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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2102382

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2102382

jeudi 6 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2102382
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantRUFFEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et trois mémoires enregistrés le 10 mai 2021, le 17 mai 2022, le 9 septembre 2022 et le 5 janvier 2023, M. B A, représenté par Me Ruffel, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le préfet des Bouches du Rhône a refusé d'abroger l'arrêté d'expulsion pris le 2 novembre 1984, opposée à sa demande du 29 juin 2020 ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter du présent jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) subsidiairement, d'enjoindre à la délivrance d'un récépissé dans l'attente du réexamen de sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- sa demande d'abrogation était recevable ;

- la décision est entachée d'un défaut de motivation en vertu des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration car il n'a pas été répondu à sa demande de communication des motifs ;

- le préfet a méconnu l'article L. 521-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et commis une erreur manifeste d'appréciation au regard de son état de santé ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales étant donné l'ancienneté de son séjour et ses attaches familiales sur le territoire.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 juillet 2022, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la demande d'abrogation était irrecevable en vertu des dispositions de l'article L. 524-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et le préfet était en compétence liée pour lui opposer un refus de sorte que les moyens tirés du défaut de motivation de la décision, de la méconnaissance de l'article L. 521-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation sont inopérants ;

- le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 521-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est inopérant car cet article ne s'applique pas à la décision refusant d'abroger une décision d'expulsion ;

- il n'est pas territorialement compétent pour prendre la décision en litige ;

- les autres moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 décembre 2022, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucune décision n'a été prise sur la demande de M. A.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 10 mars 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lesimple, première conseillère,

- les conclusions de M. Lauranson, rapporteur public,

- et les observations de Me Ruffel, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. Par arrêté du 2 novembre 1984 le ministre de l'intérieur a pris, à l'encontre de M. A, ressortissant monténégrin né en 1958, une décision d'expulsion compte tenu de la menace grave pour l'ordre public que représentait son comportement. Par décision du 16 octobre 2017, le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté la demande d'abrogation de l'arrêté précité. Par courrier du 29 juin 2020, M. A a de nouveau demandé l'abrogation de cet arrêté. Par la présente requête, M. A demande l'annulation du refus implicite opposé à sa demande.

2. Aux termes de l'article R. 524-1 dans sa version applicable au litige, et désormais codifié à l'article R. 632-9 du même code : " L'arrêté d'expulsion peut à tout moment être abrogé par l'autorité qui l'a pris. L'abrogation d'un arrêté d'expulsion pris, avant l'entrée en vigueur du décret n° 97-24 du 13 janvier 1997, par le ministre de l'intérieur () relève de la compétence du préfet du département dans le ressort duquel l'étranger avait sa résidence à la date de l'arrêté d'expulsion () ". Aux termes de l'article L. 524-2 alors applicable du même code, et devenu l'article L. 632-6 de ce code : " Sans préjudice des dispositions de l'article L. 524-1, les motifs de l'arrêté d'expulsion donnent lieu à un réexamen tous les cinq ans à compter de la date d'adoption de l'arrêté. L'autorité compétente tient compte de l'évolution de la menace pour l'ordre public que constitue la présence de l'intéressé en France, des changements intervenus dans sa situation personnelle et familiale et des garanties de réinsertion professionnelle ou sociale qu'il présente, en vue de prononcer éventuellement l'abrogation de l'arrêté. () ". Aux termes de l'article L. 524-3 du même code, devenu article L. 632-5 : " Il ne peut être fait droit à une demande d'abrogation d'un arrêté d'expulsion présentée plus de deux mois après la notification de cet arrêté que si le ressortissant étranger réside hors de France () Toutefois, cette condition ne s'applique pas : 1° Pour la mise en œuvre de l'article L. 524-2 ; 2° Pendant le temps où le ressortissant étranger subit en France une peine d'emprisonnement ferme ; 3° Lorsque l'étranger fait l'objet d'un arrêté d'assignation à résidence pris en application des articles L. 523-3, L. 523-4 ou L. 523-5 ".

3. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, lorsqu'il est saisi d'un moyen en ce sens à l'appui d'un recours dirigé contre le refus d'abroger une mesure d'expulsion, de rechercher si les faits sur lesquels l'autorité administrative s'est fondée pour estimer que la présence en France de l'intéressé constituait toujours, à la date à laquelle elle s'est prononcée, une menace pour l'ordre public, sont de nature, eu égard aux changements intervenus dans sa situation personnelle et familiale et aux garanties de réinsertion qu'il présente, à justifier légalement que la mesure d'expulsion ne soit pas abrogée. Toutefois, si le ressortissant étranger réside en France et ne peut invoquer le bénéfice des exceptions définies par l'article L. 524-3 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'autorité a compétence liée pour rejeter la demande d'abrogation présentée.

4. Il ressort des pièces du dossier que la décision contestée fait suite à la demande d'abrogation présentée au ministre de l'intérieur par M. A, le 29 juin 2020, et transférée ensuite aux services préfectoraux, à une échéance distincte du délai de réexamen d'office, fixée par la procédure prévue par les dispositions précitées de l'article L. 524-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et intervenue le 2 novembre 2019. Bien que le requérant ait visé les dispositions de cet article, sa demande d'abrogation ne tendait pas à la contestation de la décision implicite précédemment intervenue à la suite du réexamen quinquennal de la décision d'expulsion le concernant. Par ailleurs, il n'est pas contesté qu'à la date du rejet de sa demande, M. A résidait en France, sans, toutefois, faire l'objet d'une mesure d'emprisonnement ou d'assignation en résidence. Dans ces conditions, le préfet des Bouches-du-Rhône, territorialement compétent pour statuer sur la demande de l'intéressé, était tenu de rejeter la demande d'abrogation de l'intéressé et les moyens tirés du défaut de motivation de la décision, de la méconnaissance de l'article L. 521-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation de la situation du requérant sont inopérants.

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Il appartient à l'autorité administrative de concilier, sous le contrôle du juge, les exigences de la protection de la sûreté de l'Etat et de la sécurité publique avec la liberté fondamentale que constitue le droit à mener une vie familiale normale.

7. M. A, soutient, sans l'établir, être entré en France en 1971. L'extrait de son casier judiciaire permet de constater que lorsque fût pris l'arrêté d'expulsion, M. A avait été condamné, par deux jugements, à un total de 3 ans et trois mois d'emprisonnement pour des faits de vols. Consécutivement à la prise de l'arrêté d'expulsion le 2 novembre 1984, il a été reconduit dans son pays d'origine le 9 janvier 1985. Depuis son retour clandestin sur le territoire français, durant l'année 1986, le requérant s'est rendu coupable de plusieurs délits conduisant à sa condamnation à près de 16 années supplémentaires d'emprisonnement par des jugements et arrêts prononcés entre 1986 et 2016 pour des faits principalement de vol aggravé, recel, escroquerie et usurpation d'identité. S'il fait désormais état de la présence en France de plusieurs de ses sept enfants, dont l'un, né en 1995, est de nationalité française, il n'allègue ni n'établit qu'il aurait ses enfants à charge ou qu'il participerait effectivement à leur entretien ou à leur éducation. En outre, s'il fait état de son concubinage, depuis septembre 2015, avec une ressortissante française avec laquelle il s'est pacsé en septembre 2019 et du suivi médical dont il bénéficie en France, suite au diagnostic d'une pathologie chronique l'affectant, M. A n'établit pas la continuité de son séjour sur le territoire avant 2015 et il ne fait état d'aucune intégration sociale ou professionnelle. Dans ces conditions, au regard de la menace à l'ordre public que son comportement constitue, la décision refusant d'abroger l'arrêté d'expulsion dont M. A fait l'objet n'est pas disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit donc être écarté.

8. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de rejeter les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A à l'encontre de la décision implicite rejetant sa demande d'abrogation de l'arrêté d'expulsion dont il fait l'objet, formulée par courrier du 29 juin 2020. Par voie de conséquence, il y a lieu de rejeter également ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte ainsi que celles présentées au titre des frais du litige.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par M. A est rejetée.

Article 2 : La présente décision sera notifiée à M. B A, au préfet des Bouches-du-Rhône, au préfet de l'Hérault et à Me Ruffel.

Délibéré après l'audience du 23 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Eric Souteyrand, président,

M. Marc Rousseau, premier conseiller,

Mme Audrey Lesimple, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 avril 2023.

La rapporteure,

A. Lesimple Le président,

E. Souteyrand

La greffière,

M-A. Barthélémy

La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 6 avril 2023.

La greffière,

M-A. Barthélémy

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