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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2204891

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2204891

jeudi 24 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2204891
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantLAFON PORTES AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés le 22 septembre 2022, les 3 et 12 octobre 2022 et le 7 novembre 2022, Mme A C épouse B, représentée par la SCP Lafon Portes, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 23 août 2022 par lequel le préfet de l'Hérault a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Hérault de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " selon les conditions de délai et d'astreinte qu'il plaira au tribunal de fixer ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision de refus de séjour méconnaît l'article L. 432-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle remplit les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour en qualité de parent d'enfants français en application de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision de refus de séjour porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale et méconnaît l'intérêt supérieur des enfants du couple en violation des stipulations de l'article 3-1 de la convention de New-York relative aux droits de l'enfant ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale par voie d'exception de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 octobre 2022, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme C épouse B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention d'application de l'Accord de Schengen du 14 juin 1985 relatif à la suppression graduelle des contrôles aux frontières communes, signée à Schengen le 19 juin 1990 ;

- le règlement (UE) 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes (code frontières Schengen) ;

- le règlement (UE) 2018/1806 du Conseil du 14 novembre 2018 fixant la liste des pays tiers dont les ressortissants sont soumis à l'obligation de visa pour franchir les frontières extérieures des États membres et la liste de ceux dont les ressortissants sont exemptés de cette obligation ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Goursaud, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C épouse B, ressortissante moldave née le 16 janvier 1989, déclare être entrée en France le 10 juin 2021 accompagnée de ses deux enfants pour rejoindre leur père, M. D, de nationalité française. Le couple s'est marié le 4 août 2021 à Marseillan. Le 9 août 2022, Mme C épouse B a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en qualité de conjointe d'un ressortissant français. Par arrêté du 23 août 2022 dont elle demande l'annulation, le préfet de l'Hérault a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, entré régulièrement et marié en France avec un ressortissant français avec lequel il justifie d'une vie commune et effective de six mois en France, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) 2018/1806 du 14 novembre 2018 susvisé : " 1. Les ressortissants des pays tiers figurant sur la liste de l'annexe II sont exemptés de l'obligation prévue à l'article 3, paragraphe 1, pour des séjours dont la durée n'excède pas 90 jours sur toute période de 180 jours () " pour franchir les frontières extérieures des Etats membres. Aux termes de l'annexe II mentionné à cet article : " Liste des pays tiers dont les ressortissants sont exemptés de l'obligation de visa lors du franchissement des frontières extérieures des Etats membres pour des séjours dont la durée n'excède pas 90 jours sur toute période de 180 jours : () / Moldavie () ", cette exemption s'appliquant " aux titulaires de passeports biométriques délivrés par la Moldavie en conformité avec les normes de l'Organisation de l'aviation civile internationale (OACI) ". Aux termes de l'article 6 du règlement (UE) 2016/399 du 9 mars 2016 susvisé : " 1. Pour un séjour prévu sur le territoire des États membres, d'une durée n'excédant pas 90 jours sur toute période de 180 jours, ce qui implique d'examiner la période de 180 jours précédant chaque jour de séjour, les conditions d'entrée pour les ressortissants de pays tiers sont les suivantes : () / c) justifier l'objet et les conditions du séjour envisagé, et disposer de moyens de subsistance suffisants, tant pour la durée du séjour envisagé que pour le retour dans leur pays d'origine ou le transit vers un pays tiers dans lequel leur admission est garantie, ou être en mesure d'acquérir légalement ces moyens ; () ". Aux termes de l'article L. 311-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour entrer en France, tout étranger doit être muni : () / 2° Sous réserve des conventions internationales, et de l'article 6, paragraphe 1, point c, du code frontières Schengen, du justificatif d'hébergement prévu à l'article L. 313-1, s'il est requis, et des autres documents prévus par décret en Conseil d'Etat relatifs à l'objet et aux conditions de son séjour et à ses moyens d'existence, à la prise en charge par un opérateur d'assurance agréé des dépenses médicales et hospitalières, y compris d'aide sociale, résultant de soins qu'il pourrait engager en France, ainsi qu'aux garanties de son rapatriement ; () ". Aux termes de l'article R. 311-2 du même code : " Tout étranger qui déclare vouloir séjourner en France pour une durée n'excédant pas trois mois est tenu de présenter, pour être admis sur le territoire français, les visas et documents mentionnés aux 1° et 2° de l'article L. 311-1 ", lesdits documents étant prévus par les articles R. 313-1 à R. 313-5 du code précité.

4. Il résulte des dispositions précitées de l'article 6 du règlement (UE) du 9 mars 2016 et de l'article L. 311-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que, si les ressortissants moldaves détenant un passeport biométrique en cours de validité sont dispensés de visa pour les séjours de moins de trois mois au sein de l'espace Schengen, ils doivent cependant remplir l'ensemble des conditions rappelées ci-dessus. En l'espèce, la requérante n'apporte aucun élément de nature à établir qu'elle remplirait ces conditions en se bornant à faire valoir qu'elle dispose d'un passeport valide. Ainsi, son entrée sur le territoire ne peut pas être regardée comme régulière au sens des dispositions précitées. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

5. En deuxième lieu, lorsqu'il est saisi d'une demande de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'une des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou de l'une des stipulations d'une convention internationale, le préfet n'est pas tenu, en l'absence de dispositions expresses en ce sens, d'examiner d'office si l'intéressée peut prétendre à une autorisation de séjour sur le fondement d'une autre disposition de ce code ou d'une autre stipulation d'une convention internationale, même s'il lui est toujours loisible de le faire à titre gracieux, notamment en vue de régulariser la situation de l'intéressée.

