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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2203827

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2203827

mardi 18 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2203827
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantMOULIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 juillet 2022, Mme B A, représentée par Me Moulin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 mai 2022 par lequel le préfet de l'Hérault a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle serait reconduite d'office ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Hérault, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande de titre de séjour, et dans l'attente, de lui remettre une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à Me Moulin en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté est insuffisamment motivé en fait ;

- il n'a pas été procédé à un examen réel et complet de sa situation ;

- l'arrêté est entaché d'une erreur de droit en tant que le préfet a opposé l'absence de visa long séjour sans faire application de son pouvoir d'appréciation ;

- il a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article L. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle a déposé plainte auprès du procureur de la République le 16 avril 2021 ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation et des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale en méconnaissance de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision fixant le pays de destination est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de la protection garantie par l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire enregistré le 2 septembre 2022, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Charvin, rapporteur ;

- et les observations de Me Moulin, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante nigériane née le 5 mai 2000, déclare être entrée en France en octobre 2017. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 22 février 2018, confirmée dans le cadre des réexamens de sa demande puis par la Cour nationale du droit d'asile par trois décisions des 31 mai 2019, 27 décembre 2021 et 31 mars 2022. Le préfet de l'Hérault lui a alors fait obligation de quitter le territoire français par un arrêté du 5 décembre 2019, confirmé par le Tribunal le 5 mars 2020. Le 9 février 2022, la cour administrative d'appel de Marseille a annulé ce jugement ainsi que l'arrêté du 5 décembre 2019 et a enjoint au préfet de procéder à un nouvel examen de la situation de Mme A, laquelle a présenté une demande de titre de séjour le 19 avril 2022. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 18 mai 2022 par lequel le préfet de l'Hérault a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle serait reconduite d'office.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour et l'obligation de quitter le territoire français :

2. L'arrêté contesté, qui reprend notamment les déclarations de l'intéressée quant au fait qu'elle a été victime d'un réseau de prostitution, ainsi que l'ensemble de la procédure administrative et judiciaire dont elle a fait l'objet, comporte les éléments de fait qui ont permis à la requérante d'en comprendre les motifs et de les contester. Ainsi, alors même que le préfet n'a pas précisé qu'elle était mineure lorsqu'elle a été victime de traite d'êtres humains et d'agressions sexuelles, le moyen tiré de l'insuffisance de sa motivation doit être écarté. Il ressort en outre de cette motivation que le moyen tiré du défaut d'examen réel de sa situation doit également être écarté.

3. Il ne résulte ni des termes de l'arrêté contesté ni des autres pièces du dossier que le préfet, qui a par ailleurs examiné la demande de titre de séjour de Mme A sur le fondement des article L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'aurait pas apprécié sa situation au regard de l'ensemble des éléments produits au soutien de sa demande et qu'il se serait estimé en situation de compétence liée par l'absence de visa long séjour pour refuser l'admission au séjour de l'intéressée en qualité d'étudiante, alors que celle-ci, qui n'avait le statut ni d'élève ni d'étudiante, n'avait au demeurant pas présenté de demande à ce titre. Le moyen tiré de l'erreur de droit ne peut dès lors qu'être écarté.

4. Aux termes des dispositions de l'article L. 425-1 du code de l'entrée du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui dépose plainte contre une personne qu'il accuse d'avoir commis à son encontre des faits constitutifs des infractions de traite des êtres humains ou de proxénétisme, visées aux articles 225-4-1 à 225-4-6 et 225-5 à 225-10 du code pénal, ou témoigne dans une procédure pénale concernant une personne poursuivie pour ces mêmes infractions, se voit délivrer, sous réserve qu'il ait rompu tout lien avec cette personne, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. Elle est renouvelée pendant toute la durée de la procédure pénale, sous réserve que les conditions prévues pour sa délivrance continuent d'être satisfaites ".

