Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 14 août 2023, 30 mai 2024 et 12 mars 2025, l’association France Nature Environnement Occitanie Méditerranée (FNE OM) demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du préfet des Pyrénées-Orientales du 13 juin 2023 portant mise en place de mesures de restrictions provisoires des usages de l’eau liée à l’état de la ressource superficielle en tant qu’il déroge, à l’alinéa 2 de l’article 10, au débit réservé à l’aval de la Têt ;
2°) d’annuler l’arrêté du préfet des Pyrénées-Orientales du 25 juillet 2023 en tant qu’il proroge l’application de l’article 10 de l’arrêté du 13 juin 2023 jusqu’au 19 septembre inclus ;
3°) subsidiairement, de saisir la Cour de justice de l’Union européenne de la question préjudicielle suivante : « Les dispositions spéciales prévues à l’article R. 214-111-2 et au deuxième alinéa du II de l’article L. 214-18 du code de l’environnement, en tant qu’elles permettent à l’autorité administrative de déterminer des règles spéciales de réduction temporaire du débit minimal biologique en aval des ouvrages hydrauliques implantés dans les cours d’eau permettant de poursuivre des prélèvements d’eau en cas d’étiage naturel exceptionnel, sont-elles conformes au maintien ou à la restauration du bon état des eaux, telle que prescrit par la directive 2000/60/CE du 23 octobre 2000, notamment à ses articles 1er et 4 et annexe V ? » ;
4°) d’enjoindre au préfet des Pyrénées-Orientales de mettre en conformité toute disposition en vigueur avec l’autorité de la chose jugée résultant de la décision à intervenir, dans un délai d’un mois ;
5°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- ni la commune de Perpignan, ni l’ASA de Thuir ne justifient de leur capacité à agir ;
- les dispositions spéciales prévues au 2nd alinéa du II de l’article L. 214-18 et à l’article R. 214-111-2 ne permettent pas à la France de tenir compte des impacts temporaires de l’instauration de débits minimums temporaires inférieurs aux débits minimums biologiques sur l’objectif de prévention de la détérioration de la qualité des eaux ; elles sont donc manifestement contraires à l’article 4 de la directive 2000/60/CE du 23 octobre 2000, justifiant qu’elles soient déclarées inconventionnelles ;
- le cas échéant, une question préjudicielle à la Cour de justice de l’Union européenne s’impose ;
- les articles L. 214-18 et R. 214-111-2 du code de l’environnement sont méconnus dès lors que pour les deux arrêtés les débits de la Têt en amont et en aval du barrage de Vinça ne sont caractéristiques d’aucun étiage naturel exceptionnel ; en amont du barrage de Vinça, à la station hydrométrique de « Marquixanes », le VCN3 de fréquence 10 ans s’établit à 1 511 l/s6, alors que le débit moyen journalier enregistré la date de signature de l’arrêté du 13 juin 2023 s’établit à 11 400 l/s ; pendant la période 14 juin au 26 juillet, le débit moyen journalier enregistré à la station hydrométrique de Marquixanes s’est établi dans une fourchette allant de 15.700 l/s à 1.620 l/s ; le débit moyen journalier de la Têt n’a donc jamais été inférieur au VCN3 de fréquence 10 ans ; l’existence même d’un étiage naturel exceptionnel au sens de l’article L. 214-18 précité sur le seul cours intermédiaire de la Têt courant juin 2023 n’est absolument pas démontré ; s’agissant de l’arrêté du 25 juillet 2023, si le débit de la Têt à la station hydrométrique de « Marquixanes » est faible, comme cela est attendu en période d’étiage, il n’est jamais descendu en dessous du VCN3 décennal (1 511 l/s) ;
- depuis le 1er juillet, à l’aval du barrage de Vinça, le cours intermédiaire de la Têt est l’objet d’un soutien d’étiage d’utilité publique organisé par l'arrêté préfectoral n° 2050/87 du 27 juillet 1987 portant règlement d'eau du barrage-réservoir de Vinça ; ce soutien d’étiage minimal de 3 m3/s en temps normal a été réduit, aux termes de l’article 10 alinéa 1er de l’arrêté querellé, à 1,6 m3/s ; dans un tel contexte hydrologique, aucun « étiage naturel exceptionnel » au sens de l’article L. 214-18 du code de l’environnement ne peut donc être constaté sur la Têt à l’aval du barrage de Vinça, puisque le débit naturel du cours intermédiaire de la Têt est soutenu artificiellement de manière constante ; aucun motif de fait ne peut justifier en l’espèce la détermination de débits minimums biologiques particuliers en situation d’étiage naturel exceptionnel sur un cours d’eau constamment réalimenté artificiellement par un barrage de soutien d’étiage fonctionnel pendant la période de validité de l’arrêté litigieux ;
