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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2100019

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2100019

jeudi 5 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2100019
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantMOULIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 janvier 2021, M. C A, représenté par Me Moulin, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 22 juin 2020 par laquelle le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a refusé de procéder au rétablissement de ses conditions matérielles d'accueil et la décision du 5 juin 2020 refusant l'octroi des conditions matérielles d'accueil ;

2°) d'enjoindre à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de lui verser les sommes dues à compter de sa demande de conditions matérielles, à défaut de réexaminer sa situation à la date de sa demande dans un délai de sept jours ;

3°) de condamner l'Office français de l'immigration et de l'intégration à payer la somme de 1 480 euros à verser à Me Moulin au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- à défaut par l'Office français de l'immigration et de l'intégration d'apporter la preuve de la notification régulière de sa décision du 22 juin 2020, sa requête est recevable ;

Sur la décision initiale du 5 juin 2020 :

- elle est insuffisamment motivée en fait et en droit ;

- l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile méconnaît la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013, en tout état de cause la décision contestée, qui le prive de toute condition matérielle d'accueil, méconnaît les dispositions de l'article 20 de la directive ;

- l'Office français de l'immigration et de l'intégration, qui s'est cru en situation de compétence liée, a commis une erreur de droit ;

- la décision de l'Office français de l'immigration et de l'intégration est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à l'existence d'un motif légitime justifiant la date de présentation de sa demande d'asile ;

- elle méconnaît l'intérêt supérieur de leur enfant, alors âgé de 2 ans, en violation des articles 21 et 23 de la directive 2013/33/UE et de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Sur la décision du 22 juin 2020 :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et complet ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant au motif légitime ;

- en les maintenant dans des conditions contraires à la dignité humaines, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation et méconnaît l'intérêt supérieur de leur enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 avril 2023, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable compte tenu de sa tardiveté ;

- à titre subsidiaire, les moyens invoqués ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 novembre 2020.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Couégnat, première conseillère,

- et les observations de Me Jacquinet, substituant Me Moulin, représentant le requérant.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant turc, est entré sur le territoire français le 28 juillet 2019 accompagné de son épouse et de leur fils alors âgé de deux ans. Les époux A ont présenté des demandes d'asile qui ont été enregistrées en procédure accélérée le 5 juin 2020. Par une décision du même jour, remise en mains propres, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a refusé de leur accorder les conditions matérielles d'accueil, au motif que leur demande d'asile avait été déposée plus de 90 jours après leur entrée en France. M. A a formé un recours gracieux contre cette décision. Par une décision du 22 juin 2020 portant " refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil " l'Office français de l'immigration et de l'intégration doit être regardé comme ayant rejeté ce recours gracieux. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de la décision de l'Office français de l'immigration et de l'intégration du 5 juin 2020, ensemble la décision du 22 juin 2020 portant rejet de son recours gracieux.

Sur les conclusions à fin d'annulation et d'injonction :

En ce qui concerne la décision initiale du 5 juin 2020 :

2. La décision attaquée vise le 2° de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur et l'article D. 744-37 du même code, dont l'Office a fait application pour refuser le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à M. A et mentionne que ce dernier a, sans motif légitime, déposé sa demande d'asile plus de 90 jours après son entrée en France. Dans ces conditions, la décision attaquée, qui fait en outre état de la présence de l'enfant du couple et de son âge, comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est suffisamment motivée, même si elle ne vise pas les dispositions de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatif à l'évaluation notamment de la vulnérabilité du demandeur. Le moyen tiré du défaut de motivation doit donc être écarté.

3. Aux termes du point 2 de l'article 20 de la directive 2013/33/CE du 26 juin 2013 : " Les Etats membres peuvent aussi limiter les conditions matérielles d'accueil lorsqu'ils peuvent attester que le demandeur, sans raison valable, n'a pas introduit de demande de protection internationale dès qu'il pouvait raisonnablement le faire après son arrivée dans l'Etat membre ". Dans sa rédaction applicable au présent litige, l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, portant transposition de l'article 20 de la directive 2013/33/CE du 26 juin 2013, dispose : " Outre les cas, mentionnés à l'article L. 744-7, dans lesquels il est immédiatement mis fin de plein droit au bénéfice des conditions matérielles d'accueil, le bénéfice de celles-ci peut être : () / 2° Refusé si le demandeur présente une demande de réexamen de sa demande d'asile ou s'il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° du III de l'article L. 723-2. () ". Aux termes du III de l'article L. 723-2 du même code, dans sa rédaction applicable au présent litige: " L'office statue également en procédure accélérée lorsque l'autorité administrative chargée de l'enregistrement de la demande d'asile constate que : / () 3° Sans motif légitime, le demandeur qui est entré irrégulièrement en France ou s'y est maintenu irrégulièrement n'a pas présenté sa demande d'asile dans le délai de quatre-vingt-dix jours à compter de son entrée en France ; () ". Aux termes de l'article D. 744-37 du même code, dans sa rédaction applicable au présent litige : " Le bénéfice de l'allocation pour demandeur d'asile peut être refusé par l'Office français de l'immigration et de l'intégration : / () / 2° Si le demandeur, sans motif légitime, n'a pas présenté sa demande d'asile dans le délai prévu au 3° du III de l'article L. 723-2 ; / () ".

