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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2100315

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2100315

jeudi 15 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2100315
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation4ème chambre
Avocat requérantPOLONI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête et deux mémoires complémentaires enregistrés le 23 janvier 2021, le 12 janvier 2022 et le 28 février 2022, M. A E, représenté par Me Poloni, demande au tribunal l'annulation de l'arrêté du 7 janvier 2021 pris par le préfet des Pyrénées-Orientales prononçant la prolongation de son assignation à résidence pour une durée de six mois.

Il soutient que :

- la décision a été signée par une autorité incompétente faute de délégation de signature ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit car aucune disposition ne permet le prononcé de cette mesure alors même que l'assignation dont il avait auparavant fait l'objet était échue depuis plusieurs mois ;

- la décision est irrégulière car elle l'assigne sur le territoire d'une commune et non à une adresse précise ;

- le principe et les modalités d'exécution de l'assignation sont entachés d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que l'article 3-1 de la convention de New-York relatives aux droits de l'enfant car rien ne justifie une présentation régulière de ses enfants au commissariat et elle est par ailleurs entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation.

II. Par une requête et deux mémoires complémentaires enregistrés le 23 janvier 2021, le 12 janvier 2022 et le 28 février 2022, et par des moyens identiques à l'instance n° 2100313, Mme F B, épouse E, représentée par Me Poloni, demande au tribunal l'annulation de l'arrêté du 7 janvier 2021 pris par le préfet des Pyrénées-Orientales prononçant la prolongation de son assignation à résidence pour une durée de six mois.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Lesimple, première conseillère, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme E, ressortissants géorgiens nés le 12 novembre 1987 et le 21 juin 1990, ont vu leurs demandes d'asile rejetées par l'office français de protection des réfugiés et apatrides le 18 novembre 2016, décisions confirmées par la cour nationale du droit d'asile le 9 mai 2018. Le 20 décembre 2019, ils ont fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français assortie d'une interdiction de retour de deux ans. Par décisions du 20 décembre 2019 et du 31 janvier 2020, les intéressés ont été assignés à résidence du 20 décembre 2019 au 18 mars 2020. Par arrêtés du 7 juillet 2020, le préfet des Pyrénées Orientales a prononcé leur assignation à résidence pour une durée de six mois à compter de cette même date. Cette décision a été confirmée par un jugement du tribunal de Montpellier du 25 novembre 2021, n° 2002713. Par deux arrêtés du 7 janvier 2021, le préfet des Pyrénées-Orientales a renouvelé cette mesure pour une durée de six mois, soit jusqu'au 7 juillet 2021. Par une requête enregistrée sous le n° 2100313, M. E demande l'annulation de l'arrêté le concernant. Par une requête enregistrée sous le n° 2100315, Mme E demande l'annulation de l'arrêté la concernant.

Sur la jonction des requêtes :

2. Les requêtes susvisées présentées par M. et Mme E concernent la situation de membres d'une même famille et présentent à juger des questions semblables. Elles ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, par un arrêté du 28 décembre 2020, régulièrement publié au recueil spécial des actes administratifs de la préfecture du 31 décembre 2020, accessible tant au juge qu'au public sur le site internet de la préfecture, le préfet des Pyrénées-Orientales a accordé à M. D C, signataire des décisions en litige et directeur de la citoyenneté et de la migration de la préfecture des Pyrénées-Orientales, une délégation à l'effet de signer tous les actes dans la limite de ses attributions, au nombre desquelles figurent les décisions de mise en œuvre des mesures d'éloignement des ressortissants étrangers en situation irrégulière. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions en litige du 7 janvier 2021 doit être écarté comme manquant en fait.

4. En deuxième lieu, il résulte des décisions contestées que sont précisées les circonstances de droit et de faits sur lesquelles elles se fondent. Si la motivation de ces deux décisions est proche de celles prises le 7 juillet 2020, les intéressés ne font état d'aucune évolution pertinente de leur situation dont le préfet n'aurait pas tenu compte. Par ailleurs, alors que les décisions en litige ont vocation à régir la situation des intéressés à compter du 7 janvier 2021, elles n'avaient pas à préciser l'ensemble de la situation administrative antérieure des intéressés. Enfin, alors que le préfet a fait état de la décision d'assignation prise le 7 juillet 2020 et des motifs justifiant sa prolongation, la seule circonstance que la décision en litige fasse état d'une assignation " pour une première période de six mois " constitue une erreur de plume et n'entache pas la décision en litige d'un défaut de motivation. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de ces deux décisions doit dont être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 561-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur : " Lorsque l'étranger justifie être dans l'impossibilité de quitter le territoire français ou ne peut ni regagner son pays d'origine ni se rendre dans aucun autre pays, l'autorité administrative peut, jusqu'à ce qu'existe une perspective raisonnable d'exécution de son obligation, l'autoriser à se maintenir provisoirement sur le territoire français en l'assignant à résidence, dans les cas suivants : 1° Si l'étranger fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai ou si le délai de départ volontaire qui lui a été accordé est expiré ; () 4° Si l'étranger doit être reconduit à la frontière en exécution d'une interdiction de retour ou d'une interdiction de circulation sur le territoire français () La décision d'assignation à résidence est motivée. Elle peut être prise pour une durée maximale de six mois, renouvelable une fois dans la même limite de durée, par une décision également motivée () ". L'article L. 561-2 du même code prévoit que : " I.- L'autorité administrative peut prendre une décision d'assignation à résidence à l'égard de l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, lorsque cet étranger : () 5° Fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français prise moins d'un an auparavant et pour laquelle le délai pour quitter le territoire est expiré ou n'a pas été accordé () ".