- en ne déterminant pas de manière précise la valeur de débit (représentative d’un débit naturel exceptionnel, soit la valeur du VCN3 de fréquence a minima décennale) au niveau de la station hydrométrique de Marquixanes (station située en amont immédiat du barrage de Vinça), le préfet a édicté des prescriptions imprécises et manifestement illégales, en tant qu’elles ne permettent pas aux usagers intéressés de déterminer les conditions hydrométriques claires et précises déclenchant l’opposabilité des règles de débit minimum temporaire ainsi déterminé ;
- en déterminant un débit minimal temporaire de 600 l/s, d’une valeur inférieure au débit minimal de survie piscicole respectivement de 1000 et 800 l/s au droit des points T6 et T7, le préfet des Pyrénées-Orientales a commis une erreur d’appréciation de nature à faire obstacle aux intérêts protégés par l’article L. 214-18 du code de l’environnement ;
- les débits minimums biologiques particuliers arrêtés par le préfet des Pyrénées Orientales en considération d’un étiage naturel exceptionnel représentatif de conditions dégradées de vie aquatique, ne sont accompagnés d’aucune prescription de suivi et sauvegarde écologique ;
- tout arrêté fixant, de manière dérogatoire, des débits minimaux temporaires inférieurs aux débits miniums biologiques doit être formellement motivé, en précisant tout particulièrement les éléments de droit et de faits susceptible de les justifier ; tel n’est pas le cas pour l’arrêté du 13 juin 2023 ;
- l’arrêté du 25 juillet 2023, en tant qu’il proroge l’application de l’article 10 de l’arrêté du 13 juin 2023 jusqu’au 19 septembre 2023 inclus, souffre des mêmes illégalités internes et externes que l’arrêté initial. Il sera annulé par voie de conséquence.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 avril 2024, le préfet des Pyrénées-Orientales conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu’aucun moyen n’est fondé.
Par un mémoire enregistré le 20 février 2025 la commune de Perpignan, représentée par Me Joubes, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la requérante la somme de 3 000 euros au titre des frais de l’instance.
Elle fait valoir que l’association ne justifie pas d’un intérêt lui donnant qualité pour agir et qu’aucun moyen n’est fondé.
Par un mémoire enregistré le 20 février 2025, l’association syndicale autorisée (ASA) du canal de Thuir, représentée par Me Joubes, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la requérante la somme de 3 000 euros au titre des frais de l’instance.
Elle fait valoir que l’association ne justifie pas d’un intérêt lui donnant qualité pour agir et qu’aucun moyen n’est fondé.
Par un courrier du 27 février 2025, les parties ont été informées que l’instruction de l’affaire était susceptible d’être close par l’émission d’une ordonnance à compter du 24 mars 2025, conformément aux dispositions de l’article R. 611-11-1 du code de justice administrative.
La clôture immédiate de l’instruction de l’affaire a été prononcée le 3 avril 2025 par une ordonnance du même jour en application du quatrième alinéa de l’article R. 613-1 du code de justice administrative.
L’association France Nature Environnement Occitanie Méditerranée a produit un mémoire le 10 octobre 2025, après la clôture de l’instruction et qui n’a pas été communiqué.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la directives 2000/60/CE du 23 octobre 2000 ;
- le code de l’environnement ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Lauranson,
- les conclusions de Mme Lorriaux, rapporteure publique,
- et les observations de M. B... pour l’association France Nature Environnement Occitanie Méditerranée, Me Joubes représentant l'ASA du canal de Thuir et la commune de Perpignan.
Une note en délibéré présentée pour l'ASA du canal de Thuir et la commune de Perpignan a été enregistrée le 19 février 2026.