4. Le cas de refus du bénéfice des conditions matérielles d'accueil prévu par les dispositions du 2° de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile fait partie des hypothèses fixées à l'article 20 de la directive n° 2013/33/UE. En outre, ces dispositions de l'article L. 744-8 écartent toute automaticité du refus et imposent un examen particulier de la situation du demandeur d'asile, en particulier sa vulnérabilité. Au demeurant, il ne ressort ni de ces dispositions, ni d'aucune autre que le refus ferait en toutes circonstances obstacle à l'accès aux autres dispositifs prévus par le droit interne répondant aux prescriptions de l'article 20, paragraphe 5, de la directive du 26 juin 2013 précitée, si l'étranger considéré en remplit par ailleurs les conditions, et notamment à l'application des dispositions de l'article L. 251-1 du code de l'action sociale et des familles relatives à l'aide médicale de l'Etat ou de l'article L. 345-2-2 du même code relatives à l'hébergement d'urgence. Par suite, le moyen tiré de ce que ces dispositions seraient incompatibles avec les objectifs de la directive n° 2013/33/UE ne peut qu'être écarté.

5. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'Office français de l'immigration et de l'intégration, qui justifie de la réalisation d'un entretien de vulnérabilité le 5 juin 2020, se serait estimé tenu de refuser les conditions matérielles d'accueil au seul motif d'un dépôt tardif de sa demande d'asile, sans tenir compte de la situation de M. A. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

6. M. A fait valoir qu'il est venu en France avec sa famille dans le seul but de rendre visite à des membres de sa famille, qu'il n'a été informé qu'une poursuite judiciaire allait être engagée à son encontre que dix jours après leur arrivée puis qu'il a attendu d'être informé du rejet de sa contestation puis de recevoir divers documents relatifs à leur situation avant de déposer une demande d'asile, également retardée par la crise sanitaire. Toutefois il ne produit, à l'appui de sa requête, aucun élément de nature à étayer son récit. Dans ces conditions, il ne peut être regardé comme justifiant d'un motif légitime au sens de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. C'est donc sans méconnaître ces dispositions que le directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a refusé, pour ce motif, de lui octroyer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil.

7. Aux termes de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction alors applicable : " A la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de procéder, dans un délai raisonnable et après un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil. Ces besoins particuliers sont également pris en compte s'ils deviennent manifestes à une étape ultérieure de la procédure d'asile. Dans la mise en œuvre des droits des demandeurs d'asile et pendant toute la période d'instruction de leur demande, il est tenu compte de la situation spécifique des personnes vulnérables. / L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines. / L'évaluation de la vulnérabilité du demandeur est effectuée par des agents de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ayant reçu une formation spécifique à cette fin. () ".

8. Il ressort des pièces du dossier qu'au cours de l'entretien dont a bénéficié le requérant à la suite de l'enregistrement de sa demande d'asile, il a été fait état de la présence de l'enfant du couple, âgé alors de deux ans, ainsi que d'une situation d'hébergement précaire chez une famille, et l'agent de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a évalué la vulnérabilité du requérant à un niveau 0 sur une échelle de 0 à 3. Si M. A fait valoir la présence de son jeune enfant, cette seule circonstance ne suffit pas à établir qu'il se trouvait dans une situation particulière de vulnérabilité au sens des dispositions précitées. Dans ces conditions, et en l'absence de toute circonstance particulière relative à cet enfant, le moyen tiré de ce que l'Office français de l'immigration et de l'intégration aurait méconnu les dispositions précitées s'agissant de la vulnérabilité du demandeur au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision du 22 juin 2020 :

9. Il est toujours loisible à la personne intéressée, sauf à ce que des dispositions spéciales en disposent autrement, de former à l'encontre d'une décision administrative un recours gracieux devant l'auteur de cet acte et de ne former un recours contentieux que lorsque le recours gracieux a été rejeté. L'exercice du recours gracieux n'ayant d'autre objet que d'inviter l'auteur de la décision à reconsidérer sa position, un recours contentieux consécutif au rejet d'un recours gracieux doit nécessairement être regardé comme étant dirigé, non pas tant contre le rejet du recours gracieux dont les vices propres ne peuvent être utilement contestés, que contre la décision initialement prise par l'autorité administrative. Il en résulte que le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision du 22 juin 2020 par laquelle le directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a rejeté le recours gracieux formé par M. A contre la décision de refus des conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile du 5 juin 2020 est inopérant et doit être écarté.

10. Si la décision du 22 juin 2020 s'intitule à tort " refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil ", il ressort tant de ses termes que des écritures en défense de l'Office français de l'immigration et de l'intégration que l'office a bien entendu répondre à un recours formé à la suite de la notification de la décision de refus de 5 juin 2020 et qu'il a procédé à un examen réel et complet de ce recours en examinant les motifs avancés pour justifier tant du caractère tardif du dépôt de la demande d'asile que de la situation de vulnérabilité du demandeur. Le moyen tiré de l'erreur de droit doit donc être écarté.

11. Pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points 3,4, 6 à 8, les moyens invoqués tirés de l'erreur d'appréciation quant au motif légitime et à la situation de vulnérabilité, à l'inconventionnalité et à la méconnaissance de l'intérêt supérieur de l'enfant, doivent être écartés.

12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée par le défendeur, que les conclusions présentées par M. A tendant à l'annulation des décisions prises par l'Office français de l'immigration et de l'intégration les 5 et 22 juin 2020 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et à Me Moulin.

Délibéré après l'audience du 21 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Fabienne Corneloup, présidente,

Mme Michelle Couégnat, première conseillère,

Mme Sophie Crampe, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 octobre 2023.

La rapporteure,

M. Couégnat

La présidente,

F. Corneloup

La greffière,

M. B

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 5 octobre 2023

La greffière,

M. B00

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