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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2203019

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2203019

mercredi 20 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2203019
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationPROCEDURES 96 H H / 48 H
Avocat requérantBAZIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 juin 2022, Mme D A, représentée par Me Bazin, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du préfet de l'Hérault du 16 mai 2022 portant obligation de quitter le territoire français avec délai, assortie d'une interdiction de retour d'une durée de six mois ;

3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) subsidiairement, de suspendre l'exécution de l'arrêté du 16 mai 2022 ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 800 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté contesté émane d'une autorité incompétente en l'absence de délégation de signature régulière accordée à son signataire ;

- la décision énonçant l'obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen complet de sa situation ;

- l'obligation de quitter le territoire français porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision lui accordant un délai de départ volontaire est insuffisamment motivée ;

- le préfet a commis une erreur de droit en s'estimant lié par le délai de trente jours énoncé à l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet a fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ne lui accordant pas un délai de départ volontaire supérieur à trente jours ;

- eu égard aux risques de subir des traitements inhumains et dégradants en cas de retour dans son pays d'origine, la décision fixant le pays de destination a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français prive de base légale l'interdiction de retour ;

- la décision énonçant l'interdiction de retour est insuffisamment motivée ;

- le préfet a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de l'interdiction de retour d'une durée de six mois sur sa situation personnelle ;

- la Cour nationale du droit d'asile étant saisie d'un recours contre la décision de

l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 19 janvier 2022, elle est fondée à demander la suspension de l'exécution de la décision d'éloignement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 juillet 2022, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 6 juillet 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. E a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante albanaise née le 24 février 1996, déclarant être entrée en France le 4 juillet 2021 après avoir exécuté l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre le 2 septembre 2019, a sollicité le réexamen de sa demande d'asile le 18 octobre 2021. Sa demande a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 19 janvier 2022. Mme A demande l'annulation, pour excès de pouvoir, de l'arrêté du préfet de l'Hérault du 16 mai 2022 portant obligation de quitter le territoire français avec délai, assortie d'une interdiction de retour d'une durée de six mois.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions contestées :

2. Par un arrêté n° 2022.03.DRCL.0174 du 16 mars 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de l'Hérault a accordé à Mme C F, chef du bureau de l'asile, du contentieux et de l'éloignement, une délégation à l'effet de signer " tout arrêté ayant trait à une mesure d'éloignement concernant les étrangers séjournant irrégulièrement sur le territoire français ". Cette délégation de signature habilitait ainsi Mme F à signer l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français avec délai, assortie d'une interdiction de retour d'une durée de six mois, pris à l'encontre de Mme A. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, l'arrêté contesté fait référence au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il est fait application et mentionne, notamment, que la demande de réexamen présentée par Mme A a été rejetée par décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 19 janvier 2022 et que l'intéressée ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français, conformément aux dispositions du d) du 1° de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. L'arrêté énonce ainsi les éléments pertinents de la situation personnelle de la requérante, par des mentions qui ne présentent pas un caractère stéréotypé. Ces indications ont permis à Mme A de comprendre et de contester la décision énonçant l'obligation de quitter le territoire français. Cette décision est ainsi suffisamment motivée en droit et en fait.

4. En deuxième lieu, contrairement à ce qui est soutenu, il ne ressort pas des termes de l'arrêté contesté et des pièces du dossier que le préfet de l'Hérault n'aurait pas procédé à un examen réel et complet de la situation de Mme A avant de prononcer une obligation de quitter le territoire français à son encontre.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

6. Mme A, revenue sur le territoire national le 4 juillet 2021 selon ses déclarations, après avoir exécuté l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre le 2 septembre 2019, ne peut se prévaloir de l'ancienneté de son séjour en France. La requérante n'a pas d'autre attache familiale en France que sa fille B, née le 6 décembre 2019 en Albanie. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle serait dépourvue d'attaches familiales en Albanie, où elle a vécu la majeure partie de sa vie. Ainsi dans les circonstances de l'espèce, alors même qu'elle aurait développé des liens amicaux en France, l'obligation de quitter le territoire français n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts poursuivis. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision accordant un délai de départ volontaire de trente jours :

7. En premier lieu, l'arrêté contesté fait référence aux dispositions de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il est fait application et mentionne que Mme A n'allègue pas de circonstances rendant nécessaire une prolongation du délai, de trente jours, qui lui est accordé pour quitter le territoire français. La décision lui accordant un délai de départ volontaire est ainsi suffisamment motivée en droit et en fait.