Considérant ce qui suit :
1. L’association France Nature Environnement Occitanie Méditerranée (FNE OM) demande au tribunal l’annulation de l’arrêté du préfet des Pyrénées-Orientales du 13 juin 2023 portant mise en place de mesures de restrictions provisoires des usages de l’eau liée à l’état de la ressource superficielle en tant qu’il déroge, à l’alinéa 2 de l’article 10, au débit réservé à l’aval de la Têt. L’association demande également l’annulation de l’arrêté du préfet des Pyrénées-Orientales du 25 juillet 2023 en tant qu’il proroge l’application de l’article 10 de l’arrêté du 13 juin 2023 jusqu’au 19 septembre inclus.
Sur la recevabilité de la requête de l’association France Nature Environnement Occitanie-Méditerranée :
2. Eu égard à son objet social, qui porte notamment sur la conservation des milieux et habitats naturels, des espèces animales et végétales, de la biodiversité et sur la prévention des dommages écologiques, l’association France Nature Environnement Occitanie-Méditerranée, agréée au titre de la protection de l’environnement, est recevable à contester les arrêtés en litige.
Sur les conclusions aux fins d’annulation :
3. Aux termes de l’article L. 211-1 du code de l’environnement : « I.- Les dispositions des chapitres Ier à VII du présent titre ont pour objet une gestion équilibrée et durable de la ressource en eau ; cette gestion prend en compte les adaptations nécessaires au changement climatique et vise à assurer : / 1° La prévention des inondations et la préservation des écosystèmes aquatiques, des sites et des zones humides / (…) ; / 3° La restauration de la qualité de ces eaux et leur régénération ; / 4° Le développement, la mobilisation, la création et la protection de la ressource en eau ; / 5° La valorisation de l'eau comme ressource économique et, en particulier, pour le développement de la production d'électricité d'origine renouvelable ainsi que la répartition de cette ressource ; / 5° bis La promotion d'une politique active de stockage de l'eau pour un usage partagé de l'eau permettant de garantir l'irrigation, élément essentiel de la sécurité de la production agricole et du maintien de l'étiage des rivières, et de subvenir aux besoins des populations locales ; / 6° La promotion d'une utilisation efficace, économe et durable de la ressource en eau ; / 7° Le rétablissement de la continuité écologique au sein des bassins hydrographiques. (…) / II.- La gestion équilibrée doit permettre en priorité de satisfaire les exigences de la santé, de la salubrité publique, de la sécurité civile et de l'alimentation en eau potable de la population. Elle doit également permettre de satisfaire ou concilier, lors des différents usages, activités ou travaux, les exigences : / 1° De la vie biologique du milieu récepteur, et spécialement de la faune piscicole et conchylicole / 2° De la conservation et du libre écoulement des eaux et de la protection contre les inondations / 3° De l'agriculture, des pêches et des cultures marines, de la pêche en eau douce, de l'industrie, de la production d'énergie, en particulier pour assurer la sécurité du système électrique, des transports, du tourisme, de la protection des sites, des loisirs et des sports nautiques ainsi que de toutes autres activités humaines légalement exercées (…) ».
4. Aux termes de l’article L. 214-18 du code de l’environnement : « I.- Tout ouvrage à construire dans le lit d'un cours d'eau doit comporter des dispositifs maintenant dans ce lit un débit minimal garantissant en permanence la vie, la circulation et la reproduction des espèces vivant dans les eaux au moment de l'installation de l'ouvrage ainsi que, le cas échéant, des dispositifs empêchant la pénétration du poisson dans les canaux d'amenée et de fuite. / Ce débit minimal ne doit pas être inférieur au dixième du module du cours d'eau en aval immédiat ou au droit de l'ouvrage correspondant au débit moyen interannuel, évalué à partir des informations disponibles portant sur une période minimale de cinq années, ou au débit à l'amont immédiat de l'ouvrage, si celui-ci est inférieur. (…). / II.- Les actes d'autorisation ou de concession peuvent fixer des valeurs de débit minimal différentes selon les périodes de l'année, sous réserve que la moyenne annuelle de ces valeurs ne soit pas inférieure aux débits minimaux fixés en application du I. En outre, le débit le plus bas doit rester supérieur à la moitié des débits minimaux précités. / Lorsqu'un cours d'eau ou une section de cours d'eau est soumis à un étiage naturel exceptionnel, l'autorité administrative peut fixer, pour cette période d'étiage, des débits minimaux temporaires inférieurs aux débits minimaux prévus au I. / (…) IV.-Pour les ouvrages existant à la date de promulgation de la loi n° 2006-1772 du 30 décembre 2006 sur l'eau et les milieux aquatiques, les obligations qu'elle institue sont substituées, dès le renouvellement de leur concession ou autorisation et au plus tard le 1er janvier 2014, aux obligations qui leur étaient précédemment faites. Cette substitution ne donne lieu à indemnité que dans les conditions prévues au III de l'article L. 214-17 (…) ». L’article R. 214-111-1 de ce code dispose que : « La variation des valeurs de débit minimal fixées dans les actes d'autorisation ou de concession selon les périodes de l'année autorisée par le II de l'article L. 214-18 doit garantir : 1° En permanence la vie, la circulation et la reproduction des espèces présentes dans le cours d'eau lorsqu'il s'agit de satisfaire des usages ou besoins périodiques ; /2° Un usage normal de l'ouvrage lorsqu'il s'agit de permettre l'accomplissement du cycle biologique des espèces. » Enfin, l’article R. 214-111-2 prévoit que : « Le préfet du département peut fixer des débits minimaux temporaires pour une période d'étiage naturel exceptionnel en application du deuxième alinéa du II de l'article L. 214-18. Ces débits temporaires doivent maintenir un écoulement en aval de l'ouvrage ».