6. Si Mme C épouse B se prévaut de la méconnaissance de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce qu'elle remplirait les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour en qualité de parent d'enfants français, il est toutefois constant qu'elle n'a pas présenté de demande de titre de séjour sur le fondement de ces dispositions. Le préfet n'ayant pas davantage examiné d'office la demande de la requérante à l'aune de ces dispositions, le moyen tiré leur méconnaissance ne peut qu'être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Si Mme C épouse B se prévaut de sa présence en France depuis juin 2021 auprès de son époux de nationalité française et de la scolarisation de ses enfants, il ressort toutefois des pièces du dossier qu'elle a vécu dans son pays d'origine jusqu'à l'âge de trente-deux ans, que rien ne fait obstacle à ce qu'elle y retourne avec ses deux enfants âgés de 3 et 5 ans à la date de la décision attaquée et que la communauté de vie avec son époux, qui daterait du mois de juin 2021, est en tout état de cause récente. Dans ces conditions, le préfet n'a pas porté une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale en lui refusant la délivrance d'un titre de séjour. Ce moyen doit dès lors être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

10. Eu égard au jeune âge des enfants, à leur scolarisation récente en France et à la circonstance que la scolarisation peut se poursuivre en Moldavie, le refus de titre de séjour n'a pas méconnu l'intérêt supérieur des enfants. En outre la cellule familiale peut se reconstituer en Moldavie où les époux sont tous les deux admissibles. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New-York le 26 juin 1990 doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

11. D'une part, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () / 5° L'étranger qui est père ou mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans () ". D'autre part, aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français ". Aux termes de l'article 20 de ce code : " L'enfant qui est français en vertu des dispositions du présent chapitre est réputé avoir été français dès sa naissance, même si l'existence des conditions requises par la loi pour l'attribution de la nationalité française n'est établie que postérieurement ". Aux termes de l'article 20-1 du même code civil : " La filiation de l'enfant n'a d'effet sur la nationalité de celui-ci que si elle est établie durant sa minorité ". Aux termes de l'article 311-1 de ce code : " La possession d'état s'établit par une réunion suffisante de faits qui révèlent le lien de filiation et de parenté entre une personne et la famille à laquelle elle est dite appartenir. / Les principaux de ces faits sont : /1° Que cette personne a été traitée par celui ou ceux dont on la dit issue comme leur enfant et qu'elle-même les a traités comme son ou ses parents ; / 2° Que ceux-ci ont, en cette qualité, pourvu à son éducation, à son entretien ou à son installation ; / 3° Que cette personne est reconnue comme leur enfant, dans la société et par la famille ; / 4° Qu'elle est considérée comme telle par l'autorité publique ; / 5° Qu'elle porte le nom de celui ou ceux dont on la dit issue ". Enfin selon l'article 316 du code civil : " Lorsque la filiation n'est pas établie dans les conditions prévues à la section I du présent chapitre, elle peut l'être par une reconnaissance de paternité ou de maternité, faite avant ou après la naissance. / La reconnaissance n'établit la filiation qu'à l'égard de son auteur. / Elle est faite dans l'acte de naissance, par acte reçu par l'officier de l'état civil ou par tout autre acte authentique () ".

12. Il ressort des pièces du dossier, notamment des actes de naissance moldaves des enfants du couple établis le 2 juin 2021, que M. D, qui a acquis la nationalité française en 2011, est le père de Amalia Pîsalri et de Nikita B, nées respectivement les 7 juillet 2017 et 5 juillet 2019. Les mentions relatives à l'identité, aux dates et aux lieux de naissance de ces enfants portées sur ces documents concordent avec les éléments figurant sur les passeports des intéressés. Par l'effet des dispositions du code civil citées ci-dessus, ces enfants sont donc réputés être de nationalité française depuis leur naissance. En outre la requérante verse au débat les reconnaissances de paternité effectuées en France par M. B le 7 octobre 2022 auprès de l'officier d'état civil de Marseillan. Si ces pièces sont postérieures à la décision attaquée, elles révèlent toutefois une situation antérieure à cette décision tandis qu'il n'est pas soutenu par le préfet que ces reconnaissances de paternité auraient été souscrites dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour. Il n'est pas davantage contesté que la requérante contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation des enfants dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis leur naissance. Dans ces conditions, alors même que Mme C épouse B n'a pas produit de certificat de nationalité française ou de carte nationale d'identité au nom des enfants, le préfet de l'Hérault a commis une erreur de droit en l'obligeant à quitter le territoire français.

13. Il résulte de ce qui précède que Mme C épouse B est seulement fondée à demander l'annulation de l'arrêté attaqué en tant qu'il lui fait obligation de quitter le territoire français, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'autre moyen dirigé contre cette décision.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. L'annulation prononcée par le présent jugement, qui concerne seulement la décision portant obligation de quitter le territoire français, n'implique pas nécessairement que le préfet de l'Hérault délivre un titre de séjour à Mme C épouse B. En revanche, il y a lieu de lui enjoindre de réexaminer la situation de l'intéressée dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par Mme C épouse B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 23 août 2022 du préfet de l'Hérault est annulé en tant qu'il fait obligation à Mme C épouse B de quitter le territoire français.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Hérault de procéder au réexamen de la situation de Mme C épouse B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros à Mme C épouse B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C épouse B et au préfet de l'Hérault.

Délibéré après l'audience du 10 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Lison Rigaud, présidente,

Mme Isabelle Pastor, première conseillère,

M. François Goursaud, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 novembre 2022.

Le rapporteur,

F. Goursaud

La présidente,

L. Rigaud

La greffière,

A. Junon

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 10 novembre 2022.

La greffière,

A. Junon00

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