8. En deuxième lieu, il ressort des termes de l'arrêté contesté, énoncés au point précédent, que le préfet de l'Hérault ne s'est pas estimé lié par le délai de trente jours énoncé à l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

9. En troisième lieu, la requérante se borne à soutenir qu'elle ne peut retourner en Albanie, compte tenu du risque de subir des traitements inhumains et dégradants dans ce pays. Cette circonstance ne saurait toutefois justifier l'octroi d'un délai de départ volontaire supérieur à trente jours.

En ce qui concerne la légalité de la décision fixant le pays de renvoi :

10. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants. ". Aux termes de l'article

L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Pour l'application des stipulations et des dispositions précitées, il appartient à l'autorité administrative de s'assurer que la décision fixant le pays de renvoi d'un étranger ne l'expose pas à des risques sérieux pour sa liberté ou son intégrité physique, non plus qu'à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. Mme A, qui aurait été victime d'un réseau de traite des êtres humains, se borne à faire valoir, en des termes généraux, les risques de traitements inhumains et dégradants auxquels elle serait exposée, en cas de retour dans son pays d'origine. Toutefois Mme A, dont la demande de réexamen de sa demande d'asile a d'ailleurs été rejetée par décision de l'office français de protection des réfugiés et apatrides du 19 janvier 2022, n'apporte aucun commencement de preuve à l'appui de ses allégations. Ainsi la réalité et le caractère personnel et actuel des risques qu'elle allègue, en cas de retour en Albanie dans sa région d'origine, ne sont pas établis. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations et dispositions précitées doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de l'interdiction de retour :

12. En vertu de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet.

13. Le préfet a relevé que Mme A a déclaré être présente en France depuis le 4 juillet 2021, que ses liens familiaux en France ne sont pas établis, qu'elle ne justifie pas être démunie d'attaches familiales dans son pays d'origine, qu'elle n'a pas déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Cette motivation permet d'attester de la prise en compte de l'ensemble des critères prévus par la loi. Dès lors, contrairement à ce qui est soutenu, le moyen, tiré de l'insuffisante motivation de la décision énonçant l'interdiction de retour, doit être écarté.

14. Mme A a déclaré être présente sur le territoire national depuis le 4 juillet 2021. Ainsi elle ne peut se prévaloir de l'ancienneté de son séjour en France. Ses attaches familiales en France sont limitées à sa fille mineure. L'ensemble des circonstances propres à sa situation personnelle est de nature à justifier légalement dans son principe et sa durée la décision d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de six mois, qui n'est pas en l'espèce disproportionnée, alors même que la requérante n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et que sa présence en France ne représente pas une menace pour l'ordre public. Dès lors, le moyen, tiré de l'inexacte application des dispositions précitées de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, doit être écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de l'Hérault du 16 mai 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

16. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté contesté, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions de Mme A à fin d'injonction de réexamen de situation et de délivrance d'une autorisation provisoire de séjour doivent être rejetées.

Sur les conclusions subsidiaires à fin de suspension :

17. Aux termes de l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions prévues à la présente section, demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci. ".

18. La requérante ne se prévaut pas d'éléments qu'elle n'aurait pas déjà soumis à l'appréciation de l'Office français de protection des réfugiés ou apatrides, ou qui seraient apparus, ou auraient été connus d'elle, postérieurement à la décision de cet office ou à la décision d'éloignement. Alors qu'elle peut se faire représenter devant la Cour nationale du droit d'asile, elle ne se prévaut en tout état de cause d'aucune circonstance particulière qui donnerait à sa présence un caractère indispensable pour répondre aux questions des juges de l'asile dans la procédure la concernant. La requérante ne peut dès lors être regardée comme présentant des éléments sérieux de nature à justifier, au titre de sa demande d'asile, son maintien sur le territoire durant l'examen de son recours par la Cour nationale du droit d'asile. Par suite, les conclusions de Mme A tendant à l'application des dispositions de l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une somme quelconque au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A et au préfet de l'Hérault.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juillet 2022.

Le magistrat désigné,

Signé :

H. ELe greffier,

Signé :

D. Martinier

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 20 juillet 202Le greffier,

D. Martinier

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