6. Il ressort des pièces du dossier qu'après avoir fait l'objet d'une mesure d'assignation à résidence de quarante-cinq jours, renouvelée une fois, du 20 décembre 2019 au 18 mars 2020, sur le fondement de l'article L. 561-2 précité, les époux E ont fait l'objet, à compter du 7 juillet 2020, d'une nouvelle mesure d'assignation à résidence pour une durée de six mois, renouvelée une fois, sur le fondement de l'article L. 561-1 précité.

7. D'une part, aucune des dispositions précitées n'exclut que l'autorité préfectorale, qui est tenue d'examiner régulièrement les changements pouvant survenir dans les circonstances de fait retenues comme fondement de ses décisions, puisse prononcer une assignation à résidence d'une durée de six mois à l'encontre d'un étranger ayant précédemment fait l'objet d'une mesure similaire prise sur le fondement de l'article L. 561-2, dès lors que les conditions requises par l'article L. 561-1 sont remplies.

8. D'autre part, alors même que le préfet justifie l'absence de notification d'une mesure d'assignation entre le 18 mars 2020 et le 7 juillet 2020 compte tenu du contexte lié à l'état d'urgence sanitaire, la seule circonstance que la mesure d'assignation prononcée le 7 juillet 2020 ne soit pas continue aux précédentes mesures d'assignation visant les intéressés n'est pas de nature, en tout état de cause, à entacher d'irrégularité les décisions en litige, prises le 7 janvier 2021, qui ont pour effet de proroger l'assignation édictée le 7 juillet 2020.

9. Dans ces conditions, le moyen, tel que soulevé par les époux E, tiré de ce que le préfet aurait commis une erreur de droit en prononçant les décisions en litige doit être écarté.

10. En quatrième lieu, l'article L. 561-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur prévoit que : " () L'étranger astreint à résider dans les lieux qui lui sont fixés par l'autorité administrative doit se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie () ".

11. Aucune disposition n'impose que l'assignation à résidence soit prononcée au regard du seul lieu d'habitation des intéressés. Ainsi, en vertu des dispositions précitées, le préfet des Pyrénées-Orientales a pu, sans commettre d'erreur de droit, assigner à résidence les époux E dans la commune de Perpignan, dans le département des Pyrénées-Orientales, sans être astreint à indiquer une adresse plus précise.

12. En cinquième lieu, il résulte des dispositions de l'article L. 561-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, citées au point 5 du présent jugement, que la mesure en litige a pour objet d'autoriser les intéressés à se maintenir provisoirement sur le territoire jusqu'à ce qu'existe une perspective raisonnable d'exécution de leur obligation de quitter le territoire français.

13. D'une part, alors que la décision en litige est notamment justifiée par le contexte sanitaire particulier, les requérants n'apportent aucun élément au soutient de leur allégation selon laquelle il n'y aurait aucune perspective réelle de reconduite à la frontière. A l'inverse, la seule circonstance qu'il ait été mis fin aux mesures de confinement visant la population française ne permet pas de conclure à l'irrégularité de la mesure en litige eu égard à la limitation alors en vigueur des déplacements internationaux.

14. D'autre part, les décisions en litige imposent aux époux E de se présenter, avec leurs deux enfants, aux services de la police aux frontières, à Perpignan tous les mercredis à 14 heures. La seule circonstance que les époux E aient respecté les modalités de mise en œuvre de leurs précédentes assignations à résidence, en se présentant de façon hebdomadaire aux services de police, ne permet pas de conclure à l'inutilité de cette mesure qui a pour objet de s'assurer du maintien des intéressés sur le territoire dans lequel ils sont assignés dans l'attente de leur éloignement. Par ailleurs, les époux E, qui déclarent résider sur la commune de Perpignan, ne font valoir aucune circonstance particulière rendant difficile le respect de ces modalités, limitées à une seule présentation par semaine aux services de la police aux frontières de Perpignan, lesquelles n'apparaissent ni inadaptées ni disproportionnées au regard de l'objectif poursuivi par l'administration.

15. Dans ces conditions, et pour les mêmes motifs que ceux développés aux points 13 et 14 du présent jugement, le moyen tiré de ce que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation de leur situation personnelle doit, en tout état de cause, être écarté.

16. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Par ailleurs, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces dernières stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

17. La seule circonstance que les enfants des requérants soient scolarisés respectivement en classe de moyenne section et cours primaire à la date de la décision attaquée et que l'un d'eux soit inscrit auprès de l'école de rugby de sa commune de résidence ne permet pas de conclure que l'obligation de se présenter aux services de la police aux frontières, à Perpignan tous les mercredis à 14 heures s'opposerait à la poursuite de leurs activités scolaires ou sportives dont il n'est pas établi qu'elles se dérouleraient le mercredi après-midi. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance par le préfet des dispositions précitées doit être écarté.

18. Enfin, si les requérants font état de leur présence en France depuis 2015 et de la scolarisation de leurs deux enfants, ces seules circonstances ne suffisent pas, en tout état de cause, à établir leur intégration sur le territoire français. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation qu'aurait commise le préfet doit dès lors être écarté.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les époux E ne sont pas fondés à demander l'annulation des arrêtés du préfet des Pyrénées-Orientales en date du 7 janvier 2021 pris à leur encontre et portant prolongation de leur assignation à résidence pour une durée de six mois.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes présentées par M. et Mme E sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, à Mme F B, épouse E, au préfet des Pyrénées-Orientales et à Me Poloni.

Délibéré après l'audience du 1er septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Eric Souteyrand, président,

M. Nicolas Huchot, premier conseiller,

Mme Audrey Lesimple, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 septembre 2022.

La rapporteure,

A. Lesimple

Le président,

E. Souteyrand

La greffière,

M-A. Barthélémy

La République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Orientales en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 15 septembre 2022.

La greffière,

M-A. Barthélémy

N° 2100313

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