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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2303203

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2303203

jeudi 17 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2303203
TypeDécision
RecoursAutorisation
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantRUFFEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 2 juin 2023 et le 11 janvier 2024, M. B A, représenté par Me Ruffel, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 avril 2022 par lequel le préfet de l'Hérault a refusé de lui délivrer un titre de séjour ainsi que la décision implicite du 27 juin 2022 par laquelle il a rejeté son recours gracieux ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Hérault, à titre principal, de lui délivrer un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale " et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande, dans un délai de deux mois à compter de la décision à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à Me Ruffel au titre des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- son recours gracieux a suspendu les délais de recours et sa requête est recevable ;

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence faute de délégation régulière de signature ;

- la décision implicite est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'un vice de procédure faute de consultation du collège de médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration ;

- le préfet a commis une erreur de droit en opposant la possibilité de bénéficier du regroupement familial pour ne pas lui délivrer un titre de séjour au titre de sa vie privée et familiale ;

- la décision méconnaît l'article 6-7° de l'accord franco-algérien car son état de santé nécessite des soins dont il ne pourra bénéficier dans son pays d'origine alors qu'il a par ailleurs besoin de la présence de son épouse ;

- la décision méconnaît l'article 6-5° de l'accord franco-algérien et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales car le centre de ses intérêts privés et familiaux est en France.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 décembre 2023, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- le recours contre la décision initialement opposée au requérant est tardif car sa demande d'aide juridictionnelle, intervenue après l'expiration du délai de recours n'a pas suspendu les dits délais ;

- les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 4 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lesimple, première conseillère,

- et les observations de Me Ruffel, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 7 avril 2022, le préfet de l'Hérault a refusé de délivrer à M. A, ressortissant algérien né en 1955, un titre de séjour. Par décision implicite née le 27 juin 2022, il a rejeté le recours gracieux de l'intéressé tendant au retrait de cette décision. M. A demande l'annulation de ces décisions.

Sur la recevabilité de la requête :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée ". Aux termes de l'article R. 421-5 du même code : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 411-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision administrative peut faire l'objet, dans le délai imparti pour l'introduction d'un recours contentieux, d'un recours gracieux ou hiérarchique qui interrompt le cours de ce délai () ". En vertu des dispositions combinées des articles L. 411-3 et L. 112-3 du même code, un tel recours doit faire l'objet d'un accusé de réception mentionnant notamment les conditions de naissance d'une décision implicite et les voies et délais de recours. L'article L. 112-6 du même code précise que : " Les délais de recours ne sont pas opposables à l'auteur d'une demande lorsque l'accusé de réception ne lui a pas été transmis ou ne comporte pas les indications exigées par la réglementation. Le défaut de délivrance d'un accusé de réception n'emporte pas l'inopposabilité des délais de recours à l'encontre de l'auteur de la demande lorsqu'une décision expresse lui a été régulièrement notifiée avant l'expiration du délai au terme duquel est susceptible de naître une décision implicite ".

3. Enfin, aux termes de l'article 43 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " Sans préjudice de l'application de l'article 9-4 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée et du II de l'article 44 du présent décret, lorsqu'une action en justice ou un recours doit être intenté avant l'expiration d'un délai devant les juridictions de première instance ou d'appel, l'action ou le recours est réputé avoir été intenté dans le délai si la demande d'aide juridictionnelle s'y rapportant est adressée ou déposée au bureau d'aide juridictionnelle avant l'expiration dudit délai et si la demande en justice ou le recours est introduit dans un nouveau délai de même durée à compter : 1° De la notification de la décision d'admission provisoire ; () ".

4. En l'espèce, il est constant que M. A a transmis, le 27 avril 2022 un recours gracieux dirigé contre l'arrêté du 7 avril 2022. Ce recours, adressé dans le délai de deux mois suivant la notification dudit arrêté a eu pour effet d'interrompre le délai de recours contentieux contre cet arrêté. Alors que ce recours gracieux n'a pas fait l'objet d'un accusé de réception et qu'aucune décision expresse ne lui a été notifié, le délai de recours contentieux de deux mois contre la décision implicite née le 27 juin 2022 n'est pas opposable à M. A. Dès lors, le préfet ne peut opposer à M. A la tardiveté de sa demande d'aide juridique, déposée le 16 février 2023. La présente requête, enregistrée le 2 juin 2023, soit, en tout état de cause, dans le délai de deux mois suivant l'octroi de l'aide juridique, n'est donc pas tardive et M. A est recevable à contester la légalité de l'arrêté du 7 avril 2022 et de la décision implicite née le 27 juin 2022.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision :

En ce qui concerne l'arrêté du 7 avril 2022 :

5. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par M. Thierry Laurent, secrétaire général de la préfecture de l'Hérault en vertu d'une délégation qui lui a été consentie par arrêté du préfet de l'Hérault n°2022-03-DCRL-166 du 9 mars 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du lendemain. Cet arrêté lui donne délégation à l'effet de signer tous actes, arrêtés, décisions et circulaires relevant des attributions de l'Etat dans le département de l'Hérault, à l'exception des réquisitions prises en application de la loi du 11 juillet 1938 relative à l'organisation générale de la nation pour temps de guerre et de la réquisition des comptables publics. Le second alinéa de l'article 1er de cet arrêté précise en outre que cette délégation comprend les actes administratifs relatifs au séjour et à la police des étrangers. Dès lors, cette délégation, qui n'est pas trop générale, habilitait M. Thierry Laurent à signer l'arrêté en litige et le moyen tiré du vice d'incompétence de l'auteur de l'acte doit donc être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () 5) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus () ".