5. L’association requérante soutient, à titre principal, l’inconventionnalité du second alinéa du II de l’article 214-18 au regard des articles 1er et 4 de la directives 2000/60/CE du 23 octobre 2000. Aux termes de l’article 4 de cette directive : « Objectifs environnementaux / 1. En rendant opérationnels les programmes de mesures prévus dans le plan de gestion du district hydrographique: / a) pour ce qui concerne les eaux de surface / i) les États membres mettent en oeuvre les mesures nécessaires pour prévenir la détérioration de l'état de toutes les masses d'eau de surface, sous réserve de l'application des paragraphes 6 et 7 et sans préjudice du paragraphe 8 ; / ii) les États membres protègent, améliorent et restaurent toutes les masses d'eau de surface, sous réserve de l'application du point iii) en ce qui concerne les masses d'eau artificielles et fortement modifiées afin de parvenir à un bon état des eaux de surface au plus tard quinze ans après la date d'entrée en vigueur de la présente directive, conformément aux dispositions de l'annexe V, sous réserve de l'application des reports déterminés conformément au paragraphe 4 et de l'application des paragraphes 5, 6 et 7 et sans préjudice du paragraphe 8 (…) ».
6. Si ces dispositions de la directive prévoient des objectifs de restauration et de préservation des masses d’eaux de surface en renvoyant à l'annexe V, laquelle liste notamment les éléments de qualité à retenir pour la classification de l'état écologique de ces eaux et notamment la quantité et la dynamique du débit d'eau ou la continuité de la rivière, l’article 4 prévoit néanmoins, au point 6, que les Etats membres ne sont pas en infraction aux exigences de la directive si la détérioration des masses d’eaux de surface est due à des causes naturelles ou de force majeure exceptionnelles ou qui ne pouvaient être raisonnablement prévues. Il s’agit en particulier des sécheresses prolongées. Ainsi, la directive a bien pris en compte ces aléas de sécheresse permettant aux Etats membres de les intégrer dans leurs législations sous certaines réserves et conditions prévues aux points a) à e) du 6 de l’article 4 et si le seuil au-delà duquel est constatée une violation de l’obligation de prévenir la détérioration de l’état d’une masse d’eau reste bas, comme l’a jugé la CJUE dans un arrêt du 1er juillet 2015, Bund für Umwelt und Naturschutz Deutschland, C-461/13. Par suite, le second alinéa du II de l’article L. 214-18 du code de l’environnement qui prévoit qu’en cas d’étiage naturel exceptionnel, le préfet peut fixer des débits minimaux temporaires inférieurs au dixième du module du cours d'eau en aval immédiat ou au droit de l'ouvrage correspondant au débit moyen interannuel, n’est pas incompatible avec la directive 2000/60/CE du 23 octobre 2000, d’autant que l’article R. 214-111-2 du code de l’environnement impose que ces débits temporaires doivent maintenir obligatoirement un écoulement en aval de l'ouvrage et que la transposition en droit interne d’une directive n’exige pas nécessairement une reprise formelle et textuelle des dispositions de celle-ci dans une disposition légale expresse et spécifique.
7. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l’exception d’inconventionnalité doit être écarté et qu’en l’absence de doute raisonnable sur la conformité des dispositions précitées de l’article L. 214-18 du code de l’environnement avec la directive 2000/60/CE du Parlement européen et du Conseil du 23 octobre 2000 établissant un cadre pour une politique communautaire dans le domaine de l'eau, il n’y a pas lieu de surseoir à statuer et de renvoyer la question préjudicielle à la Cour de justice de l’Union européenne.
8. Il appartient au juge de plein contentieux des installations soumises à la législation sur l’eau de se prononcer sur l’étendue des obligations mises à la charge des exploitants par l’autorité compétente au regard des circonstances de fait et de droit existant à la date à laquelle il statue.
9. L’article 10 de l’arrêté du préfet des Pyrénées-Orientales du 13 juin 2023 portant mise en place de mesures de restrictions provisoires des usages de l’eau liées à l’état de la ressource superficielle et des nappes souterraines et de dérogation au débit réservé prévoit une dérogation à l’article 5.1 du règlement d’eau de la retenue de Vinça qui prévoyait que pendant la période de remplissage (1er janvier /30 juin) le débit minimum à laisser écouler vers l’aval est de 3 000 litres par seconde voire 5 000 l/s en fonction des besoins. Selon l’article 10 de l’arrêté du 13 juin 2023 contesté : « Le conseil départemental, propriétaire de l’ouvrage, est autorisé à réduire le débit minimal devant s’écouler en aval à 1 600 litres par secondes pendant la validité du présent arrêté. / Pendant cette période dérogatoire, le débit minimal à maintenir en aval des 10 prises d’eau situées en aval du barrage, mesuré aux points T6 et T7, est fixé à 600 litres par seconde. Cette dérogation cesse de s’appliquer quand le volume entrant dans le barrage de Vinça n’est plus caractérisé par un étiage exceptionnel. / Ces 10 prises d’eau concernent les canaux d’Ille, de Thuir, de Peu del Tarres, de Régleille, de Perpignan, de Millas-Néfiach, de Pézilla, de Corneilla, de Vernet et Pia et des Quatre Cazals ». Cette mesure de dérogation au débit minimal était applicable jusqu’au 26 juillet 2023 inclus. L’article 1er de l’arrêté du préfet des Pyrénées-Orientales du 25 juillet 2023, portant modification de l’arrêté préfectoral du 13 juin 2023 précité a prorogé cette mesure jusqu’au 19 septembre 2023 inclus.
10. L’article L. 214-18 du code de l’environnement impose le respect d’un débit minimal garantissant en permanence la vie, la circulation et la reproduction des espèces vivant dans les eaux au moment de l'installation de l'ouvrage dans le lit d’un cours d’eau. Il fixe ce débit minimal à au moins 10 % du module du cours d’eau en aval immédiat ou au droit de l'ouvrage correspondant au débit moyen interannuel, évalué à partir des informations disponibles portant sur une période minimale de cinq années. Toutefois, lorsqu'un cours d'eau ou une section de cours d'eau est soumis à un étiage naturel exceptionnel, l'autorité administrative peut fixer, pour cette période d'étiage, des débits minimaux temporaires inférieurs aux débits minimaux lesquels doivent néanmoins maintenir un écoulement en aval de l'ouvrage. La constatation de la situation d’étiage naturel ne peut qu’être exceptionnel et doit s’entendre comme une période de retour au moins décennale ce qui exclut les étiages naturels régulièrement constatés dans les régions soumises aux sécheresses fréquentes.
