du centre communal d'action sociale de la commune de Villeneuve-les-Béziers, en qualité de psychologue sous couverts de neuf contrats à durée déterminée du 15 mai 2014 au 30 juin 2020 avec un temps de travail compris entre 10,5 et 12 heures par semaine. Par courrier notifié le 28 juillet 2020, elle a demandé au directeur de l'EHPAD d'indemniser les préjudices qu'elle estime avoir subis compte tenu du recours abusif aux contrats à durée déterminée et du caractère irrégulier du non-renouvellement de son contrat de travail. Compte tenu du rejet implicite de sa demande, elle sollicite la condamnation de l'EHPAD à lui verser une somme de 1824,06 euros en réparation de son préjudice lié au recours abusif aux contrats à durée déterminée et une somme de 20 000 euros en réparation de ses préjudices liés au non renouvellement irrégulier de son contrat de travail.

Sur les dispositions applicables :

2. L'article 2 de la loi du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires applicables à la fonction publique territoriale alors en vigueur prévoit que : " Les dispositions de la présente loi s'appliquent aux personnes qui, régies par le titre Ier du statut général des fonctionnaires de l'Etat et des collectivités territoriales, ont été nommées dans un emploi permanent et titularisées dans un grade de la hiérarchie administrative des communes, des départements, des régions ou des établissements publics en relevant, à l'exception des agents comptables des caisses de crédit municipal. Elles ne s'appliquent pas aux personnels des établissements mentionnés à l'article 2 du titre IV du statut général des fonctionnaires de l'Etat et des collectivités territoriales ".

3. L'article 2 de la loi du 9 janvier 1986, correspondant au titre IV du statut général des fonctionnaires de l'Etat et des collectivités territoriales, vise les " maisons de retraite publiques " devenues ensuite les " établissements publics locaux accueillant des personnes âgées relevant du 6° du I de l'article L. 312-1 du code de l'action sociale et des familles ", c'est-à-dire, en vertu des dispositions du code de l'action sociale et des familles : " les établissements et les services qui accueillent des personnes âgées ou qui leur apportent à domicile une assistance dans les actes quotidiens de la vie, des prestations de soins ou une aide à l'insertion sociale ".

4. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que le recrutement de Mme B relevait de la loi du 9 janvier 1986 ci-dessus visée, malgré le fait que l'ensemble des contrats de recrutement de Mme B eut été conclu sur le fondement des dispositions de la loi du 26 janvier 1984 ci-dessus visée.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne les fautes alléguées :

5. A titre liminaire, l'article 9 de la loi du 9 janvier 1986 alors en vigueur prévoit que : " Les emplois à temps non complet d'une durée inférieure au mi-temps et correspondant à un besoin permanent sont occupés par des agents contractuels. Les agents ainsi recrutés peuvent être engagés par des contrats d'une durée indéterminée ou déterminée. Lorsque les contrats sont conclus pour une durée déterminée, celle-ci est au maximum de trois ans. Ces contrats sont renouvelables par décision expresse dans la limite d'une durée maximale de six ans () Lorsqu'un agent atteint les conditions d'ancienneté mentionnées aux quatrième à avant-dernier alinéas avant l'échéance de son contrat en cours, celui-ci est réputé conclu à durée indéterminée. L'autorité d'emploi lui adresse une proposition d'avenant confirmant cette nouvelle nature du contrat ". L'article 9-1 de cette même loi dispose que : " I. - Les établissements peuvent recruter des agents contractuels pour assurer le remplacement momentané de fonctionnaires ou d'agents contractuels (). Le contrat est conclu pour une durée déterminée. Il est renouvelable, par décision expresse, dans la limite de la durée de l'absence de l'agent à remplacer () ".

6. En premier lieu, pour apprécier si le recours à des contrats à durée déterminée successifs présente un caractère abusif, il incombe au juge de prendre en compte l'ensemble des circonstances de fait qui lui sont soumises, notamment la nature des fonctions exercées, le type d'organisme employeur ainsi que le nombre et la durée cumulée des contrats en cause.

7. En l'espèce, il résulte de l'instruction que Mme B a été recrutée pendant une durée continue de 6 années et un mois et demi, sous couvert de neuf contrats d'une durée déterminée comprise entre deux mois et demi et un an et pour une durée de travail comprise entre 10,5 et 12 heures par semaine. Si l'EHPAD fait valoir que son recrutement avait pour objet de pallier l'absence d'agents, les seules mentions relatives à ce motif de recrutement, portées sur ses bulletins de paie et son attestation ASSEDIC par son employeur ne permettent pas, en l'absence de toute autre précision probante, d'établir la véracité de ce motif de recrutement. Alors que les contrats de recrutement de l'intéressée se bornent à faire état de la nécessité d'assurer " le bon fonctionnement des services ", il appert que Mme B a été recrutée pour combler un besoin permanent de l'établissement. Toutefois, eu égard aux dispositions applicables citées au point 5 du présent jugement, à la durée de recrutement de Mme B ainsi qu'à son temps de travail, le recours aux contrats à durée déterminée ne revêt pas, en l'espèce un caractère abusif.