7. D'une part, alors que les stipulations précitées excluent expressément les ressortissants algériens pouvant prétendre au regroupement familial, c'est sans commettre d'erreur de droit que le préfet a pu écarter l'application de ces stipulations du fait de la possibilité pour M. A de bénéficier de ce dispositif.

8. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Si M. A soutient résider continuellement en France depuis le mois d'octobre 2017 aux côtés de celle qui deviendra son épouse le 14 septembre 2019, compatriote algérienne en situation régulière, il ne l'établit pas en se bornant à produire un billet de transport à destination de la France ainsi qu'une facture de téléphonie établie à leur adresse commune en avril 2018, dans la mesure où son passeport rend compte de nombreux allers-retours hors de France en 2018 et 2019 et surtout que son titre de séjour espagnol a été renouvelé en décembre 2018 avec mention d'une adresse de résidence en Espagne. En outre, il ressort des pièces du dossier que M. A a fait l'objet d'une précédente décision de refus de séjour le 16 juillet 2018. Par ailleurs, si la conjointe de M. A bénéficie d'un certificat de résidence cette circonstance ne fait pas obstacle à ce que la cellule familiale puisse se reconstituer en Algérie et la décision du préfet de l'Hérault n'a pas nécessairement pour effet de priver M. A de la présence de son épouse à ses côtés, à supposer que celle-ci soit rendue indispensable par son état de santé. Dans ces conditions, alors que le requérant a vécu la majeure partie de sa vie hors du territoire français et qu'il est père de cinq enfants résidant en Algérie, c'est sans méconnaitre les stipulations précitées que le préfet a pu refuser de lui délivrer un titre de séjour.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. A tendant à l'annulation de l'arrêté du 7 avril 2022 doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision du 27 juin 2022 :

11. Aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () 7) au ressortissant algérien, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve qu'il ne puisse pas effectivement bénéficier d'un traitement approprié dans son pays () ".

12. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat ". L'article R. 425-11 de ce même code précise que : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé ". Enfin, aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui dépose une demande de délivrance ou de renouvellement d'un document de séjour pour raison de santé est tenu, pour l'application des articles R. 313-22 et R. 313-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de faire établir un certificat médical relatif à son état de santé par le médecin qui le suit habituellement ou par un médecin praticien hospitalier. A cet effet, le préfet du lieu où l'étranger a sa résidence habituelle lui remet un dossier comprenant une notice explicative l'informant de la procédure à suivre et un certificat médical vierge, dont le modèle type figure à l'annexe A du présent arrêté ".

13. Si dans sa demande initiale M. A se bornait à demander la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement du 5° de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968, soit au regard de ses attaches privées et familiales sur le territoire français, il a expressément demandé, dans le cadre de son recours gracieux, la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement du 7° du même article, soit compte tenu de son état de santé. Or, alors que le préfet ne l'a pas invité à déposer une nouvelle demande de titre de séjour ni ne lui oppose l'irrecevabilité de sa nouvelle demande, du fait de son incomplétude, il y a lieu de regarder la décision implicite du 27 juin 2022 comme refusant de délivrer à M. A un titre de séjour en sa qualité d'étranger malade. Alors même que le préfet ne fait pas état de l'irrégularité de cette demande, au demeurant accompagnée de certificats médicaux rendant compte de l'état de santé dégradé de M. A, cette décision, intervenue sans consultation du collège de médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration est entaché d'un vice de procédure justifiant que soit prononcée son annulation.

14. Sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, il y a donc lieu d'annuler la décision du 27 juin 2022 refusant la délivrance à M. A d'un titre de séjour en raison de son état de santé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

15. La présente décision, eu égard à ses motifs, implique seulement qu'il soit enjoint au préfet de l'Hérault de réexaminer la demande de titre de séjour de M. A sur le fondement du 7° de l'article 6 de l'accord franco-algérien et qu'il prenne une nouvelle décision dans un délai de quatre mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

16. M. A étant admis à l'aide juridique totale, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Ruffel, avocat de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Ruffel de la somme de 850 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions de M. A dirigées contre l'arrêté du préfet de l'Hérault du 7 avril 2022 sont rejetées.

Article 2 : La décision du préfet de l'Hérault du 27 juin 2022 refusant la délivrance à M. A d'un titre de séjour sur le fondement du 7° de l'article 6 de l'accord franco-algérien est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de l'Hérault de réexaminer la demande de titre de séjour de M. A sur le fondement du 7° de l'article 6 de l'accord franco-algérien et de prendre une nouvelle décision dans un délai de quatre mois à compter de la notification de la présente décision.

Article 4 : L'État versera la somme de 850 euros à Me Ruffel, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Ruffel renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente décision sera notifiée à M. B A, au préfet de l'Hérault et à Me Ruffel.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Eric Souteyrand, président,

Mme Adrienne Bayada, première conseillère,

Mme Audrey Lesimple, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2024.

La rapporteure,

A. Lesimple Le président,

E. Souteyrand

La greffière,

M. C

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 17 octobre 2024.

La greffière,

M. C

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