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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2203348

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2203348

lundi 4 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2203348
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationPROCEDURES 96 H H / 48 H
Avocat requérantMOULIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 29 juin et 1er juillet 2022, M. C B, représenté par Me Moulin, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du préfet de la Haute-Garonne du 27 juin 2022 portant transfert d'un demandeur d'asile aux autorités roumaines responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du préfet de la Haute-Garonne du 27 juin 2022 portant assignation à résidence dans le département de l'Hérault ;

4°) d'enjoindre au préfet de l'admettre en procédure normale ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation, dans un délai de huit jours ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision de transfert est intervenue au terme d'une procédure irrégulière, au regard des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, en l'absence d'identification de l'agent ayant conduit l'entretien individuel ;

- la décision de transfert est intervenue au terme d'une procédure irrégulière, au regard des dispositions de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, dès lors que la requête aux fins de reprise en charge ne mentionne pas son passage en Bulgarie ;

- ayant été victime de violences policières en Roumanie et étant exposé au risque d'être transféré vers la Bulgarie puis renvoyé en Turquie et en Afghanistan sans que sa demande d'asile soit examinée, le préfet a méconnu les stipulations de l'article 33 de la convention de Genève et les dispositions des articles 3 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, en prononçant son transfert aux autorités roumaines ;

- l'arrêté énonçant son assignation à résidence est entaché d'un défaut de motivation ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en prononçant son assignation à résidence.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 juin 2022, le préfet de la Haute-Garonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 et le protocole signé à New-York le 31 janvier 1967 relatifs aux réfugiés ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A ;

- et les observations de Me Moulin, représentant M. B, qui ajoute que la décision de transfert est insuffisamment motivée faute de mentionner la raison pour laquelle le préfet a décidé son transfert vers la Roumanie plutôt que la Bulgarie, et que le préfet a commis une erreur de droit en prononçant son transfert aux autorités roumaines alors que l'Etat membre responsable de l'examen de sa demande d'asile devait être le premier Etat membre auprès duquel il avait introduit sa demande d'asile, c'est-à-dire la Bulgarie.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant afghan né le 1er février 1997, entré irrégulièrement sur le territoire français le 20 mars 2022 selon ses déclarations, a présenté une demande d'asile le 31 mars 2022. Le relevé de ses empreintes a révélé qu'il avait déjà introduit une demande d'asile, le 30 juillet 2021 auprès des autorités bulgares, les 22 septembre 2021 et 28 février 2022 auprès des autorités roumaines. Les autorités roumaines ont accepté la reprise en charge de M. B demandée par les autorités françaises, par un accord implicite né le 26 mai 2022. M. B demande l'annulation, pour excès de pouvoir, de l'arrêté du préfet de la Haute-Garonne du 27 juin 2022 portant transfert d'un demandeur d'asile aux autorités roumaines responsables de l'examen de sa demande d'asile et de l'arrêté du préfet de la Haute-Garonne du 27 juin 2022 portant assignation à résidence dans le département de l'Hérault.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de l'arrêté portant transfert aux autorités bulgares :

3. En premier lieu, l'arrêté contesté mentionne que M. B a présenté une demande d'asile en Roumanie le 28 février 2022 et que les autorités roumaines, saisies le 18 mai 2022 d'une demande de reprise en charge, ont fait connaître leur accord le 27 mai 2022 en application des dispositions du c) du paragraphe 1 de l'article 18 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. La décision de transfert est ainsi suffisamment motivée.

4. En deuxième lieu, selon le 5. de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, l'entretien individuel avec le demandeur afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable " est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ".

5. Il ressort des pièces du dossier que M. B a bénéficié d'un entretien individuel dans les services de la préfecture police de Paris le 4 avril 2022, durant lequel l'intéressé a pu présenter ses observations. Il n'est pas sérieusement contesté que le requérant a été reçu par un agent de la préfecture. Ainsi son entretien doit être regardé comme ayant été mené par une personne qualifiée, au sens du 5. de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013, qui n'exigent pas que l'identité de l'agent ayant mené cet entretien soit révélée. L'absence d'indication de l'identité de l'agent ayant conduit l'entretien individuel n'a pas privé l'intéressé de la garantie tenant au bénéfice d'un entretien individuel et de la possibilité de faire valoir toutes observations en temps utile. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 5. de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit, dès lors, être écarté.

6. En troisième lieu, en vertu de l'article 21 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, la requête aux fins de reprise en charge par un autre État membre est présentée à l'aide d'un formulaire type et comprend les éléments de preuve ou indices tels qu'ils figurent dans les deux listes mentionnées à l'article 22, paragraphe 3, et/ou les autres éléments pertinents tirés de la déclaration du demandeur qui permettent aux autorités de l'État membre requis de vérifier s'il est responsable au regard des critères définis dans le présent règlement.