11. Il résulte de l’instruction, et ainsi que le soutient l’association requérante, qu’un débit relativement important dans la Têt en amont du barrage jusqu’au 15 juillet était constaté. Ainsi, le tableau des débits journaliers de la Têt à Marquixane (site Hydrométrique Y044 4010) produit par la requérante et qui n’est pas contesté en défense fait état entre le 9 mai et le 25 juin 2023, de débits variant de 2 660 l/s (débit le plus faible le 11 mai) à 15 700 l/s (débit le plus élevé le 14 juin 2023). A la date du 13 juin 2023, date de l’arrêté contesté, le débit était de 11 400 l/s. Or, à titre de comparaison, la valeur du débit minimal, prévu à l’article L. 214-18 du code de l’environnement pour les six prises d’eau situées sur la Têt à l’aval du barrage de Vinça sur le territoire de la commune d’Ille-sur-Têt, qui alimentent les canaux d’Ille, de Thuir, de Peu-del-Tarres, de Régleilles, de Perpignan et de Millas-Néfiac, a été fixé par la cour administrative d’appel le 11 décembre 2025 à 1 217 l/s toute l’année. De sorte qu’à la date de l’arrêté du 13 juin 2023, le débit était supérieur d’environ neuf fois à celui du débit minimal. Par ailleurs, l’Etude de détermination des volumes prélevables du Bassin versant de la Têt réalisée par BRL ingénierie en 2011 avait fixé les débits d’étiages sur le cours principaux de la Tête (T1 et T7) entre 150 l/s (T1) et 2 000 l/s (T7). Si la situation s’est dégradée en juillet 2023, il variait de 1 620 l/s (débit le plus faible au 18 juillet 2023) à 5 290 l/s (débit le plus élevé le 4 juillet 2023). Dans ces conditions tant le 13 juin que le 25 juillet 2023, et au surplus même en août et septembre 2023, et bien que ne soit pas contestée la situation de sécheresse dans la plaine du Roussillon, l’hydrologie de la Têt ne présentait aucun étiage exceptionnel de nature à justifier l’instauration de débits minimaux temporaires très inférieurs aux débits minimaux prévus au I de l’article L. 214-18 du code de l’environnement. Par suite, l’association FNE est fondée à soutenir que le préfet des Pyrénées-Orientales a entaché ses arrêtés d’une erreur d’appréciation.
12. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu’il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête ni sur les fins de non-recevoir des écritures en défense, que les arrêtés du préfet des Pyrénées-Orientales des 13 juin et 25 juillet 2023 portant mise en place de mesures de restrictions provisoires des usages de l’eau liée à l’état de la ressource superficielle doivent être annulés en tant qu’ils fixent, à l’alinéa 2 de l’article 10, un débit minimal à maintenir en aval des 10 prises d’eau situées en aval du barrage, mesuré aux points T6 et T7 de 600 l/s et prorogent cette disposition.
Sur les conclusions aux fins d’injonction :
13. Il résulte de l’instruction que la période pendant laquelle s’appliquait la disposition contestée a pris fin le 19 septembre 2023. Il n’est pas allégué qu’une telle disposition soit en vigueur à la date de la présente décision. Par suite, il n’y a pas lieu d’enjoindre au préfet des Pyrénées-Orientales de mettre en conformité les dispositions en vigueur sur les restrictions provisoires des usages de l’eau liée à l’état de la ressource superficielle avec la présente décision.
Sur les frais liés aux litiges :
14. Aux termes de l’article L. 761-1 du code de justice administrative : « Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ».
15. Il y a lieu dans les circonstances de l’espèce de laisser à la charge respective des parties les frais qu’elles ont exposés et qui ne sont pas compris dans les dépens de la présente instance.
D E C I D E :
Article 1er : Les arrêtés du préfet des Pyrénées-Orientales des 13 juin et 25 juillet 2023 portant mise en place de mesures de restrictions provisoires des usages de l’eau liée à l’état de la ressource superficielle sont annulés en tant pour le premier qu’il fixe à l’alinéa 2 de l’article 10 un débit minimal à maintenir en aval des 10 prises d’eau situées en aval du barrage, mesuré aux points T6 et T7, de 600 litres et, pour le second, qu’il proroge cette disposition.
Article 2 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à France Nature Environnement Occitanie Méditerranée, aux associations syndicales autorisées (ASA) du canal d’Ille, du canal de Thuir, du canal de Peu Del Tarres, du canal de Regleille, des canaux de Millas, de Pezilla-la-Rivière, de Corneillla-la-Rivière, des canaux de Vernet et Pia, des 4 Cazals, à la commune de Perpignan, et à la ministre de la transition écologique, de la biodiversité, et des négociations internationales sur le climat et la nature.
Copie en sera adressée au préfet des Pyrénées-Orientales.
Délibéré après l'audience du 17 février 2026, à laquelle siégeaient :
M. Jérôme Charvin, président,
M. Mathieu Lauranson, premier conseiller,
M. François Goursaud premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 mars 2026.
Le rapporteur,
M. Lauranson
Le président,
J. Charvin
La greffière,
L. Salsmann
La République mande et ordonne à la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Montpellier, le 10 mars 2026.
La greffière,
L. Salsmann