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AccueilJurisprudence administrativeN° TA34-2305280

Tribunal Administratif de Montpellier — Décision N° TA34-2305280

jeudi 7 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montpellier
SectionTribunal Administratif de Montpellier
N° DossierTA34-2305280
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère chambre
Avocat requérantRUFFEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 septembre 2023, Mme A E, représentée par Me Ruffel, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 14 septembre 2023 par lequel le préfet de la Gironde lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Ruffel au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ce règlement emportant renonciation à l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

Sur l'arrêté pris dans son ensemble :

- il est entaché d'une incompétence de son auteur à défaut de justifier d'une délégation spéciale et publiée ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- la décision méconnaît l'article 6-5 de l'accord franco-algérien et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- elle est hébergée et justifie de garanties de représentation ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme ;

Sur la décision portant interdiction de retour :

- le préfet a méconnu l'article R. 40-29 du code de procédure pénale alors qu'il entendait se prévaloir d'une menace à l'ordre public.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales :

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Corneloup, présidente,

- les observations de Me Brulé, représentant Mme E.

Une note en délibéré, présentée pour Mme E, a été enregistrée le 23 novembre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, ressortissante algérienne née le 9 mai 1995, a été interpellée par les services de police alors qu'elle était en déplacement à Bordeaux. Elle demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 14 septembre 2023 par lequel le préfet de la Gironde l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ( ) ".

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme E, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

4. Par un arrêté du 14 septembre 2023, le préfet de la Gironde a consenti au bénéfice de M. D B, chef de la section éloignement au sein du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, de l'ordre public et du contentieux de la préfecture de la Gironde, signataire de la décision en litige, une délégation, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs à l'effet de signer toutes décisions, documents et correspondances pris en application du livre VI du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au nombre desquelles figurent les obligations de quitter le territoire français, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme C F, cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, de l'ordre public et du contentieux de la préfecture, dont il n'est pas établi qu'elle n'aurait pas été absente ou empêchée. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, l'arrêté énonce les considérations de fait et de droit qui le fondent. En particulier, le préfet a pu mentionner dans sa décision le refus de titre de séjour assorti d'une obligation de quitter le territoire français en date du 1er octobre 2020 opposé à Mme E et dont la circonstance qu'il ne lui aurait pas été notifié est sans incidence sur sa légalité. En outre, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes de la décision attaquée que le préfet aurait commis un défaut d'examen de la situation personnelle de la requérante, alors même qu'il n'aurait pas fait mention des violences conjugales alléguées. Par suite, les moyens tirés du défaut de motivation et du défaut d'examen réel et complet doivent être écartés.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1- Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance " ; et aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " () Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () 5°) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus () ".

7. En se bornant à soutenir, sans en rapporter la preuve, qu'elle est entrée sur le territoire français en 2019 munie d'un visa et qu'elle a été mariée avec un ressortissant français dont elle a été victime de violences conjugales, Mme E, séparée et sans charge de famille à la date de la décision attaquée, n'établit pas qu'elle disposerait en France du centre de ses intérêts privés et familiaux. Dans ces conditions, le préfet de la Gironde n'a pas méconnu le droit de l'intéressée au respect de sa vie privée et familiale. Ainsi, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 6-5° de la convention franco-algérienne doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

8. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

9. Il résulte de l'arrêté attaqué que, pour refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire à Mme E, le préfet de la Gironde s'est fondé sur les dispositions précitées de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En l'espèce, il est constant que l'intéressée a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement qu'elle n'a pas exécutée et qu'elle s'est maintenue irrégulièrement sur le territoire français. Si Mme E allègue être hébergée par l'association Avitarelle, elle ne démontre pas être en possession de documents d'identité en cours de validité. Dans ces conditions, le préfet a pu légalement refuser d'accorder à Mme E un délai de départ volontaire. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'erreur de droit dont serait entachée la décision contestée doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10. Il n'est pas contesté que Mme E est séparée et sans charge de famille en France. Dans ces conditions, au regard au surplus du caractère très récent de son séjour, il n'est pas établi qu'elle aurait déplacé en France le centre de ses intérêts privés, ni qu'elle y aurait développé des liens personnels d'une réelle intensité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour :

11. Aux termes de l'article 230-6 du code de procédure pénale : " Afin de faciliter la constatation des infractions à la loi pénale, le rassemblement des preuves de ces infractions et la recherche de leurs auteurs, les services de la police nationale et de la gendarmerie nationale peuvent mettre en œuvre des traitements automatisés de données à caractère personnel () ". Aux termes du I de l'article R. 40-29 du même code : " Dans le cadre des enquêtes prévues à l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995, (), les données à caractère personnel figurant dans le traitement qui se rapportent à des procédures judiciaires en cours ou closes, à l'exception des cas où sont intervenues des mesures ou décisions de classement sans suite, de non-lieu, de relaxe ou d'acquittement devenues définitives, ainsi que des données relatives aux victimes, peuvent être consultées, sans autorisation du ministère public, par : / () 5° Les personnels investis de missions de police administrative individuellement désignés et spécialement habilités par le représentant de l'Etat. L'habilitation précise limitativement les motifs qui peuvent justifier pour chaque personne les consultations autorisées. Lorsque la consultation révèle que l'identité de la personne concernée a été enregistrée dans le traitement en tant que mise en cause, l'enquête administrative ne peut aboutir à un avis ou une décision défavorable sans la saisine préalable, pour complément d'information, des services de la police nationale ou des unités de la gendarmerie nationale compétents et, aux fins de demandes d'information sur les suites judiciaires, du ou des procureurs de la République compétents. Le procureur de la République adresse aux autorités gestionnaires du traitement un relevé des suites judiciaires devant figurer dans le traitement d'antécédents judiciaires et relatif à la personne concernée. Il indique à l'autorité de police administrative à l'origine de la demande si ces données sont accessibles en application de l'article 230-8 du présent code. () ".

12. Si le préfet mentionne dans l'arrêté attaqué une interpellation pour détention de cigarettes et stupéfiants, médicaments et recel de vol, la décision litigieuse n'est pas fondée sur la menace à l'ordre public que représenterait Mme E du fait de ses agissements. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 40.29 du code de procédure pénale est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée.

13. Il résulte de tout ce qui précède que Mme E n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions du préfet de la Gironde l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et prenant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 et 75 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, la somme demandée sur ce fondement.

D E C I D E :

Article 1er : Mme E est admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme E est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A E, au préfet de la Gironde et à Me Ruffel.

Délibéré après l'audience du 23 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Fabienne Corneloup, présidente,

Mme Sophie Crampe, première conseillère,

M. Nicolas Huchot, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 décembre 2023.

La Présidente-rapporteure,

F. Corneloup

L'assesseure la plus ancienne,

S. Crampe

La greffière

A. Junon

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Montpellier, le 7 décembre 2023

La greffière,

A. Junon

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