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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2106840

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2106840

jeudi 23 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2106840
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère chambre
Avocat requérantRUFFEL

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I/ Par une requête enregistrée le 27 décembre 2021 sous le n°2106838, Mme A D, représentée par Me Ruffel, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 1er mars 2021 par laquelle l'Office français de l'intégration et de l'immigration a rejeté le recours gracieux exercé contre le refus de rétablir les conditions matérielles d'accueil du 11 décembre 2020 ;

2°) d'enjoindre à l'Office français de l'intégration et de l'immigration de rétablir les conditions matérielles d'accueil ou à défaut de réexaminer sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que la décision :

- a été signée par une autorité incompétente ;

- est entachée d'une erreur de fait de motifs de non-exécution du transfert Dublin ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à sa situation de vulnérabilité ;

- méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 avril 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 29 octobre 2021.

II/ Par une requête enregistrée le 27 décembre 2021 sous le n°2106840, M. F, représenté par Me Ruffel, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 1er mars 2021 par laquelle l'Office français de l'intégration et de l'immigration a rejeté le recours gracieux exercé contre le refus de rétablir les conditions matérielles d'accueil du 11 décembre 2020 ;

2°) d'enjoindre à l'Office français de l'intégration et de l'immigration de rétablir les conditions matérielles d'accueil ou à défaut de réexaminer sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que la décision :

- a été signée par une autorité incompétente ;

- est entachée d'une erreur de fait de motifs de non-exécution du transfert Dublin ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à sa situation de vulnérabilité ;

- méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 avril 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 29 octobre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B ;

- les observations de Me Brulé, représentant Mme D et M. E.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes susvisées présentées par Mme D et M. E concernent la situation d'un même couple et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

2. Mme D et M. E, nés respectivement le 21 janvier 1983 et le 22 mars 1979, tous deux de nationalité géorgienne, ont sollicité l'asile le 14 août 2018 et ont bénéficié le jour même des conditions matérielles d'accueil. Ils ont fait l'objet d'une procédure de reprise en charge vers les autorités allemandes, Etat membre responsable de leurs demandes d'asile. Ils ont été déclarés en fuite pour n'avoir pas respecté leurs obligations de se présenter aux autorités et le bénéfice des conditions matérielles d'accueil a pris fin le 15 février 2019. Ils se sont de nouveau présentés à la préfecture de l'Hérault le 17 novembre 2020 pour déposer une demande d'asile et par une décision du 11 décembre 2020, l'Office français de l'intégration et de l'immigration a refusé de rétablir les conditions matérielles d'accueil. Mme D et M. E ont présenté un recours gracieux le 10 février 2021 et par une décision du 1er mars 2021, l'Office français de l'intégration et de l'immigration a rejeté leurs recours. Par leurs requêtes, Mme D et M. E demandent l'annulation de la décision du 1er mars 2021 rejetant leurs recours gracieux.

Sur l'étendue du litige :

3. Aux termes de l'article D. 744-37-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction issue du 12° de l'article 1er du décret n° 2018-1359 du 28 décembre 2018 relatif aux conditions matérielles d'accueil : " La décision de refus ou celle mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application de l'article L. 744-7 n'est pas soumise à la mise en œuvre de la procédure prévue à l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration. La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prend effet à compter de sa signature. / Dans un délai de deux mois à compter de la notification de cette décision, le bénéficiaire peut introduire un recours devant le directeur général de l'office, à peine d'irrecevabilité du recours contentieux. La décision comporte l'indication des voies et délais dans lesquels ce recours peut être formé. / Le directeur général de l'office dispose d'un délai de deux mois pour statuer. A défaut, le recours est réputé rejeté. En cas de décision de rejet, celle-ci doit être motivée. ".

4. Ces dispositions réglementaires ont été annulées par une décision du Conseil d'Etat nos 428530, 428564 du 31 juillet 2019 et ont ainsi disparu rétroactivement de l'ordonnancement juridique. Il en résulte que, par son courrier du 10 février 2021, Mme D et M. E ont seulement exercé un recours hiérarchique et non un recours administratif préalable obligatoire.

5. L'exercice du recours hiérarchique n'ayant d'autre objet que d'inviter le supérieur hiérarchique à reconsidérer la décision prise, un recours contentieux consécutif au rejet d'un recours hiérarchique doit nécessairement être regardé comme étant dirigé, non pas tant contre le rejet du recours hiérarchique dont les vices propres ne peuvent être utilement contestés, que contre la décision initialement prise par l'autorité administrative. Ainsi, les conclusions des requêtes de Mme D et M. E, dirigées formellement contre les décisions du 1er mars 2021 rejetant leurs recours hiérarchiques, doivent être regardées comme étant également dirigées contre les décisions initiales du 11 décembre 2020 portant refus d'accorder les conditions matérielles d'accueil.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. Aux termes de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction résultant de la loi du 29 juillet 2015 relative à la réforme du droit d'asile : " Le bénéfice des conditions matérielles d'accueil peut être : / 1° Suspendu si, sans motif légitime, le demandeur d'asile a abandonné son lieu d'hébergement déterminé en application de l'article L. 744-7, n'a pas respecté l'obligation de se présenter aux autorités, n'a pas répondu aux demandes d'informations ou ne s'est pas rendu aux entretiens personnels concernant la procédure d'asile () ". Et aux termes de l'article L. 723-3 du même code : " Pendant toute la durée de la procédure d'examen de la demande, l'office peut définir les modalités particulières d'examen qu'il estime nécessaires pour l'exercice des droits d'un demandeur en raison de sa situation particulière ou de sa vulnérabilité. () Lorsque l'office considère que le demandeur d'asile, en raison notamment des violences graves dont il a été victime ou de sa minorité, nécessite des garanties procédurales particulières qui ne sont pas compatibles avec l'examen de sa demande en procédure accélérée en application de l'article L. 723-2, il peut décider de ne pas statuer ainsi. ".

