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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2202843

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2202843

lundi 18 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2202843
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationPROCEDURES 96 H H / 48 H
Avocat requérantBAUTES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 3 juin 2022 et le 5 juillet 2022, M. C E, représenté par Me Bautes, demande au tribunal :

1°) de lui accorder provisoirement le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 2 juin 2022, par lequel le préfet de l'Hérault l'a obligé à quitter le territoire français sans délai assorti d'une interdiction de retour sur le territoire français de trois ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Hérault de lui délivrer un certificat de résidence temporaire dans un délai de quinze jours, au besoin sous astreinte ; à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation du requérant dans un délai de 15 jours, au besoin sous astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros, à verser à son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et articles 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou à défaut, à lui verser en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée dès lors qu'il n'est pas fait état de l'ancienneté de sa vie commune antérieure à son mariage civil, de la présence en France de la fille de son épouse, âgée de cinq ans dont il s'occupe quotidiennement et dont les problèmes de santé auraient dû être pris en compte ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa vie privée et familiale en France, attestée par la communauté de vie et le mariage avec une ressortissante française depuis le mois de septembre 2019, de l'état de santé de la fille de son épouse rendant nécessaire sa présence à ses côtés et de la réalité de son insertion ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;

- la décision refusant un délai de départ volontaire doit faire l'objet d'une motivation spécifique et se trouve entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est insuffisamment motivée ;

- elle se fonde sur une obligation de quitter le territoire français entachée d'illégalité ;

- la durée d'interdiction de trois ans est disproportionnée ; il ne présente pas une menace grave pour l'ordre public et n'a pas été condamné.

Par deux mémoires enregistrés le 30 juin 2022 et le 8 juillet 2022, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête de M. E n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique:

- le rapport de M. B,

- les observations de Me Bautes, représentant M. E.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant algérien né le 20 septembre 1993, est entré en France en 2019 muni d'un passeport en cours de validité. A la suite de son interpellation le 2 juin 2022, il a été placé en garde à vue pour défaut de permis de conduire et soustraction à une mesure d'éloignement, le préfet de l'Hérault a, par un arrêté du 2 juin 2022, pris à son encontre une décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français de trois ans. M. E demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 62 du 19 décembre 1991 : " L'admission provisoire peut être prononcée d'office si l'intéressé a formé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été définitivement statué ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire du requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué est signé, pour le préfet de l'Hérault, par Mme D F. Par un arrêté du 16 mars 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de l'Hérault a donné délégation à Mme D F, cheffe du bureau de l'asile, du contentieux et de l'éloignement. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

4. En second lieu, l'arrêté attaqué énonce les considérations de fait et de droit sur lesquelles l'autorité préfectorale s'est fondée pour prononcer les décisions en litige et ce avec une précision suffisante. Par conséquent, le moyen tiré du défaut de motivation des décisions contestées ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, il ne ressort ni de la motivation de l'arrêté attaqué ni des autres pièces du dossier alors que M. E n'a pas évoqué lors de son audition par les services de police les problèmes de santé de sa belle-fille, que le préfet de l'Hérault n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation de l'intéressé avant de prendre la décision attaquée qui n'avait pas spécifiquement à faire mention de son mariage religieux, ou des démarches engagées par le requérant en vue du mariage civil.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance - 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sécurité publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien susvisé : " () Le certificat de résidence d'un an portant la mention "vie privée et familiale" est délivré de plein droit : () 5. Au ressortissant algérien qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus. "