7. La requête aux fins de reprise en charge émanant des autorités françaises mentionne que M. B a déjà présenté une demande d'asile auprès des autorités roumaines les 22 septembre 2021 et 28 février 2022. Elle comprend ainsi les éléments pertinents permettant aux autorités roumaines de vérifier si elles sont responsables de l'examen de cette demande d'asile. La circonstance qu'elle ne mentionne pas le passage de M. B en Bulgarie, à une date antérieure, est sans incidence sur la régularité de la procédure suivie.

8. En quatrième lieu, les critères du chapitre III du règlement (UE) n° 604/2013 ne sont susceptibles de fonder une décision de transfert que s'il s'agit d'un transfert en vue d'une première prise en charge, et non en vue d'une reprise en charge. Les dispositions de l'article

18-1, b) à d) de ce règlement doivent être regardées comme figurant au nombre des critères énumérés dans le règlement, au sens du 2 de l'article 3 du règlement. Par suite, lorsqu'une personne a antérieurement présenté une demande d'asile auprès d'un ou de plusieurs Etats membres, avant d'entrer sur le territoire d'un autre Etat membre pour y solliciter de nouveau l'asile dans des conditions permettant à cet Etat de demander sa reprise en charge sur le fondement des dispositions de l'article 18-1 b), c) ou d) du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, il ne peut invoquer le moyen tiré de l'appréciation erronée des critères énoncés à l'article 3 et au chapitre III de ce règlement.

9. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré irrégulièrement en Bulgarie, où il a déposé une demande d'asile, puis s'est rendu en Roumanie où il a également effectué une demande d'asile, les 22 septembre 2021 et 28 février 2022. Les autorités roumaines ont explicitement accepté de reprendre en charge l'intéressé sur le fondement de l'article 18-1 c) de ce règlement. Par suite, en vertu de la règle énoncée au point précédent, le requérant ne peut utilement invoquer le critère de responsabilité énoncé au 2 de l'article 3 de ce texte.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 33 de la convention de Genève : " 1. Aucun des Etats Contractants n'expulsera ou ne refoulera, de quelque manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politique. ". Aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 2. () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. () ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ".

11. Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire.

La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre, l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations. La Roumanie est un Etat membre de

l'Union européenne, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Si M. B soutient avoir été victime de violences policières en Roumanie et être exposé au risque d'être transféré vers la Bulgarie puis renvoyé en Turquie et en Afghanistan sans que sa demande d'asile soit examinée, ses allégations, qui ne sont étayées par aucun élément probant, ne permettent pas d'établir qu'il existerait des raisons sérieuses de croire à l'existence de défaillances systémiques en Roumanie dans la procédure d'asile ou que sa demande ne sera pas traitée dans les conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Par suite, le moyen, tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de la convention de Genève et des dispositions précitées du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de l'arrêté portant assignation à résidence dans le département de l'Hérault :

12. En premier lieu, l'arrêté contesté fait référence aux dispositions de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il est fait application et mentionne, d'une part, que M. B fait l'objet d'une décision de remise aux autorités roumaines responsables de l'examen de sa demande d'asile, dont l'exécution demeure une perspective raisonnable eu égard à l'accord implicite de reprise en charge par les autorités roumaines, né le 26 mai 2022 et valable six mois, d'autre part, que la mesure de transfert ne peut être mise en œuvre immédiatement. Ainsi contrairement à ce qui est soutenu, cet arrêté est suffisamment motivé.

13. En second lieu, aux termes de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge peut être assigné à résidence par l'autorité administrative pour le temps strictement nécessaire à la détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile./ () En cas de notification d'une décision de transfert, l'assignation à résidence peut se poursuivre si l'étranger ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que l'exécution de la décision de transfert demeure une perspective raisonnable. () ".

14. Il ressort des pièces du dossier que M. B entre dans le cas, prévu à l'article

L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui permettaient à l'autorité administrative de prononcer son assignation à résidence en vue de l'exécution d'une décision de transfert. En se bornant à soutenir qu'il s'est présenté à chaque rendez-vous qui lui a été fixé et qu'il n'a jamais tenté de se soustraire à ses obligations, le requérant ne démontre pas que le préfet de la Haute-Garonne aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en l'assignant à résidence.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation des arrêtés du préfet de la Haute-Garonne du 27 juin 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

16. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation des arrêtés contestés, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions de M. B à fin d'injonction d'admission au titre de l'asile en procédure normale ou, subsidiairement, de réexamen de sa situation, doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une somme quelconque au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet de la Haute-Garonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2022.

Le magistrat désigné,

Signé :

H. ALe greffier,

Signé :

D. Martinier

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Garonne en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 4 juillet 202Le greffier,

D. Martinier

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