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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2206047

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2206047

vendredi 25 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2206047
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationPROCEDURES 96 H H / 48 H
Avocat requérantMURAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 novembre 2022, M. B E, représenté par Me Murat, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 20 novembre 2022 par lequel le préfet de l'Hérault a pris à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de 2 ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation ;

4°) de condamner l'Etat à payer la somme de 1 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions de l'articles L. 761-1 du code de justice administrative sous réserve d'une renonciation à l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- l'obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée, aucune mention n'étant faite de la présence en France de sa famille, de sa vie commune avec une ressortissante française et de la naissance prochaine de leur enfant ;

- elle est entachée d'un vice de procédure car son droit d'être entendu a été méconnu, aucune information ne lui ayant été délivrée sur la possibilité d'un éloignement durant sa garde à vue ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales compte tenu de ses attaches sur le territoire national.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle n'est pas signée du préfet ; il appartiendra au préfet de produire la délégation régulière justifiant de la compétence du signataire ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation, car il justifie de circonstances humanitaires du fait de la grossesse de sa compagne franco-marocaine ; le préfet n'a pas recherché si des circonstances humanitaires pouvait justifier qu'il ne prononce pas l'interdiction de retour contestée.

Le préfet a versé des pièces le 21 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- les arrêts de la Cour de justice de l'Union européenne C-166/13 du 5 novembre et C-249/13 du 11 décembre 2014 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Crampe, première conseillère, pour statuer en tant que juge désigné en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 24 novembre 2022 :

- le rapport de Mme D ;

- les observations de Me Murat, représentant M. E, assisté de M. A C, interprète. M. E reprend les conclusions et moyens de sa requête et précise que sa concubine est de nationalité franco-yéménite.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, né le 11 février 2003, de nationalité marocaine, est entré sur le territoire français en 2018 selon ses déclarations. Interpellé pour une infraction commise en flagrant délit, il a fait l'objet, le 20 novembre 2022, d'un arrêté par lequel le préfet de l'Hérault a décidé son éloignement sans délai, assorti d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par la présente requête, M. E demande l'annulation de l'arrêté du 20 novembre 2022 en tant qu'il lui fait obligation de quitter le territoire français sans délai et qu'il lui interdit de retourner sur ce territoire, pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions relatives à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". En l'espèce, en raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () 6° L'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois a méconnu les dispositions de l'article L. 5221-5 du code du travail. / Lorsque, dans le cas prévu à l'article L. 431-2, un refus de séjour a été opposé à l'étranger, la décision portant obligation de quitter le territoire français peut être prise sur le fondement du seul 4°. ". Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. () ".

4. Il ressort des pièces du dossier que, contrairement à ce qui est soutenu, il est fait mention des déclarations de M. E tenant à la présence en France de sa compagne enceinte. Le moyen tiré du défaut de motivation doit ainsi être écarté.

5. En deuxième lieu, ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé dans ses arrêts C-166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Ce droit n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français ou sur la décision le plaçant en rétention dans l'attente de l'exécution de la mesure d'éloignement, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement. Une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction.

6. Il ressort des pièces du dossier qu'il a été demandé à M. E, au cours de l'audition policière préalable à l'édiction de l'arrêté en litige, de formuler ses observations sur la perspective d'une décision d'éloignement prise à son encontre, à destination d'un pays où il serait légalement admissible et il a été invité à ajouter tous autres éléments. Ce dernier a pu formuler ses observations en réponse. Il n'est ainsi pas fondé à soutenir que le principe général tenant au droit d'être entendu préalablement à la décision d'éloignement aurait été méconnu.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1 - Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2- Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui " ; () ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

8. Il ressort des pièces du dossier que M. E s'est déclaré sans domicile fixe. Il a indiqué aux policiers durant son audition que sa " copine ", dont il a seulement livré le nom de famille, était enceinte de lui, mais qu'il ne connaissait pas son prénom et ne disposait pas de son numéro de téléphone, leurs échanges ayant lieu uniquement par l'application " snapchat ". Il n'établit toutefois aucunement l'identité, ni la nationalité de cette personne, ni la relation alléguée, ni enfin sa paternité future. Il également indiqué avoir quitté la France durant 5 ou 6 mois en 2021 pour Amsterdam et disposer, au Maroc, pays où il a grandi et vécu avant son entrée alléguée en France il y a 4 ans, de deux oncles. Il a également reconnu travailler de manière non déclarée par un employeur dont il ignore le nom. Ainsi, il ne justifie pas de la réalité ni de la stabilité en France de ses liens personnels et familiaux. C'est donc sans porter atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale que le préfet de l'Hérault a décidé son éloignement du territoire français.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

9. En premier lieu, l'arrêté attaqué est signé, pour le préfet de l'Hérault, par M. Frédéric Poisot, secrétaire général. Il ressort des pièces du dossier que par un arrêté du 14 septembre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour et accessible tant au juge qu'au public, le préfet de l'Hérault a donné délégation à ce dernier aux fins de signer notamment tous les actes administratifs et correspondances relatifs au séjour et à la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

10. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". L'article L. 612-10 du même code dispose que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

11. Eu égard aux conditions de séjour de M. E exposées au point 8, alors que ce dernier n'établit pas la relation de couple dont il se prévaut, c'est sans méconnaitre les dispositions précitées que le préfet n'a pas retenu de circonstance humanitaires pour édicter l'interdiction de retour sur le territoire français faite à M. E et fixer sa durée.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du préfet de l'Hérault du 20 novembre 2022 doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Le présent jugement qui rejette les conclusions à fin d'annulation de la requête n'appelle aucune mesure d'exécution. Les conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint au préfet de réexaminer la situation du requérant doivent ainsi être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à l'avocat de M. E la somme qu'il réclame au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B E, au préfet de l'Hérault et à Me Murat.

Rendu public par mise à disposition au greffe du tribunal le 25 novembre 202La magistrate désignée,

S. DLa greffière,

C. Touzet La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 25 novembre 202La greffière,

C. Touzet

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