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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2300333

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2300333

lundi 23 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2300333
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationPROCEDURES 96 H H / 48 H
Avocat requérantEL MOUNSI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 20 janvier 2023 et le 23 janvier 2023, M. A E, représenté par Me El Moussi, avocat commis d'office, demande au tribunal :

1°) avant-dire droit que son dossier soit mis à disposition par la préfecture ;

2°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

3°) d'annuler l'arrêté du 19 janvier 2023 par lequel le préfet de l'Hérault lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il n'est pas établi que son signataire avait compétence pour ce faire ;

- la décision valant refus implicite d'admission au séjour, est entachée d'un défaut d'examen et d'une erreur d'appréciation au regard du principe de non-refoulement énoncé à l'article 33 de la convention de Genève et du droit de se maintenir sur le territoire le temps de l'examen de sa demande d'asile ; compte tenu de sa volonté exprimée lors de son audition, le préfet aurait dû enregistrer sa demande d'asile et lui remettre une attestation en vertu des articles L. 521-1 et L. 541-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; il ne pouvait légalement édicter l'obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire

- elle méconnaît l'article L.612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne le pays de destination :

- elle porte atteinte aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale par la voie de l'exception, du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français sur laquelle elle se fonde ;

Un bordereau de pièces présenté par le préfet de l'Hérault a été enregistré le 22 janvier 2023.

Vu les autres pièces du dossier :

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bayada, première conseillère, dans les fonctions de magistrat chargé du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bayada, magistrate désignée,

- les observations de Me El Moussi, représentant M. E, qui persiste dans ses conclusions et moyens,

- et les observations de M. E assisté par Mme C, interprète en langue russe.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A E, ressortissant russe né le 17 mai 1995, déclare être entré en France au cours du mois de janvier 2022. Il a été interpellé le 18 janvier 2023 et placé en garde à vue pour des faits de vol aggravé en réunion. Le requérant, placé en rétention, demande l'annulation de l'arrêté du 19 janvier 2023 par lequel le préfet de l'Hérault lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'une année.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Eu égard à l'urgence, il y a lieu d'admettre le requérant à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions tendant à la production par le préfet de l'entier dossier de M. E:

3. Dès lors que l'affaire est en état d'être jugée et que le principe du contradictoire a été respecté, il n'apparaît pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier détenu par l'administration.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, la décision en litige a été signée par Mme D B, cheffe de la section éloignement de la préfecture de l'Hérault en vertu d'une délégation de signature consentie par le préfet de l'Hérault par un arrêté du 21 septembre 2022, régulièrement publié au recueil spécial des actes administratifs de la préfecture le même jour. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire doit donc être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes d'une part de l'article 31 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 : " () 2. Les États contractants n'appliqueront aux déplacements de ces réfugiés d'autres restrictions que celles qui sont nécessaires ; ces restrictions seront appliquées seulement en attendant que le statut des réfugiés dans le pays d'accueil ait été régularisé ou qu'ils aient réussi à se faire admettre dans un autre pays. En vue de cette dernière admission les Etats contractants accorderont à ces réfugiés un délai raisonnable ainsi que toutes facilités nécessaires ". Aux termes de l'article 33 de la convention de Genève : " 1. Aucun des Etats Contractants n'expulsera ou ne refoulera, de quelque manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques. () ". Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité () ".

6. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable () ". Aux termes de l'article L. 521-7 du même code : " Lorsque l'enregistrement de sa demande d'asile a été effectué, l'étranger se voit remettre une attestation de demande d'asile () / Elle ne peut être refusée que dans les cas prévus aux c ou d du 2° de l'article L. 542-2. ". Aux termes de l'article L. 542-1 du même code : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci. ".

7. Enfin, aux termes de l'article L. 542-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : / () / 2° Lorsque le demandeur : / () / c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen ; / d) fait l'objet d'une décision définitive d'extradition vers un Etat autre que son pays d'origine ou d'une décision de remise sur le fondement d'un mandat d'arrêt européen ou d'une demande de remise par une cour pénale internationale. () ".