8. En deuxième lieu, un agent public qui a été recruté par un contrat à durée déterminée ne bénéficie ni d'un droit au renouvellement de son contrat ni, à plus forte raison, d'un droit au maintien de ses clauses, si l'administration envisage de procéder à son renouvellement. Toutefois, l'administration ne peut légalement décider, au terme de son contrat, de ne pas le renouveler ou de proposer à l'agent, sans son accord, un nouveau contrat substantiellement différent du précédent, que pour un motif tiré de l'intérêt du service.

9. Le courrier du 13 mars 2020, informant Mme B du non renouvellement de son contrat, fait état de " plusieurs dysfonctionnements au sein du service ainsi qu'une incompatibilité avec la direction et les équipes ". Toutefois, alors que l'intéressée conteste la sincérité de ces motifs, aucun élément n'est apporté par l'EHPAD sur la nature des difficultés ainsi rencontrées. Par ailleurs, l'évaluation de l'agent réalisée le 12 décembre 2019 souligne son implication et sa force de proposition. Le seul fait que quelques objectifs, très minoritaires, soient jugés comme n'étant pas pleinement atteints ne permet pas de conclure que les services rendus par Mme B ne donnaient pas satisfaction. Alors au demeurant que l'intéressée pouvait prétendre à l'octroi d'un contrat à durée indéterminée, il résulte de l'instruction que la décision de ne pas renouveler son contrat n'est pas justifiée par l'intérêt du service et est entachée d'irrégularité.

En ce qui concerne les préjudices de la requérante :

10. Lorsqu'un agent public sollicite le versement d'une indemnité en réparation du préjudice subi du fait de l'illégalité de la décision de ne pas renouveler son contrat ou de le modifier substantiellement sans son accord, il appartient au juge de plein contentieux, forgeant sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties, de lui accorder une indemnité versée pour solde de tout compte et déterminée en tenant compte notamment de la nature et de la gravité de l'illégalité, de l'ancienneté de l'intéressé, de sa rémunération antérieure, et des troubles dans ses conditions d'existence.

11. Il résulte de l'instruction que Mme B, qui avait cinquante-huit ans au terme de son contrat, a exercé ses fonctions au sein de l'EHPAD pendant une durée de près de six ans et percevait un revenu net mensuel d'environ 600 euros. Compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, notamment de la nature et de la gravité de l'illégalité commise, de la rémunération antérieure et des troubles de toute nature dans les conditions d'existence, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par Mme B en l'évaluant à la somme de 8 000 euros, tous préjudices et intérêts compris au jour du présent jugement.

12. L'indemnité de 8 000 euros que l'EHPAD doit verser à Mme B doit être augmentée des intérêts au taux légal à compter du 28 juillet 2020, date de réception de la réclamation préalable de l'intéressée, et de la capitalisation des intérêts à compter du 28 juillet 2021, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

13. Si Mme B se prévaut, par ailleurs, d'un préjudice lié au caractère abusif du recours aux contrats à durée déterminée, il résulte des éléments développés au point 7 du présent jugement que ses prétentions doivent être rejetées en l'absence de faute commise par l'EHPAD.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative s'opposent à ce que la somme réclamée par l'EHPAD Les jardins du Canalet au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens soit mise à la charge de Mme B, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance. Il y a lieu, en revanche, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'EHPAD Les jardins du Canalet une somme de 1 500 euros à verser à Mme B sur le fondement de ces mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : L'EHPAD Les jardins du Canalet est condamné à verser à Mme B une somme de 8 000 euros. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 28 juillet 2020. Les intérêts échus le 28 juillet 2021 seront capitalisés à cette date pour produire eux-mêmes intérêts, puis à chaque échéance annuelle ultérieure.

Article 2 : L'EHPAD versera une somme de 1 500 euros à Mme B sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Les conclusions présentées par l'EHPAD Les jardins du Canalet sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : La présente décision sera notifiée à Mme A B et à l'établissement pour personnes âgées dépendantes les Jardins du Canalet.

Délibéré après l'audience du 1er septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Eric Souteyrand, président,

M. Nicolas Huchot, premier conseiller,

Mme Audrey Lesimple, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 septembre 2022.

La rapporteure,

A. Lesimple Le président,

E. Souteyrand

La greffière,

M-A. Barthélémy

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 15 septembre 2022.

La greffière,

M-A. Barthélémy

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