5. Il est constant que Mme A a déposé plainte le 19 novembre 2019 pour des faits de traite des êtres humains réprimés par l'article 225-4-1 du code pénal. Cette plainte a toutefois été classée sans suite par le procureur de la République le 10 mars 2020 au motif que l'auteur des faits était inconnu. Si la requérante soutient qu'elle a déposé le 16 avril 2021 un complément d'information relatif à sa plainte, il ne ressort des pièces du dossier ni que son courrier ait été reçu par les services du parquet, lesquels déclarent n'avoir enregistré que la seule plainte du 19 novembre 2019, ni que des poursuites pénales auraient été engagées à la suite de ce dépôt complémentaire. Le classement sans suite de la plainte du 19 novembre 2019, à l'encontre duquel il n'est pas soutenu qu'un recours aurait été exercé, caractérise l'achèvement de la procédure pénale au sens des dispositions précitées de l'article L. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Mme A n'est dès lors pas fondée à se prévaloir des dispositions de cet article. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit donc être écarté.

6. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ". Pour l'application de ces dispositions, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

7. Mme A fait valoir qu'elle est entrée en France en octobre 2017 après avoir fui le réseau de prostitution qui l'avait faite venir en Italie, qu'elle est suivie par plusieurs associations qui l'ont aidée à sortir de la prostitution et que les efforts faits pour apprendre le français démontrent sa volonté d'insertion. Toutefois, elle ne fait état d'aucune attache familiale sur le territoire français Elle ne justifie en outre d'aucun logement autonome ni d'aucune activité professionnelle de nature à lui assurer une insertion sociale et professionnelle durable et des ressources suffisantes pour subvenir à ses besoins. Dans ces conditions, le préfet de l'Hérault n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus d'admission au séjour et des buts poursuivis par la mesure d'éloignement. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit donc être écarté.

8. Aux termes des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

9. Mme A soutient, au vu des arguments exposés au point 7, que son parcours et l'âge auquel elle a été soumise à des abus sexuels sont constitutifs de considérations humanitaires et de circonstances exceptionnelles au sens de l'article L. 435-1 précité. Toutefois, contrairement à ce qu'elle soutient, tant l'Office français de protection des réfugiés et apatrides que la Cour nationale du droit d'asile, qui ont regardé comme plausible son parcours dans la prostitution, ont considéré que les pièces produites et les déclarations de l'intéressée n'ont pas permis de tenir pour établis les faits allégués. Par ailleurs, les attestations versées à l'instance, si elles témoignent de l'accompagnement dont bénéficie Mme A dans le cadre de l'aide alimentaire, de l'apprentissage du français ou pour la pratique d'activités, ainsi que, d'un point de vue médical, dans la prise en charge des symptômes d'un état de stress post-traumatique dont elle est atteinte, sont insuffisantes pour établir la réalité de sa situation personnelle au regard des menaces que le réseau de prostitution qui l'aurait exploitée ferait peser sur elle-même et sur sa famille. Elle n'établit ainsi pas que son admission au séjour répondrait, quels que puissent être ses efforts d'insertion, à des considérations humanitaires au sens des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La circonstance, au demeurant non établie, que le parquet aurait commis une erreur dans l'enregistrement de son complément de plainte, ne saurait en outre être regardée comme constitutive d'un motif exceptionnel au sens des mêmes dispositions. Le moyen tiré de l'erreur manifeste commise par le préfet de l'Hérault dans l'appréciation de sa situation au regard de desdites dispositions ne peut, par suite, qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10. Aux termes de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ".

11. Si Mme A, déboutée de sa demande d'asile, redoute d'être exposée, à son retour au Nigéria, à des actes de vengeance de la part des réseaux de proxénétisme dont elle aurait réussi à s'échapper ainsi qu'à des comportements discriminatoires de la part de sa famille ou de ses compatriotes en raison de l'activité de prostitution à laquelle elle a été contrainte de se livrer, elle n'apporte pas d'éléments probants de nature à établir qu'elle serait personnellement visée par des menaces au Nigéria, rien ne faisant obstacle à ce que la requérante s'installe, après avoir regagné ce pays, dans une région différente de celle où elle estime encourir des risques. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit dès lors être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme A tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet de l'Hérault du 18 mai 2022 doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une somme quelconque au bénéfice du conseil de Mme A au titre des frais non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, au préfet de l'Hérault et à Me Moulin.

Délibéré à l'issue de l'audience du 4 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Jérôme Charvin, président,

M. Louis-Noël Lafay, premier conseiller,

Mme Camille Doumergue, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 octobre 2022.

Le président-rapporteur,

J. Charvin

La greffière,

L. SalsmannL'assesseur le plus ancien,

L.N. Lafay

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 18 octobre 2022,

La greffière,

L. SalsmannLs

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