8. Ces dispositions ont pour effet d'obliger l'autorité de police à transmettre au préfet, et ce dernier à enregistrer, une demande d'admission au séjour lorsqu'un étranger, à l'occasion de son interpellation, formule une demande d'asile. Hors les cas visés tant aux articles L. 754-2 et L. 754-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile concernant l'hypothèse d'un ressortissant étranger placé en rétention, qu'aux c ou d du 2° de l'article L. 542-2 du même code, le préfet saisi d'une demande d'asile est ainsi tenu de délivrer au demandeur l'attestation mentionnée à l'article L. 521-7 précité de ce code. Il résulte, en outre, de ces dispositions que le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français jusqu'à la notification de la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et, le cas échéant, de celle de la Cour nationale du droit d'asile. Par voie de conséquence, les dispositions précitées font obstacle à ce que le préfet fasse usage des pouvoirs que lui confère le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en matière d'éloignement des étrangers en situation irrégulière tant que l'étranger, demandeur d'asile, bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français.

9. Il ressort des pièces du dossier que si, lors de son audition du 19 janvier 2023, M. E a mentionné avoir déposé une demande d'asile lors de son arrivée déclarée en France en janvier 2022, cette demande d'asile a été définitivement rejetée par l'OFPRA le 25 avril 2022 puis par la Cour nationale du droit d'asile le 19 octobre 2022, décision notifiée à l'intéressé le 31 octobre 2022. A cette occasion, et contrairement à ce qu'il allègue, le requérant s'est borné à mentionner le rejet définitif de cette demande d'asile, sans faire état de nouvelles craintes de persécutions en cas de retour dans son pays d'origine, notamment à la suite d'une convocation pour la conscription militaire en vue d'une mobilisation dans le cadre du conflit opposant la Russie à l'Ukraine. Le requérant a en outre précisé ne pas s'opposer à un retour dans son pays d'origine en cas de mesure d'éloignement prise à son encontre. Par suite, le requérant ne peut être regardé comme ayant manifesté le souhait de former une demande d'asile qui, faute d'avoir été transmise au préfet, aurait fait obstacle au prononcé de la mesure d'éloignement litigieuse. Dès lors, les moyens tirés de la méconnaissance des articles L. 521-1 et L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que des stipulations celles de l'article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 et du défaut d'examen doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

10. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel il est fait obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. ". L'article L. 612-2 dispose que : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 141-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

12. En premier lieu, compte tenu de ce qui vient d'être dit au point 9 du présent jugement, le préfet n'a pas méconnu les dispositions précitées en refusant d'accorder un délai de départ volontaire à M. E.

13. En second lieu, pour refuser d'accorder un délai de départ volontaire à l'intéressé, le préfet de l'Hérault a considéré comme établi le risque que M. E se soustraie à la mesure d'éloignement édictée sur le fondement du 1° et du 8° de l'article L. 612-3 sans opposer le motif tiré de ce que le comportement de M. E constituerait une menace à l'ordre public. Si le requérant fait en outre valoir qu'il ne s'est pas soustrait à une précédente mesure d'éloignement et justifie d'une attestation d'hébergement, il s'est toutefois déclaré sans domicile fixe dans le cadre de son audition par les services de police et ne justifie pas d'une résidence effective permanente sur le territoire français. Par ailleurs, il ne conteste pas être dépourvu de document d'identité. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'en refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire le préfet de l'Hérault aurait méconnu les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne le pays de destination :

14. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile :" () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Selon les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

15. M. E soutient que sa situation personnelle l'empêche de retourner en Russie dès lors qu'il a fait l'objet d'une convocation en vue d'une mobilisation dans le cadre du conflit opposant la Russie à l'Ukraine. Toutefois à supposer que le requérant entre dans la catégorie des hommes pouvant faire l'objet d'une mobilisation, cette seule circonstance ne permet pas d'établir avec un degré suffisant de certitude qu'il serait soumis à des traitements inhumains et dégradants au sens des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, ce moyen sera écarté.

En ce qui concerne la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français :

16. L'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français n'étant pas établie, l'exception d'illégalité de cette décision invoquée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision prononçant une interdiction de retour doit être écartée.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. E tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué doivent être rejetées. Il en est de même, par voie de conséquence, de ses conclusions à fin d'injonction et de celles relatives aux frais liés au litige.

DECIDE :

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A E et au préfet de l'Hérault.

Lu en audience publique le 23 janvier 2023.

La magistrate désignée,

A. Bayada Le greffier

D. Martinier

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 23 janvier 2023

Le greffier,

D. Martinier

N°230333

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