7. La production de la copie de carte individuelle d'admission à l'aide de l'Etat et des certificats médicaux au titre de la période 2021-2022, ne suffit pas à établir la preuve d'une présence continue de M. E en France depuis 2019. En outre, l'intéressé qui ne justifie pas d'une entrée régulière sur le territoire français, ne peut pas prétendre à la délivrance d'un certificat de résidence algérien portant la mention " conjoint d'une Française " et la seule copie d'écran jointe à ses écritures ne saurait établir qu'il aurait rencontré des difficultés à obtenir un rendez-vous en préfecture en vue de solliciter la délivrance d'un certificat de résidence algérien. Le requérant ne justifie pas davantage du caractère nécessaire et indispensable de sa présence auprès de sa belle-fille, âgée de cinq ans et souffrant d'une pathologie cardiaque, justifiant son maintien impératif sur le territoire français, alors qu'il est le père de deux enfants mineurs, âgés de trois et quatre ans, résidant avec son ex-compagne en Algérie. Enfin, M. E s'est soustrait à une précédente obligation de quitter le territoire français édictée le 1er mai 2020 et a été mis en cause pour divers faits de recel provenant d'un vol, de port sans motif légitime d'arme blanche ou incapacitante de catégorie D et de violence aggravée par deux circonstances suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours. Ainsi, eu égard aux conditions et à la durée du séjour, au caractère récent de son mariage et quand bien même le requérant disposerait d'une promesse d'embauche, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision attaquée porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Pour les mêmes motifs, elle n'a pas non plus méconnu les stipulations des articles 6-5 de l'accord franco-algérien.

8. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990: " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

9. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la présence de M. E aux côtés de sa belle-fille soit indispensable au regard de son état de santé et des soins médicaux dont elle a besoin. Le préfet n'a, par suite, pas méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni celles de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ni l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ni, enfin, commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de son arrêté sur sa situation personnelle s'agissant de l'obligation de quitter le territoire.

En ce qui concerne le refus de départ volontaire

10. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants :() 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " Aux termes de l'article L. 612-3 de ce même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. "

11. Il ressort des pièces du dossier que M. E est entré en France de manière irrégulière, qu'il n'avait pas sollicité de titre de séjour à la date de la décision attaquée et qu'il s'était soustrait à une précédente mesure d'éloignement. Il entrait ainsi dans les cas où, en application des dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet pouvait légalement considérer qu'il existait un risque qu'il se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français. Par ailleurs, les seules circonstances qu'il présenterait des garanties de représentation suffisantes, qu'il a tenté de déposer une demande de titre de séjour en tant que conjoint de français et s'occupe de sa belle-fille malade ne permettent pas de considérer que ce risque n'était pas caractérisé à la date de la décision attaquée. Par suite, la décision portant refus de délai de départ volontaire ne peut être regardée comme étant entachée d'erreur de fait ni d'erreur d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans :

12.Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour./ Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français". En vertu de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ".

13.Pour fixer à trois ans l'interdiction de retour sur le territoire français litigieuse, le préfet s'est fondé sur les circonstances que l'intéressé n'apporte par la preuve de son arrivée en France pour la première fois durant l'année 2019, et de la continuité de son séjour depuis cette date, de ce qu'il a eu deux enfants d'une précédente union ne vivant pas sur le territoire national sur lequel il n'a pas établi le centre de ses intérêts prives et familiaux, de ce qu'il a déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement qu'il n'a pas exécutée, de ce que son comportement représente une menace à l'ordre public, de son placement en garde à vue pour des faits de "conduite sans permis et soustraction a une mesure d'éloignement". Toutefois, alors que l'intéressé soutient sans être contesté que les faits en cause n'ont fait l'objet d'aucune poursuite, M. E, qui était marié avec une ressortissante française depuis près de 6 mois, est fondé à soutenir, quand bien même il se serait soustrait à une précédente mesure d'éloignement, qu'en fixant à la durée maximale de trois ans la durée de l'interdiction de retour, le préfet de l'Hérault a entaché sa décision d'erreur d'appréciation. Pour ce motif, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens, cette décision est illégale et doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

14. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique seulement que le préfet de l'Hérault reprenne une nouvelle décision portant interdiction de retour sur le territoire français dans un délai d'un mois, sans qu'il soit besoin d'assortir cette mesure d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

15. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

DECIDE :

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision d'interdiction de retour sur le territoire français prononcée le 2 juin 2022 par le préfet de l'Hérault à l'encontre de M. E est annulée en tant seulement qu'elle fixe sa durée à trois ans.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de l'Hérault de prendre une nouvelle décision portant interdiction de retour sur le territoire français dans un délai d'un mois.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5: Le présent jugement sera notifié à M. C E, au préfet de l'Hérault et à Me Bautes.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2022.

Le Magistrat désigné,

A.BLa greffière,

M. A

La République mande et ordonne le préfet de l'Hérault, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier le 18 juillet 202La greffière,

M. A,

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