7. Si les termes de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ont été modifiés par différentes dispositions du I de l'article 13 de la loi du 10 septembre 2018 pour une immigration maîtrisée, un droit d'asile effectif et une intégration réussie, il résulte du III de l'article 71 de cette loi que ces modifications, compte tenu de leur portée et du lien qui les unit, ne sont entrées en vigueur ensemble qu'à compter du 1er janvier 2019 et ne s'appliquent qu'aux décisions initiales, prises à compter de cette date, relatives au bénéfice des conditions matérielles d'accueil proposées et acceptées après l'enregistrement de la demande d'asile. Les décisions relatives à la suspension et au rétablissement de conditions matérielles d'accueil accordées avant le 1er janvier 2019 restent régies par les dispositions antérieures à la loi du 10 septembre 2018.

8. Il résulte des dispositions précédemment citées que les conditions matérielles d'accueil sont proposées au demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de la demande d'asile auquel il est procédé en application de l'article L. 741-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Si, par la suite, les conditions matérielles proposées et acceptées initialement peuvent être modifiées, en fonction notamment de l'évolution de la situation du demandeur ou de son comportement, la circonstance que, postérieurement à l'enregistrement de sa demande, l'examen de celle-ci devienne de la compétence de la France n'emporte pas l'obligation pour l'Office de réexaminer, d'office et de plein droit, les conditions matérielles d'accueil qui avaient été proposées et acceptées initialement par le demandeur. Dans le cas où les conditions matérielles d'accueil ont été suspendues sur le fondement de l'article L. 744-8, dans sa rédaction issue de la loi du 29 juillet 2015, le demandeur peut, notamment dans l'hypothèse où la France est devenue responsable de l'examen de sa demande d'asile, en demander le rétablissement. Il appartient alors à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, pour statuer sur une telle demande de rétablissement, d'apprécier la situation particulière du demandeur à la date de la demande de rétablissement au regard notamment de sa vulnérabilité, de ses besoins en matière d'accueil ainsi que, le cas échéant, des raisons pour lesquelles il n'a pas respecté les obligations auxquelles il avait consenti au moment de l'acceptation initiale des conditions matérielles d'accueil.

9. Il ressort des pièces du dossier qu'à la date de la décision en litige du 11 décembre 2020 refusant de rétablir les conditions matérielles d'accueil, Mme D et M. E étaient accompagnés de leur trois enfants mineurs de 8, 6 et 2 ans et ne disposaient d'aucun hébergement d'urgence et de ressources propres. Eu égard à la situation de vulnérabilité qu'implique la présence de ces trois très jeunes enfants, il ressort des pièces du dossier que l'Office français de l'immigration et de l'intégration a fait une inexacte application des dispositions précitées en refusant de rétablir les conditions matérielles d'accueil aux requérants alors même qu'ils se sont volontairement soustraits à la procédure Dublin dont ils faisaient l'objet.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les décisions du 11 décembre 2020 portant refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil doivent être annulées, ainsi que par voie de conséquence les décisions du 1er mars 2021 portant rejet des recours gracieux, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement d'accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à Mme D et M. E en tenant compte de la présence de leurs trois enfants mineurs, à compter du 11 décembre 2020 et jusqu'à ce qu'il soit statué définitivement sur les demandes d'asile des requérants. Il y a lieu d'enjoindre à l'Office français de l'intégration et de l'immigration d'y procéder dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

12. L'Etat n'étant pas partie à l'instance, les conclusions mal dirigées présentées par Mme D et M. E au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 11 décembre 2020 par lesquelles l'Office français de l'intégration et de l'immigration a refusé de rétablir des conditions matérielles d'accueil à Mme D et M. E, ainsi que les décisions du 1er mars 2021 rejetant leurs recours gracieux, sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint à l'Office français de l'intégration et de l'immigration d'accorder, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à Mme D et M. E en tenant compte de la présence de leurs trois enfants mineurs, à compter du 11 décembre 2020 et jusqu'à ce qu'il soit statué définitivement sur les demandes d'asile des requérants.

Article 3 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 4 : La présente décision sera notifiée à Mme A D et M. G E, à Me Ruffel et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 2 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Fabienne Corneloup, présidente,

Mme Sophie Crampe, première conseillère,

M. Nicolas Huchot, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2024.

Le rapporteur,

N. B

La présidente,

F. Corneloup

La greffière,

M. C

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier le 23 mai 2024.

La greffière,

M. C

N° 2106838,2106840

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